David Marín

N’importe qui peut faire n’importe quoi

In actualité, billet, cinéma, culture, médias, point de vue, société, télévision on 14 avril 2014 at 06:00

Avec l’explosion des réseaux sociaux, une manière d’applaudir, exalter et relayer des séquences vidéo a vu le jour, s’amplifiant. Il n’est pas question ici de vidéos en style caméra cachée ou de film réalisés avec un drone plutôt qu’avec une caméra fixée sur le casque d’un skieur hors-piste.
Ce sont ces vidéos inspirées par les émissions de téléréalité où tout un chacun peut vivre un instant de célébrité qui ne dure pas plus de temps que celui qu’il faut pour presser la moitié d’un citron. Des personnes communes qui en quelques instants sautent de l’anonymat le plus banal à une célébrité qui en réalité n’est que son succédané fast-food. Aussi vite célébrée que consommée. Oubliée tel un gobelet au coin d’une rue puisqu’elle ne contient pas assez de valeur pour que le commun des mortels prenne la peine de la jeter dans une poubelle.

C’est l’enfant qui réussit à chanter une version d’un morceau interprété par  Bilie Holliday qui produit des frissons, des applaudissements et des clicks ; des partages et des retweet. Un enfant déjà oublié, donné en pâture à un public vorace de ce type de séquence. Qu’importe que l’enfant chante une chanson sombre, d’une mélancolie infinie et qui évoque le suicide. La bannière publicitaire sous la vidéo du moment, la course effrénée à l’avalanche de clicks, coûte que coûte.
Puis c’est l’oubli, enfui sous un amas de séquences du même type, mais plus récentes.
Où sont le talent, le travail, la discipline, la trajectoire ? Nulle part. Il y a parfois un brin d’adresse, certes. Mais elle est brûlée avec son sujet sur l’autel de la notorieté éphémère, la rendant aussi esclave du profit au très court terme. Immolés sur scène au nom de l’émotion des spectateurs: aussi fugace que superficielle.

Il y a eu la femme vierge à ses cinquante ans, l’homme qui reproduit « La Marseillaise » avec ses capacités en aérophagie. Il y a eu l’adolescente à la voix de salope, la sœur qui reproduit la pâle copie de musique pop, avec l’ajout d’une saveur d’église qui voudrait se défroquer. Et puis des anonymes encore plus anonymes qui forment le socle grisâtre sur lequel ces pseudo-célébrités au goût édulcoré s’étayent pour  se produire et émerger, comme si elles sortaient d’une ligne de production d’une usine « Tricatel ».

Et maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule, cette version aurait mérité de rester cloîtrée dans la plus plate banalité. Par contre elle a été propulsée à la vision planétaire à travers internet et les réseaux sociaux. Il y a alors les applaudissements, les commentaires exaltés, les émotions à l’emporte-pièce. L’inutile et futile version imposée dans la time-line de toute personne inscrite à n’importe quel réseau social.
Il faut une puissante dose d’antihistaminique afin de pouvoir supporter ce type de séquence. Il n’est pas nécessaire d’élever Leonard Cohen à la dimension du sacré. Cependant, il est indispensable de poser sa version d’ « Hallelujah » sur l’autre bras de la balance pour se rendre compte de la vacuité et de l’insignifiance de l’interprétation du prêtre.

A chaque fois, lors d’une vidéo de ce type, il est nécessaire de réactiver la mémoire, le souvenir et l’esprit critique pour ne pas se faire avoir par ces produits saturés d’une sorte de glutamate qu’il suffit d’enlever pour qu’ils  revèlent à première vue leur fadeur, leur platitude et leur inutilité.

Ou alors, il y a mieux. N’importe qui peut faire n’importe quoi et le spectateur aussi. Car celui-ci peut ignorer, tout simplement : « Hallelujah ! »

Une telenovela à la française

In actualité, économie, billet, point de vue, politique on 4 avril 2014 at 16:18

Le remaniement. François Hollande. Manuel Valls, Premier ministre.
Arnaud Montebourg « Ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique ». Comme si la reprise de la production par l’industrie française était imperméable à l’économie. Comme si le numérique n’était pas un outil de redressement productif grâce aux entreprises spécialisées dans les IT ou actives dans le secteur du software . Celles-ci, voulant être pinailleur, il faudrait les nommer « entreprises consacrées à la production et au développement de logiciels informatiques» afin de s’aligner avec l’idéologie du « Made in France » martelée sans grands résultats par ce même ministre.

En effet, la courbe du chômage en France ne veut pas entendre raison, coriace dans la direction prise. Et dire que son inversion a été à maintes reprises invoquée par François Hollande, Jean-Marc Ayrault et par le ministre du redressement productif. Rien. La courbe du chômage n’obéit pas aux injonctions du pouvoir.
Il faudra tout de même trouver un remède, une solution, à ce problème.
À croire qu’un « Ministère de l’inversion de la courbe du chômage » puisse voir bientôt le jour. A moins que cette mission ne soit pas attribuée, à travers une fonction supplémentaire, à l’actuel ministre de l’économie etc. Séparée de tout le reste, bien entendu : « …du numérique et de l’inversion de la courbe du chômage ».

Ce serait dès lors curieux de voir comment les graphistes de Bercy pourraient résoudre le casse-tête produit par une nouvelle carte de visite d’Arnaud Montebourg et ses nombreuses fonctions. Au pire le ministre pourrait proposer une impression recto verso et l’affaire serait réglée. Celle de la nouvelle carte de visite et non pas le problème de direction de la courbe du chômage qui -elle- pourrait continuer sa course sans aucun obstacle.

Et puis il y a Ségolène Royal. L’ex-compagne de François Hollande est entrée au gouvernement, au Ministère de l’écologie, produisant ainsi une situation plutôt cocasse. Il n’est donc pas impossible que le gouvernement commence à réfléchir à une « Commission spéciale pour la transparence des relations entre partenaires ou ex-partenaires au sein des classes dirigeantes »: histoire de faire taire les magazines people, ravis de déverser des tonnes d’encre à propos de la relation Hollande-Royal.

Comme si le feuilleton n’était pas assez tordu, un détail croustillant vient le garnir. En effet, lors de la campagne de Ségolène Royal pour l’élection présidentielle de 2007, Arnaud Montebourg avait prononcé une petite phrase qui n’a pas perdu de sa saveur. Il était alors le porte-parole de Ségolène Royal et invité par le « Grand-Journal » de Canal+ avait affirmé : «Ségolène Royal n’a qu’un seul défaut: c’est son compagnon".

En France pour diriger pendant une journée « Libération », l’écrivain américain James Ellroy a dit: « La nomination de Ségolène Royal au gouvernement me fait penser à une comédie américaine sur le câble. Mais à la télé américaine, l’ex-femme serait devenue lesbienne et aurait eu une aventure torride avec une femme du nouveau gouvernement. Et lui reverrait la maîtresse avec laquelle il a trompé sa première femme ». Un style de scénario que le feuilleton à la française ne réussit manifestement pas à égaler.

François Hollande, Ségolène Royal et Arnaud Montebourg : les voilà finalement réunis. La telenovela à la française peut continuer.

 

 

*James Ellroy à Libération: http://bit.ly/1oxORoK

*Arnaud Montebourg au "Grand Journal", Canal+",  http://bit.ly/1k7wMvU

Un tout petit journal

In médias, point de vue, publicité, télévision on 1 avril 2014 at 00:47

Par où recommencer ?

Plusieurs fois j’ai pensé à la citation d’un personnage de la télévision italienne, Enzo Tortora. Son émission « Portobello » avait été interrompue lorsqu’il avait été injustement poursuivi à cause d’une absurde enquête sur la camorra et un trafic de drogue. Il était innocent.

Un jour il pu finalement retourner devant les caméras en homme libre, son innocence ayant été prouvée. Enzo Tortora avait dit : « Dove eravamo rimasti », c’est-à-dire « où est-ce que nous en étions ». Je me suis plusieurs fois dit que j’aurais pu recommencer comme ça, par cette phrase. Cependant, il aurait été insultant à l’égard d’un homme qui avait subi l’une des injustices les plus cruelles : perdre la liberté et être innocent. Il fallait donc trouver autre chose.

Tandis que le temps filait à une vitesse incroyable, j’ai commencé à penser que j’avais perdu les mots ou -du moins- que je n’arrivais pas à les retrouver. La petite tasse devenant un océan de café dans lequel je me noyais.

L’actualité, le réel, les choses du monde n’ont pas arrêté d’offrir la matière pour réagir, réfléchir et chercher de produire un ristretto. Les impulsions pour essayer d’aligner des mots n’étaient pas du tout absentes, bien au contraire. Souvent elles m’ont emporté et les lignes produites n’étaient pas à la hauteur d’être lues.

Il y a eu, début mars, une séquence du « Petit Journal » qui aurait mérité un ristretto. Il s’agissait d’un sujet de Maxime Musqua, le jeune homme aux cheveux bouclés qui de mon point de vue n’est pas à la hauteur de Martin Weill, le journaliste qui lui aussi a fait prendre du poids au « Petit Journal ». Maxime Musqua, acceptant la proposition de Yann Barthès, devait se rendre à Abou Dabi pour réaliser le défi du jour : être le passager d’un vol acrobatique. Lors de la séquence, le logo de la boisson saturée de caféine et de taurine est apparu à l’écran plusieurs fois. S’agissait-il de voyage et d’une séquence sponsorisés ?

Critiquant cette démarche au sein d’autres chaînes, démasquant ainsi d’autres émissions « Le Petit Journal » n’a jamais hésité à dénoncer, montrer, flouter les logos publicitaires qui apparaissent lors d’un sujet de ce type. Par contre, ça n’a pas été le cas pour la séquence tournée à Abou Dabi.

Puis, sans explication aucune, j’ai laissé tomber. Encore une fois, je n’ai pas trouvé les mots.

Enfin, ces jours-ci une idée s’est imposée. Lors de ce défi de Maxime Musqua, le « Petit Journal » a pris une allure de tout petit journal que le ricanement et la dérision continues ne réussissent pas à masquer. C’est pourquoi j’ai retrouvé le courage de reprendre « un ristretto ! ». Il s’agit d’un tout petit journal, plus petit, nettement plus petit que le plus petit des journaux. En revanche, aucun sponsor de ce type ne viendra le polluer.

Les mots sont alors émergés de l’océan de café. La tasse a repris ses dimensions d’origine. C’est pourquoi, dès maintenant, je peux reprendre: recommençant par là.

 

*Le défi Musqua, "Le Petit Journal", 4 mars 2014

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