David Marín

The Big Motherfucker Great Gatsby

Dans actualité, cinéma, musique, point de vue le 23 mai 2013 à 01:26

Combien de moyens il y a de rendre actuelle une histoire comme « Gatsby le magnifique » ? Pour commencer, une possibilité serait de ne prononcer le titre qu’en anglais. « The Great Gatsby » sonne vraiment mieux. À l’heure où nous sommes overbookés et consultons notre smartphone, utiliser la traduction française paraît vraiment out et le charme suranné des puristes du français ne fonctionne plus. En plus, dans le titre original, il y a le double « G » qui évoque à la fois l’univers visuel de Gucci et celui de Tom Ford : un double avantage pour attirer un large public qui s’inscrit dans une continuité stylistique qui a traversé les derniers dix ans.

Baz Lhurmann, le réalisateur du dernier « Great Gatsby », a apporté un style et une touche non indifférente à sa version. Les plans et les couleurs du film transpirent les heures passées à la postproduction et une esthétique à mi-chemin entre Dolce&Gabbana et Dior. Un processus sans fin qui d’un côté a retardé la sortie du film ; de l’autre un heureux concours de circonstances qui l’a amené à la présentation cannoise de la semaine passée, en contemporaine à la sortie dans les salles.

Alors, il est vrai que le style de Baz Lhurmann ne laisse pas indifférent et qu’il y a chez le réalisateur australien une très nette volonté d’insuffler dans le film des éléments en accord avec notre époque. Le travail d’actualisation de l’histoire publiée en 1925 a certes été salué par de nombreuses critiques, mais aurait pu aller nettement plus loin. Il est incompréhensible, par exemple, que les personnages utilisent des vieux téléphones et que les appels soient annoncés par des majordomes: n’auraient-ils pas pu utiliser des smartphones ? Inacceptable que les voitures utilisées par les protagonistes du film ne soient pas équipées de jantes chromées 19’’ avec des pneus surdimensionnés. Jay Gatsby roule avec un spider jaune construit sur mesure qui n’a même pas été rabaissé.

Il n’aurait pas dû s’arrêter au milieu du chemin Baz Lhurmann. Leonardo DiCaprio est fit et bronzé, mais dans le film Gatsby n’utilise pas de lampe UV et ne fait pas de footing . Le film ne le montre jamais, à  travers les fenêtres de sa maison, lors du travail de ses abdos.
Pour les somptueuses fêtes chez Gatsby, le pari de Baz Lhurmann semble prendre corps, mais ne parait pas achevé . Tout le monde danse, s’amuse, tandis que la bande sonore crache de la musique en pur style Ibiza fin des années ’90. Les basses à fond, tandis que l’image montre des musiciens de jazz. N’aurait-il pas été mieux d’engager David Guetta pour le montrer derrière les platines plutôt que ces musiciens ?

C’est surtout la musique qui porte l’actualisation de « The Great Gatsby ». Par exemple, pour les scènes romantiques il y a Lana Del Rey, pour celles de banlieue Jay-Z. Ne pouvait pas manquer will.i.am.
Alors, pourquoi s’arrêter là ? C’est bien dommage que Baz Lhurman n’ait pas osé plus. Les costumes sont inspirés par l’époque et personne ne porte de jean ni du cuir; la maison de Gatsby est un château plutôt qu’une villa minimaliste en béton aux grandes baies vitrées. L’alcool coule à flots, mais il n’y a pas de vodka mélangée à une boisson énergisante. Surtout, malgré le style de musique, le risque de montrer des fêtards sniffer de la coke n’a pas été pris. Dans le film il n’y a pas de dealer qui traite Jay Gatsby de big motherfucker. Et comme il n’y a rien de tout ça, au fond, c’est à se demander ce que la musique choisie par Baz Lhurmann vient faire là.

Horst Tappert, la Waffen-SS et les tonalités de gris du passé

Dans actualité, médias, point de vue, télévision le 3 mai 2013 à 11:47

Depuis que vendredi 26 avril la Frankfurter Allgemeine l’a révélée, l’information s’est répandue à grande vitesse, suscitant à la fois de la stupeur et une grande curiosité. C’est compréhensible, vu qu’elle touche un homme et un personnage très populaires.
Horst Tappert, l’acteur qui a incarné le célèbre inspecteur Derrick, avait fait partie de la Waffen-SS. C’est un document retrouvé par le sociologue Jörg Becker qui l’atteste et qui montre qu’en 1943 Horst Tappert, alors âgé de dix-neuf ans, avait été engagé dans un régiment de chars allemands sur le front russe. Malheureusement l’acteur ne pourra ni réagir ni témoigner à ce sujet puisqu’il est décédé en 2008.
À la suite de cette révélation, la télévision publique allemande ZDF -qui a produit les 281 épisodes de la série vendue dans 102 pays- vient d’annoncer la décision de ne plus diffuser « Derrick ».

Ce n’est pas la première fois que ce type d’information à propos d’un homme allemand connu par le grand public émerge provoquant une vive émotion.
En 2006, l’écrivain Günter Grass –Prix Nobel de littérature en 1999- a levé le voile sur un passé qui l’a vu s’enrôler dans la Waffen-SS à l’âge de dix-sept ans. Malgré cela ses livres n’ont pas fait l’objet d’une décision visant à les faire disparaître des rayons des librairies.

Par ailleurs, personne n’a l’idée d’empêcher le comédien Dario Fo –Prix Nobel de littérature deux ans plus tôt que Günter Grass- de se produire au théâtre.
L’auteur de « Mistero buffo », avant de vivre avec une très grande intensité la fin des années ’60 et les « années de plomb », à l’âge de dix-huit ans avait fait partie d’une division de parachutistes et des « Brigades noires » de la RSI, la République sociale italienne, dite aussi la République de Salò.
Suite aux premières révélations à propos de son passé, au cours de la deuxième partie des années ’70, Dario Fo avait nié, poursuivant en justice les journalistes qui avaient écrit à ce sujet. C’est justement lors d’un procès pour diffamation à Varèse, en 1978, que Dario Fo avait pour la première fois admis publiquement son passé. Le comédien avait cependant souligné qu’il avait été forcé à s’engager dans les troupes fascistes afin d’assurer sa survie. Un récit contesté par des témoins de l’époque, comme Carlo Maria Milani – sergent et instructeur des parachutistes fascistes – et le commandant partisan Giacinto Lazzarini..

Plus récemment, toujours en Italie, Giorgio Napolitano a été réélu Président de la République. Sa décision d’accepter un deuxième mandat à l’âge de 87 ans afin de sortir l’Italie de l’impasse politique dans laquelle elle était immergée à été largement saluée. Cependant, à l’occasion de la réélection, le passé de Giorgio Napolitano n’a pas fait l’objet de critiques acérées. Quand il avait vingt ans et était étudiant, Giorgio Napolitano avait fait partie des Groupes universitaires fascistes, le GUF. Son inscription au Parti communiste date de l’après-guerre, en 1945. Et onze ans plus tard, Giorgio Napolitano a préconisé l’intervention soviétique lors de la révolution hongroise, applaudissant en 1956 l’entrée des chars armés soviétiques en Hongrie.

Enfin, il y a le cas du passé vichyste de François Mitterrand, avant qu’il rallie la Résistance et qui -surtout en France- a fait couler beaucoup d’encre déjà.

Les images en couleurs, blafardes et spartiates, de l’inspecteur Derrick vont disparaître de l’écran de la télévision publique allemande. La télévision néerlandaise Omroep Max et France 3 viennent également d’annoncer la déprogrammation de «Derrick» en raison du passé en noir et blanc de Horst Tappert.
 A l’heure de l’image en couleur haute définition, ces récites montrent cependant que la lecture du passé n’implique pas seulement le noir et le blanc, mais aussi des tonalités de gris.

L’affaire Cahuzac et le rasoir de l’histoire

Dans affaires, billet, point de vue, politique, société le 7 avril 2013 à 02:00

« L’histoire est cruelle » écrit Pierre Veya dans l’éditorial du « Temps » de jeudi 4 avril 2013 en référence à l’idée de « République exemplaire » préconisée par François Hollande et écorchée par l’affaire Cahuzac. De  plus, écrit Pierre Veya, Jérôme Cahuzac « avait pris la précaution de s’évader à Singapour, craignant sans doute que les nouvelles directives de l’OCDE sur la fraude fiscale, imposée à la Suisse en 2009 sur l’insistance féroce d’un certain Nicolas Sarkozy ». Oui, l’histoire est décidément cruelle. D’autant plus que dans un mois ce sera le vingtième anniversaire de la mort de Pierre Bérégovoy, décédé –suicidaire- le 1er mai 1993 à Nevers.

Pierre Bérégovoy entre en fonction en qualité de premier ministre en avril 1992. Il incarne la lutte à la corruption dont les tentacules touchent la République. En effet, lors des gouvernements Rocard, les affaires se sont multipliées. Il y a eu, par exemple, le scandale Péchiney-Triangle,  un délit d’initiés qui a eu lieu lors du rachat de Triagle, un groupe producteur de cannettes aux États-Unis par Péchiney, groupe nationalisé français producteur d’aluminium. L’affaire a impliqué, entre autres, Roger-Patrice Pélat, ami de François Mitterrand et Alain Bloublil, le directeur de cabinet du Ministère des finances et de l’économie dirigé alors par Pierre Bérégovoy qui n’a pas été impliqué dans l’affaire.

A deux reprises, Pierre Bérégovoy a empêché, en 1989 et en 1990, que Giancarlo Parretti e Florio Fiorini, deux affairistes italiens, prennent le contrôle de « Pathé Cinéma ».  La seconde fois avec la motivation de « trouble à l’ordre public ». Pierre Bérégovoy a pris la bonne décision, puisque les deux italiens se lancent aussi dans l’acquisition de la MGM/UA, la Métro Goldwin Mayer, une opération investiguée en 1991 par la Securities and Exhage Commission. Lors des premiers mois du mandat de premier ministre de Pierre Bérégovoy se dessine le scandale du Crédit-Lyonnais dont la filiale aux Pays-Bas a financé la course de Parretti et Fiorini à la MGM/UA. La banqueroute, et le scandale, de la société Sasea -domiciliée à Genève- de Florio Fiorini éclatent pendant la même année. Florio Fiorini finira en prison à Champ-Dollon où il parlera à des magistrats italiens enquêtant sur « Mani Pulite » à propos du compte « Protezione » (n°633 369), ouvert à l’UBS de Lugano et qui servait pour le financement illégal du Parti socialiste italien.

Lors de son premier discours à l’Assemblée nationale en qualité de Premier ministre, le 8 avril 1992, Pierre Bérégovoy annonce une lutte sans merci à la corruption. Dans les bancs des députés, à ce moment-là –entre autres- François Hollande et Nicolas Sarkozy.

En février 1993, le « Canard enchaîné » révèle que Pierre Bérégovoy a reçu un prêt d’un million de francs sans intérêts de Roger-Patrice Pélat. Le scandale éclate. Pierre Bérégovoy meurt le 1er mai. Lors de ses obsèques, François Mitterrand prononce un discours dont un passage entrera dans l’histoire : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous. »
Les mots du Président de la République sont aussi destinés à un journaliste qui a écrit à propos de l’affaire Bérégovoy et qui -par la suite- a consacré un livre intitulé « Un temps de chien » à ce sujet : Edwy Plenel.

L’histoire est décidément cruelle et parfois elle nous rattrape. Il est à espérer qu’aujourd’hui elle le soit moins qu’il y a vingt ans.

*Assemblée nationale : discours de politique générale de Pierre Bérégovoy, 8 avril 1992,  http://www.ina.fr/video/CAB92022467

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