David Marín

Manque d’application

In billet, langage, point de vue on 17 avril 2014 at 17:21

Il y a des applications pour savoir où je suis, la direction à prendre, les points d’intérêt autour de moi, les horaires de départ, le temps estimé du parcours, la météo prévue à l’arrivée. Mais l’écran ne sait pas me filer l’envie de bouger, ne m’avertit pas s’il y a une autre personne sur laquelle je fonce tandis que je le regarde, l’écran. L’interface portable branchée constamment au réseau ne m’enseigne pas l’attitude à avoir quand je croise l’autre : dois-je foncer tête baissée et dire « pardon » ou chercher un contact visuel et demander pardon seulement si effectivement je lui file –par inadvertance- un coup?

Il y a des applications pour faire le billet, pour gérer les listes à compiler, pour stocker les pages à lire, les rendez-vous à ne pas manquer, les films soi-disant incontrounables, les concerts à ne pas rater. Des applications qui m’informent à propos de la musique qui se joue, qui traduisent les mots que je méconnais ; qui m’aident à gérer le temps qui reste, les tâches à réaliser, les délais à tenir. Il n’y a aucune trace -par contre- d’un système qui puisse forcer l’insupportable musique diffusée dans l’ascenseur à s’éteindre, à faire disparaître les panneaux publicitaires qui me saturent ; qui saurait éloigner les prosélytes qui m’emmerdent, les odeurs qui m’horripilent, les sensations désagréables, les mots qui m’enragent, les comportements que je hais.

Les applications qui me disent ce qu’il faut manger, penser, envisager, visiter, choisir, sélectionner, éliminer, organiser ne manquent pas. Il y a un nombre incalculable d’applications pour mesurer la quantité de pas effectués dans une journée, l’intensité du rythme cardiaque, la qualité du sommeil, les calories ingurgitées. Pourtant, lors d’une nuit d’insomnie, l’appareil ne propose absolument rien pour retrouver le sommeil. Dans sa mémoire il n’y a rien qui puisse substituer le goût qui manque, la saveur absente, le souvenir qui s’efface.
Sauf à indiquer des tâches à suivre, aucune application n’arrive à faire ressentir la motivation, l’envie, le désir, l’oubli.

Il y a des applications qui décrivent la technique, qui montrent les processus ; des logiciels qui dénombrent, détaillent, répertorient. Il y a des applications qui nous donnent accès à des bases de données, des cartes de tout type, des écrits oubliés. Et pourtant aucune ne nous enseigne à chercher, agréger, discriminer, évaluer.

Il y a un manque d’applications évident et manifeste qui me donne envie de me débarrasser de celles que j’ai accumulées. Un geste spectaculaire, irréfléchi, impulsif mais rempli de panache.
Sauf qu’après le vide pourrait s’instaurer. Et je serai perdu.

N’importe qui peut faire n’importe quoi

In actualité, billet, cinéma, culture, médias, point de vue, société, télévision on 14 avril 2014 at 06:00

Avec l’explosion des réseaux sociaux, une manière d’applaudir, exalter et relayer des séquences vidéo a vu le jour, s’amplifiant. Il n’est pas question ici de vidéos en style caméra cachée ou de film réalisés avec un drone plutôt qu’avec une caméra fixée sur le casque d’un skieur hors-piste.
Ce sont ces vidéos inspirées par les émissions de téléréalité où tout un chacun peut vivre un instant de célébrité qui ne dure pas plus de temps que celui qu’il faut pour presser la moitié d’un citron. Des personnes communes qui en quelques instants sautent de l’anonymat le plus banal à une célébrité qui en réalité n’est que son succédané fast-food. Aussi vite célébrée que consommée. Oubliée tel un gobelet au coin d’une rue puisqu’elle ne contient pas assez de valeur pour que le commun des mortels prenne la peine de la jeter dans une poubelle.

C’est l’enfant qui réussit à chanter une version d’un morceau interprété par  Bilie Holliday qui produit des frissons, des applaudissements et des clicks ; des partages et des retweet. Un enfant déjà oublié, donné en pâture à un public vorace de ce type de séquence. Qu’importe que l’enfant chante une chanson sombre, d’une mélancolie infinie et qui évoque le suicide. La bannière publicitaire sous la vidéo du moment, la course effrénée à l’avalanche de clicks, coûte que coûte.
Puis c’est l’oubli, enfui sous un amas de séquences du même type, mais plus récentes.
Où sont le talent, le travail, la discipline, la trajectoire ? Nulle part. Il y a parfois un brin d’adresse, certes. Mais elle est brûlée avec son sujet sur l’autel de la notorieté éphémère, la rendant aussi esclave du profit au très court terme. Immolés sur scène au nom de l’émotion des spectateurs: aussi fugace que superficielle.

Il y a eu la femme vierge à ses cinquante ans, l’homme qui reproduit « La Marseillaise » avec ses capacités en aérophagie. Il y a eu l’adolescente à la voix de salope, la sœur qui reproduit la pâle copie de musique pop, avec l’ajout d’une saveur d’église qui voudrait se défroquer. Et puis des anonymes encore plus anonymes qui forment le socle grisâtre sur lequel ces pseudo-célébrités au goût édulcoré s’étayent pour  se produire et émerger, comme si elles sortaient d’une ligne de production d’une usine « Tricatel ».

Et maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule, cette version aurait mérité de rester cloîtrée dans la plus plate banalité. Par contre elle a été propulsée à la vision planétaire à travers internet et les réseaux sociaux. Il y a alors les applaudissements, les commentaires exaltés, les émotions à l’emporte-pièce. L’inutile et futile version imposée dans la time-line de toute personne inscrite à n’importe quel réseau social.
Il faut une puissante dose d’antihistaminique afin de pouvoir supporter ce type de séquence. Il n’est pas nécessaire d’élever Leonard Cohen à la dimension du sacré. Cependant, il est indispensable de poser sa version d’ « Hallelujah » sur l’autre bras de la balance pour se rendre compte de la vacuité et de l’insignifiance de l’interprétation du prêtre.

A chaque fois, lors d’une vidéo de ce type, il est nécessaire de réactiver la mémoire, le souvenir et l’esprit critique pour ne pas se faire avoir par ces produits saturés d’une sorte de glutamate qu’il suffit d’enlever pour qu’ils  revèlent à première vue leur fadeur, leur platitude et leur inutilité.

Ou alors, il y a mieux. N’importe qui peut faire n’importe quoi et le spectateur aussi. Car celui-ci peut ignorer, tout simplement : « Hallelujah ! »

Une telenovela à la française

In actualité, économie, billet, point de vue, politique on 4 avril 2014 at 16:18

Le remaniement. François Hollande. Manuel Valls, Premier ministre.
Arnaud Montebourg « Ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique ». Comme si la reprise de la production par l’industrie française était imperméable à l’économie. Comme si le numérique n’était pas un outil de redressement productif grâce aux entreprises spécialisées dans les IT ou actives dans le secteur du software . Celles-ci, voulant être pinailleur, il faudrait les nommer « entreprises consacrées à la production et au développement de logiciels informatiques» afin de s’aligner avec l’idéologie du « Made in France » martelée sans grands résultats par ce même ministre.

En effet, la courbe du chômage en France ne veut pas entendre raison, coriace dans la direction prise. Et dire que son inversion a été à maintes reprises invoquée par François Hollande, Jean-Marc Ayrault et par le ministre du redressement productif. Rien. La courbe du chômage n’obéit pas aux injonctions du pouvoir.
Il faudra tout de même trouver un remède, une solution, à ce problème.
À croire qu’un « Ministère de l’inversion de la courbe du chômage » puisse voir bientôt le jour. A moins que cette mission ne soit pas attribuée, à travers une fonction supplémentaire, à l’actuel ministre de l’économie etc. Séparée de tout le reste, bien entendu : « …du numérique et de l’inversion de la courbe du chômage ».

Ce serait dès lors curieux de voir comment les graphistes de Bercy pourraient résoudre le casse-tête produit par une nouvelle carte de visite d’Arnaud Montebourg et ses nombreuses fonctions. Au pire le ministre pourrait proposer une impression recto verso et l’affaire serait réglée. Celle de la nouvelle carte de visite et non pas le problème de direction de la courbe du chômage qui -elle- pourrait continuer sa course sans aucun obstacle.

Et puis il y a Ségolène Royal. L’ex-compagne de François Hollande est entrée au gouvernement, au Ministère de l’écologie, produisant ainsi une situation plutôt cocasse. Il n’est donc pas impossible que le gouvernement commence à réfléchir à une « Commission spéciale pour la transparence des relations entre partenaires ou ex-partenaires au sein des classes dirigeantes »: histoire de faire taire les magazines people, ravis de déverser des tonnes d’encre à propos de la relation Hollande-Royal.

Comme si le feuilleton n’était pas assez tordu, un détail croustillant vient le garnir. En effet, lors de la campagne de Ségolène Royal pour l’élection présidentielle de 2007, Arnaud Montebourg avait prononcé une petite phrase qui n’a pas perdu de sa saveur. Il était alors le porte-parole de Ségolène Royal et invité par le « Grand-Journal » de Canal+ avait affirmé : «Ségolène Royal n’a qu’un seul défaut: c’est son compagnon".

En France pour diriger pendant une journée « Libération », l’écrivain américain James Ellroy a dit: « La nomination de Ségolène Royal au gouvernement me fait penser à une comédie américaine sur le câble. Mais à la télé américaine, l’ex-femme serait devenue lesbienne et aurait eu une aventure torride avec une femme du nouveau gouvernement. Et lui reverrait la maîtresse avec laquelle il a trompé sa première femme ». Un style de scénario que le feuilleton à la française ne réussit manifestement pas à égaler.

François Hollande, Ségolène Royal et Arnaud Montebourg : les voilà finalement réunis. La telenovela à la française peut continuer.

 

 

*James Ellroy à Libération: http://bit.ly/1oxORoK

*Arnaud Montebourg au "Grand Journal", Canal+",  http://bit.ly/1k7wMvU

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