David Marín

Migros, les mérites de la traçabilité et le début de l’antisémitisme

Dans actualité, billet, point de vue, société le 31 mai 2012 à 07:00

L’avantage de la traçabilité est désormais prouvé. Ainsi, il est possible d’apprendre que les fraises de février proviennent de la province de Huelva, en Espagne. Grâce à la traçabilité, il est possible de savoir que l’ordinateur acheté a été conçu à Cupertino et qu’il a été fabriqué chez Foxconn, à Shenzen, province du Guangdong, Chine. Merci à la traçabilité : la cuisse de poulet –dans sa sauce curry- peut être reconduite à un animal élevé au Brésil. Quelques recherches et il est également possible de connaître l’origine du fourrage qui a été donné à l’animal. Pour le curry, ce sera plus difficile puisqu’il s’agit d’un mélange d’épices. C’est un peu comme pour une montre «Made in Switzerland» : elle donne souvent l’impression qu’elle est fabriquée pièce par pièce dans une usine où propreté, précision et discipline règnent en maître incontesté. Elles ont l’air, ces montres, d’avoir été assemblées dans un atelier lumineux par les mains habiles de femmes blondes qui pendant leur pause -dans un silence paisible- mangent du chocolat. Ce n’est souvent pas le cas, vu que bon nombre de montres suisses contiennent des pièces fabriquées en Chine. Toutefois l’information ne se trouve ni sur la montre, ni sur sa boîte.
Rien, non plus, n’indique sur la barquette de fraises de Huelva que les fruits ont été cueillis par une main d’oeuvre surexploitée et sous-payée ou que les terrains exploités pour cultiver les fraises ont pu être volés aux contours de la réserve naturelle de Doñana. De même pour l’ordinateur: aucune inscription à propos du fait que des troupes militaires du pays où il a été conçu se trouvent depuis des années en Afghanistan. Inutile de chercher l’inscription « dictature qui enferme et torture des milliers de prisonniers politiques dans des camps de travail » après les mots « Made in China ».

A Rome, en 2009, suite aux frappes militaires d’Israël sur Gaza, un syndicaliste avait appelé au boycott des magasins appartenants à des juifs. Une déclaration qui avait été fustigée par une très grande majorité de l’opinion publique, puisque cela –traduit en allemand- signifiait « Kauft nicht bei Juden ! ». Et une liste de magasins de la capitale italienne dont les propriétaires étaient juifs, compilée comme toujours par une main anonyme, de circuler sur internet…
Sans en arriver là, la déclaration de Migros -à propos de sa volonté d’indiquer que des produits ont été importés de « Cisjordanie, zone de peuplement israélienne » ou de « Jérusalem-Est » plutôt que d’Israël- relève aujourd’hui du même mécanisme.
« Migros est politiquement neutre » affirme Monika Weibel, la porte-parole de Migros dans un insupportable exercice d’hypocrisie mièvre et commerciale qui feinte de ne pas savoir que l’antisémitisme commence par là : vouloir appliquer à Israël, ou aux juifs, une décision qui n’est pas appliquée aux autres, et qui donc est discriminatoire.

Enfin, si « Migros » devait finir par appliquer la décision annoncée, par la même occasion elle devrait au moins décider de compléter l’inscription « Made in China ». Il est vrai : « dictature qui emprisonne et torture des milliers de prisonniers politiques dans des camps de travail » peut paraître trop brutal. « Made in China, un pays qui ne respecte pas les droits des êtres humains » pourrait suffire, dans le neutre esprit  de transparence favorisant la traçabilité des produits clamé par Migros. Mais Migros ne le fera pas puisque d’un point de vue commercial –bien entendu- cela n’est pas viable.

Vingt ans, Giovanni Falcone, la crise et une croisière oubliée

Dans actualité, affaires, scénarios, société le 23 mai 2012 à 17:09

Le 2 juin de 1992 le « Corriere della Sera » publie un article intitulé « Convegno sul Britannia, sponsor la Regina *». Le journaliste Massimo Giaggi écrit à propos d’une croisière à bord du navire anglais « Britannia ». 100 invités : des hommes d’affaires, des économistes et des opinion leaders. Rendez-vous au port de Civitavecchia. Parmi les invités, Mario Draghi –aujourd’hui à la tête de la BCE- directeur du Trésor italien. Sujet du colloque flottant – organisé par « British invisibles » – les privatisations en Italie.

Pendant que le navire s’éloigne de Civitavecchia, l’Italie est en larmes. Une semaine que Giovanni Falcone -le magistrat symbole de la lutte à la mafia- a été assassiné.
Outre les larmes, la tempête. L’enquête « Mani Pulite » a mis en lumière « Tangentopoli », un système élargi de corruption qui touche les hautes sphères de l’économie et de la politique. Les suspects touchent surtout les partis de Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. Les élections d’avril ont eu lieu dans un climat d’indignation hostile à la politique. Malgré des résultats décevants, PSI et DC ont pu garder la majorité au sein du parlement.

Le Président du conseil Giulio Andreotti et le Président de la République Francesco Cossiga ont démissionné à la fin d’avril. L’élection du nouveau Président de la République a commencé le 13 mai. Le 25 mai, tandis que les funérailles de Giovanni Falcone ont eu lieu au Dôme de Palerme, au XVI scrutin, Oscar Luigi Scalfaro a été élu Président de la République. Giulio Andreotti et Arnaldo Forlani, le secrétaire de la DC, ont été écartés. L’élection du premier a été rendue impossible par l’assassinat au mois de mars de Salvo Lima*, le député sicilien en odeur de mafia inscrit à son courant politique . Le deuxième a été cité dans « Tangentopoli », et des élus de son parti lui ont savonné la planche.

Oscar-Luigi Scalfaro confie le mandat de former le gouvernement à Giuliano Amato. Pour faire face à la crise financière, le gouvernement décide de ponctionner à hauteur de 6/1000 tout compte de dépôt italien. Tremblement de terre le 19 juillet. Le juge Paolo Borsellino, ami de Giovanni Falcone, est assassiné dans un attentat à Palerme. L’Italie est à feu et à sang. « Tangentopoli » ravage la politique, tandis qu’en septembre la lire est victime d’une opération spéculative menée par George Soros, invité lui aussi à bord du « Britannia ». Fortement dévaluée, la monnaie italienne sort du Système monétaire européen. L’Italie s’engouffre dans un puits qui semble sans fonds. 1993 ne commence pas mieux. Giuliano Amato finit par démissionner. Il lui suit Carlo Azeglio Ciampi qui forme et préside un gouvernement de crise, technique.

Entre-temps, la croisière du « Britannia », dont la presse ne s’est pas occupée outre mesure, n’est plus qu’une image floue. Une anecdote sans importance. Un souvenir qui paraît lointain.

* « Colloque à bord du Britannia, la Reine sponsorise »

L’Italie en morceaux – UN – unristretto.net (17.11.2011)

http://unristretto.net/litalie-en-morceaux/

«Vent’anni, Giovanni Falcone, la crisi e una crociera dimenticata »

 

http://unristretto.net/litalia-a-pezzi/

*lettura utile nei -commenti- seguenti di un testo firmato Patton.

La fumée tue le football

Dans sport le 7 juin 2011 à 22:52

Mercredi 1er juin. La montre indique la 97e minute. Nigéria 4, Argentine 0. Le son du sifflet scinde le boucan émis par le National Stadium d’Abuja. L’arbitre indique le point de penalty. Boselli, le numéro 9 argentin, frappe fort au milieu. But. 4 à 1.Le ralenti montre qu’il n’y a pas penalty. Qu’importe : il s’agit d’un match amical et la victoire africaine est acquise. L’arbitre vient de concéder 9 minutes de temps additionnel. Ce n’est pas grave puisque c’est la fête.

Entre-temps, se frottant les mains, une quantité anormale de parieurs encaissent de très bons gains : ils ont misé au dernier moment sur un but en plus marqué après la 90e minute. Ainsi les 9 minutes et le penalty ont été leur manne d’un soir. Sauf que la densité de parieurs est trop haute. Le match est sous enquête.

En 2009 une des plus grandes affaires liées à des matchs truqués avait été révélée par la justice allemande. Près de 200 rencontres suspectes, une enquête qui avait suivi les tentacules des pots-de-vin et de la corruption en Autriche, Hongrie, Croatie avec deux arrestations en Suisse.

Le scandale du « Calcioscommesse » avait secoué l’Italie en 1980 et avait été oublié avec la Coupe du Monde que les Italiens avaient conquise à Madrid. « Calciopoli » avait marqué le retour des matchs truqués en Italie en 2006. Puis les Azzurri avaient battu la France du coup de tête de Zidane. La Coupe exposée pour la joie des tifosi et les squelettes cachés dans l’armoire. Aujourd’hui, un autre scandale lié aux paris et aux parties truquées frappe l’Italie.

Il est temps de dessiner les routes du football qui portent –toutes-  à Zürich. Celles de Rome ont été déjà tracées et quand il s’agit de pédophilie et d’Église catholique, les yeux regardent la fenêtre du Vatican. Or, il y a quelques jours la Conclave du football mondial s’est conclue avec l’élection de Sepp Blatter, seul papable resté dans la course dans un contexte de corruption: une fumée blanche et immaculée qui a dégagé une odeur infecte.

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