David Marín

Horst Tappert, la Waffen-SS et les tonalités de gris du passé

Dans actualité, médias, point de vue, télévision le 3 mai 2013 à 11:47

Depuis que vendredi 26 avril la Frankfurter Allgemeine l’a révélée, l’information s’est répandue à grande vitesse, suscitant à la fois de la stupeur et une grande curiosité. C’est compréhensible, vu qu’elle touche un homme et un personnage très populaires.
Horst Tappert, l’acteur qui a incarné le célèbre inspecteur Derrick, avait fait partie de la Waffen-SS. C’est un document retrouvé par le sociologue Jörg Becker qui l’atteste et qui montre qu’en 1943 Horst Tappert, alors âgé de dix-neuf ans, avait été engagé dans un régiment de chars allemands sur le front russe. Malheureusement l’acteur ne pourra ni réagir ni témoigner à ce sujet puisqu’il est décédé en 2008.
À la suite de cette révélation, la télévision publique allemande ZDF -qui a produit les 281 épisodes de la série vendue dans 102 pays- vient d’annoncer la décision de ne plus diffuser « Derrick ».

Ce n’est pas la première fois que ce type d’information à propos d’un homme allemand connu par le grand public émerge provoquant une vive émotion.
En 2006, l’écrivain Günter Grass –Prix Nobel de littérature en 1999- a levé le voile sur un passé qui l’a vu s’enrôler dans la Waffen-SS à l’âge de dix-sept ans. Malgré cela ses livres n’ont pas fait l’objet d’une décision visant à les faire disparaître des rayons des librairies.

Par ailleurs, personne n’a l’idée d’empêcher le comédien Dario Fo –Prix Nobel de littérature deux ans plus tôt que Günter Grass- de se produire au théâtre.
L’auteur de « Mistero buffo », avant de vivre avec une très grande intensité la fin des années ’60 et les « années de plomb », à l’âge de dix-huit ans avait fait partie d’une division de parachutistes et des « Brigades noires » de la RSI, la République sociale italienne, dite aussi la République de Salò.
Suite aux premières révélations à propos de son passé, au cours de la deuxième partie des années ’70, Dario Fo avait nié, poursuivant en justice les journalistes qui avaient écrit à ce sujet. C’est justement lors d’un procès pour diffamation à Varèse, en 1978, que Dario Fo avait pour la première fois admis publiquement son passé. Le comédien avait cependant souligné qu’il avait été forcé à s’engager dans les troupes fascistes afin d’assurer sa survie. Un récit contesté par des témoins de l’époque, comme Carlo Maria Milani – sergent et instructeur des parachutistes fascistes – et le commandant partisan Giacinto Lazzarini..

Plus récemment, toujours en Italie, Giorgio Napolitano a été réélu Président de la République. Sa décision d’accepter un deuxième mandat à l’âge de 87 ans afin de sortir l’Italie de l’impasse politique dans laquelle elle était immergée à été largement saluée. Cependant, à l’occasion de la réélection, le passé de Giorgio Napolitano n’a pas fait l’objet de critiques acérées. Quand il avait vingt ans et était étudiant, Giorgio Napolitano avait fait partie des Groupes universitaires fascistes, le GUF. Son inscription au Parti communiste date de l’après-guerre, en 1945. Et onze ans plus tard, Giorgio Napolitano a préconisé l’intervention soviétique lors de la révolution hongroise, applaudissant en 1956 l’entrée des chars armés soviétiques en Hongrie.

Enfin, il y a le cas du passé vichyste de François Mitterrand, avant qu’il rallie la Résistance et qui -surtout en France- a fait couler beaucoup d’encre déjà.

Les images en couleurs, blafardes et spartiates, de l’inspecteur Derrick vont disparaître de l’écran de la télévision publique allemande. La télévision néerlandaise Omroep Max et France 3 viennent également d’annoncer la déprogrammation de «Derrick» en raison du passé en noir et blanc de Horst Tappert.
 A l’heure de l’image en couleur haute définition, ces récites montrent cependant que la lecture du passé n’implique pas seulement le noir et le blanc, mais aussi des tonalités de gris.

L’affaire Cahuzac et le rasoir de l’histoire

Dans affaires, billet, point de vue, politique, société le 7 avril 2013 à 02:00

« L’histoire est cruelle » écrit Pierre Veya dans l’éditorial du « Temps » de jeudi 4 avril 2013 en référence à l’idée de « République exemplaire » préconisée par François Hollande et écorchée par l’affaire Cahuzac. De  plus, écrit Pierre Veya, Jérôme Cahuzac « avait pris la précaution de s’évader à Singapour, craignant sans doute que les nouvelles directives de l’OCDE sur la fraude fiscale, imposée à la Suisse en 2009 sur l’insistance féroce d’un certain Nicolas Sarkozy ». Oui, l’histoire est décidément cruelle. D’autant plus que dans un mois ce sera le vingtième anniversaire de la mort de Pierre Bérégovoy, décédé –suicidaire- le 1er mai 1993 à Nevers.

Pierre Bérégovoy entre en fonction en qualité de premier ministre en avril 1992. Il incarne la lutte à la corruption dont les tentacules touchent la République. En effet, lors des gouvernements Rocard, les affaires se sont multipliées. Il y a eu, par exemple, le scandale Péchiney-Triangle,  un délit d’initiés qui a eu lieu lors du rachat de Triagle, un groupe producteur de cannettes aux États-Unis par Péchiney, groupe nationalisé français producteur d’aluminium. L’affaire a impliqué, entre autres, Roger-Patrice Pélat, ami de François Mitterrand et Alain Bloublil, le directeur de cabinet du Ministère des finances et de l’économie dirigé alors par Pierre Bérégovoy qui n’a pas été impliqué dans l’affaire.

A deux reprises, Pierre Bérégovoy a empêché, en 1989 et en 1990, que Giancarlo Parretti e Florio Fiorini, deux affairistes italiens, prennent le contrôle de « Pathé Cinéma ».  La seconde fois avec la motivation de « trouble à l’ordre public ». Pierre Bérégovoy a pris la bonne décision, puisque les deux italiens se lancent aussi dans l’acquisition de la MGM/UA, la Métro Goldwin Mayer, une opération investiguée en 1991 par la Securities and Exhage Commission. Lors des premiers mois du mandat de premier ministre de Pierre Bérégovoy se dessine le scandale du Crédit-Lyonnais dont la filiale aux Pays-Bas a financé la course de Parretti et Fiorini à la MGM/UA. La banqueroute, et le scandale, de la société Sasea -domiciliée à Genève- de Florio Fiorini éclatent pendant la même année. Florio Fiorini finira en prison à Champ-Dollon où il parlera à des magistrats italiens enquêtant sur « Mani Pulite » à propos du compte « Protezione » (n°633 369), ouvert à l’UBS de Lugano et qui servait pour le financement illégal du Parti socialiste italien.

Lors de son premier discours à l’Assemblée nationale en qualité de Premier ministre, le 8 avril 1992, Pierre Bérégovoy annonce une lutte sans merci à la corruption. Dans les bancs des députés, à ce moment-là –entre autres- François Hollande et Nicolas Sarkozy.

En février 1993, le « Canard enchaîné » révèle que Pierre Bérégovoy a reçu un prêt d’un million de francs sans intérêts de Roger-Patrice Pélat. Le scandale éclate. Pierre Bérégovoy meurt le 1er mai. Lors de ses obsèques, François Mitterrand prononce un discours dont un passage entrera dans l’histoire : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous. »
Les mots du Président de la République sont aussi destinés à un journaliste qui a écrit à propos de l’affaire Bérégovoy et qui -par la suite- a consacré un livre intitulé « Un temps de chien » à ce sujet : Edwy Plenel.

L’histoire est décidément cruelle et parfois elle nous rattrape. Il est à espérer qu’aujourd’hui elle le soit moins qu’il y a vingt ans.

*Assemblée nationale : discours de politique générale de Pierre Bérégovoy, 8 avril 1992,  http://www.ina.fr/video/CAB92022467

L’impossibilité du Deuil 2.0

Dans billet, point de vue le 20 mars 2012 à 07:00

L’inventaire est long, très long, interminable. Le dater paraît compliqué, mais quelque part il y a sûrement une équipe de spécialistes qui pourrait remonter le flux électronique des données émises pour en déterminer la genèse. Il est probable que la mémoire accumulée par les serveurs de Google ou ceux de Facebook puisse permettre de repêcher la première séquence numérique alignant les trois lettres: R.I.P. « Rest in peace », forme anglo-saxonne qui a reduit à l’oubli l’expression latine « Requiescat in pace » . L’italien étant désormais délimité par la péninsule, « Riposa in pace » pour le monde n’est plus.
Il n’y aura ici aucune tentative de retracer la liste puisque l’oubli d’une personnalité plutôt que d’une autre pourrait faire du tort à celle ou à celui qui en détecte l’absence. Personne ne sera blessé, chacun pourra retrouver les noms et composer son souvenir.

Ainsi, en plus de remplir la fonction qui rappelle les dates d’anniversaires parfois oubliées, les réseaux sociaux ont fait émerger, l’incluant dans les fils des évènements, l’expression du deuil online signifié par les trois lettres : R.I.P. Dans ces moments, ne pas dire la douleur éprouvée, le sentiment de vide ressenti face à l’écran, pourrait signifier que l’internaute n’est pas concerné par le décès d’une personnalité plutôt que d’une autre. En revanche, inscrire les trois lettres pourrait exprimer à la fois le sentiment de vide ressenti et la nécessité de communion -dans le deuil- avec ceux qui l’expriment. Un acte qui renforce l’appartenance à un groupe ou une communauté. Un geste qui affirme un trait d’un caractère ou d’une personnalité. Cela donne lieu à une étreinte collective se formant sur les circuits qui relient nos machines et qui nous met en contact -par écrans interposés- les uns avec les autres.

Puis, à un autre niveau, il y a le bouleversement collectif dont la nature est différente. Plus profonde. Le chagrin éprouvé ces derniers jours, qui touche et qui inonde. Un sentiment de douleur et d’impuissance qui semblent avoir trouvé dans le réseaux des réseaux, surtout dans sa dimension sociale, un espace inédit d’expression. La parole publiée véhiculant à la fois les larmes, la douleur. Les mots s’alignent, les émoticons se forment, les citations se répètent. Et parfois cela se transforme en exutoire. La technologie nous offre mille possibilités pour nous unir dans une participation à laquelle -peut-être- nous ne sommes pas préparés. Parmi les instruments de communication dont nous disposons, aucun ne prévoit l’indicible ; aucune fonction, parmi ces innombrables nouveautés techniques du nouveau millénaire, ne conçoit le silence.

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