peres-rabin-arafat

Ariel Sharon et l’Esplanade des Mosquées, c’est l’image qui me vient à l’esprit quand je pense par où commencer. Puis il y a des mots qui se s’enchaînent et qui s’effacent.

Il y a vingt ans, le thème était déjà la question Israël vs. Palestine ou Palestine vs. Israël pour ne pas dire vice versa. Je finissais par arracher la feuille et je la jetais telle une serviette sale, avant d’aller fumer sur le balcon, frustré et impuissant.  C’était la conséquence d’une suite de mots inutiles à propos de l’horreur de la guerre ou de la beauté de la résistance ; des phrases qui valaient moins que le papier sur lequel elles étaient griffonnées. L’abomination et la désolation : souhaiter les dire était un acte présomptueux qui ne pouvait finir que dans une poubelle.
Heureusement, il n’y avait ni internet à la maison, ni de réseaux sociaux ; je suis soulagé de penser que ces mots n’aient pas couru le risque de connaître ce destin, plutôt que celui qui leur était réservé parmi les ordures.

A ce moment-là, ils étaient deux dans l’image. Yitzhak Rabin – dont je dois toujours vérifier le prénom- et Yasser Arafat dont le nom, aujourd’hui, fait émerger dans mon esprit l’hypothèse du polonium 210, sa biographie, sa naissance en Égypte et une suite de questions troubles. Des éléments qui subissent la guerre perpétuelle que l’enterrement des faits mène à la véritable discussion.
Il s’agit d’un phénomène qui n’est pas du tout limité à Yasser Arafat, mais qui saisit une multitude de thèmes et de figures qui touchent les deux fronts opposés dans ce conflit. L’affrontement constant, lorsqu’il s’agit d’en parler ou d’en débattre, contribue fréquemment à entraver l’articulation de la pensée et de la réflexion.
Il y a vingt ans, je ne connaissais que cette issue quand j’affrontais ce thème, car le sentiment et l’émotion prenaient toute la place

C’était mon grand-père qui m’avait enseigné l’horreur de la guerre, puisqu’il avait vécu la Guerre civile d’Espagne. J’avais cependant mis à l’écart un deuxième précepte qu’il m’avait transmis. Il me disait que –surtout- lorsqu’il s’agissait d’une guerre, il fallait que je me concentre d’abord sur les arguments, cherchant à évaluer les faits. De plus, je ne devais jamais perdre le contact avec une vue d’ensemble. Mon opinion n’avait aucune valeur et n’en aurait pas eu tant que la base sur laquelle elle reposait aurait été mise à l’épreuve: il fallait qu’elle se révèle solide.  Par contre, j’aurais rencontré les idéologies, les manipulations, les doctrines, les propos captieux, les simplifications hâtives, la mauvaise foi -entre autres- et il fallait que je les reconnaisse, disait-il.

Des années plus tard, Internet était entré dans ma vie. J’avais déjà commencé ce type de travail lorsque je participais à des échanges et des véritables batailles sur des forums de discussion, mais pas de manière suffisante. Un jour, j’avais été poussé à bout. Avec du recul, j’avais finalement pris conscience que la rage et l’indignation ne suffisaient pas pour affronter la discussion. Il fallait que je creuse et que je creuse plus. Il fallait que je creuse mieux. Il fallait que j’étudie.

Les guerres qui ont marqué l’histoire de ce conflit, les protectorats, le rôle de l’Égypte, de la Syrie et des pays du Moyen-Orient. Celui des États-Unis. Les résolutions de l’ONU, les négociations, les traités. La Cisjordanie, la Transjordanie, la Jordanie. West Bank. L’histoire de Gaza.
Les différents courants du sionisme, la signification et l’idéologie du Grand Israël, la guerre civile palestinienne, les stratégies des martyres, la naissance et la croissance du Hamas, de l’OLP, de l’ANP. Les groupes palestiniens les plus radicaux. Les idéologues de la destruction d’Israël, les rapports avec le Liban, les propos des leaders d’Iran, les Israéliens opposés à leur gouvernement, les extrémistes de ce même pays, l’histoire du Fatah. Le mur, les tunnels, les roquettes, les bombardements.

La liste est infinie. Et il s’agit d’une attitude et d’un travail qui rencontrent souvent les limites imposées par la réalité, le temps, les forces, les capacités, la méconnaissance des langues, les priorités de la vie ; c’est pourquoi je ne m’arroge aucune expertise, mais l’opportunité de pouvoir aller un peu plus loin, à chaque fois. Et cela arrive surtout grâce à la confrontation honnête, au débat qui recherche et partage ce même objectif, à l’échange qui renonce au fallacieux,  à la répétition des ritournelles sans savoir pourquoi. Sans toujours y parvenir. Commettant des erreurs. Cherchant à les admettre et les corriger, évitant les fautes.

Il n’y a aucun besoin que je m’abreuve avec le bombardement d’images d’enfants morts pour que je comprenne l’horreur de la guerre. Bien entendu, je souhaite qu’elle s’arrête, que les belligérants trouvent un accord, qu’il puisse il y avoir deux états. Pourtant je me rends bien compte que mon opinion, en ce sens, ne compte rien. Il m’a été souvent dit que dans la vie, et encore plus quand il s’agit d’une guerre, il faut choisir l’une des deux parties qui s’affrontent. Cependant, si les deux parties relèvent d’une imposition, je refuse ce type de choix.

"il n’y a aucun besoin que je m’abreuve avec le bombardement d’images d’enfants morts pour que je comprenne l’horreur de la guerre"

J’ai choisi mon camp. Il est défini par la recherche des faits qui mettent en difficulté ce que je pense savoir déjà, par l’intérêt pour les éléments prouvant la manipulation de certains arguments, par la mise en perspective, par le doute appliqué à des vérités qui me paraissent trop évidentes ou faciles, par la discussion critique de ce que je dis et de ce que je pourrais affirmer.

C’est un chemin tortueux et douloureux puisqu’il fait souvent voler en éclats des convictions qui ne reposent pas sur des fondements solides. Parfois, le ton est inflexible puisque -quand il s’agit de ce conflit- la mauvaise foi, la propagande et la falsification sont toujours au rendez-vous. Cela ne sert toutefois ni à donner raison à l’une des parties du conflit, agissant comme un militant, ni à chercher à avoir raison. Cela signifie que nous tous avons la raison, puisque nous en disposons, mais qu’il s’agit de l’utiliser, tel un outil qui sert à la compréhension.  Et si dans la fermeté d’un propos il y a un erreur, elle oblige à le corriger avec la même conviction. Il n’y a pas de neutralité dans ce camp, il n’y a pas de relativité. Il y a la volonté, le besoin, la nécessité, l’objectif de la recherche –pour chaque point, pour chaque argument- de ce qui est exact, de la vérité.

Ariel Sharon et l’Esplanade des Mosquées, l’image est toujours présente. Finalement, je n’en ai pas parlé. Il vaudrait mieux que la prochaine fois, je commence par la photo du prix Nobel de la paix 1994. En tout cas -à ce point- il n’est pas question que j’efface ou que je jette ce qui est là.  ♦

Par cœur

22 juillet 2014 — 1 commentaire

botticellidante

〉  Un jour un professeur dont le visage était teinté par de la mélancolie et un zeste de folie racontait que le français offrait une précieuse expression. Il était important à ses yeux que nous – ses élèves – la comprenions.

Il s’agissait de  « apprendre par cœur ». Il soulignait la différence avec « apprendre par la mémoire » qui n’existe pas en français puisque c’est une traduction littérale de imparare a memoria, apprendre par cœur -justement-  en italien.

Ce professeur pensait qu’apprendre par coeur était bien plus qu’une simple expression imagée.  A son avis, elle nous indiquait un chemin que nous aurions pu emprunter. Et il aurait été, en plus, source de plaisir.  Apprendre par cœur  ne pouvait pas se limiter à  répéter un texte, quel qu’il soit. Il s’agissait d’apprendre à le réciter ou – encore mieux – à le dire. Il affirmait que si nous avions vraiment appris par cœur, le texte aurait fini par faire partie de nous, à jamais.

A l’aide de la mémoire, nous aurions pu éprouver la sensation de rechercher en nous le texte appris. Puis le dire, avoir l’impression de le toucher et en découvrir de nouvelles significations, des recoins inconnus que nous n’avions pas aperçus auparavant. C’était, selon ses mots, comme un bagage léger qui nous aurait toujours accompagné; souvent il aurait pu aussi combler des vides.

Apprendre par coeur nous aurait permis d’acquérir des biens précieux et accessibles;  les porter en nous, sans aucun poids, au long de nos vies.  Des poèmes, des aphorismes, des chansons  qui – tôt ou tard –  auraient su répondre à des questions, souvent avant même qu’elles puissent être formulées.  D’après lui, apprendre par cœur voulait dire  vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments; les découvrir, les explorer, les vivre. Autrement, l’expression française aurait été appris par tête et pas par coeur.

 "apprendre par cœur voulait dire vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments, les découvrir, les explorer, les vivre"

A cette époque-là, la majorité des enseignants préféraient nous convaincre qu’il valait mieux comprendre que répéter des notions apprises par cœur. La lecture cérébrale, la compréhension mentale ou théorique comptaient plus qu’une sorte d’apprentissage par la parole; par le fait de prononcer, d’apprendre à travers une voie que la pédagogie en vogue jugeait dépassée.

Puis, il y a quelque temps – comme souvent- de musiques, d’anciennes publicités et autres morceaux utilisé à des fins commerciaux ont joué leur ritournelle dans ma tête. J’ai repensé à ce professeur. Bien que je n’ai jamais appris tout cela, c’est bien ancré dans ma mémoire. Encore que cela ne me déplaise pas entièrement, j’ai tout de même décidé que j’allais apprendre par cœur des textes que je choisis, aussi dans une sorte de riposte à ce phénomène qui impose à la mémoire du contenu par le bombardement.

J’imagine que les comédiens, entre autres, connaissent l’expérience et la sensation liées à l’apprentissage par cœur et tout ce qui en découle. Depuis peu,  je goûte aussi à ce plaisir que j’ai longtemps pensé inaccessible.

Après tant d’années, j’éprouve de la gratitude pour  ce professeur dont le zeste de folie n’était peut-être qu’une idée connectée à des poèmes qu’il avait appris par coeur.

Enfin, il aurait peut-être fallu que je consacre quelques mots à propos d’une dimension dont cet enseignant ne nous avait pas parlé. À mon tour, je ne vais pas le faire puisque je crois qu’elle saura se retrouver -presque comme un rite ou des boutons manquants-  dans ces mots-là. ♦

cules1

Le football est une matière singulière, mouvante. Il charme avec ses traits les plus superficiels et lorsque la compréhension cherche à le saisir, il montre des facettes qui démontrent sa cruauté et son imprévisibilité. Le seul antidote pour réduire son expansion est le désintérêt. Le mépris, la critique acérée ou le ricanement ne font que nourrir la bête.

Le football est un univers formé par plusieurs strates dont les plus cachés contiennent, dans leurs plis, les facteurs qui peuvent l’expliquer d’une façon inédite; une révélation qui pourrait certainement mettre en branle la foi de millions d’adeptes.

Car une des dimensions de football est immergée en eaux troubles: là où règnent les paris et la corruption; là où d’énormes quantités d’argent échangées masquent des transactions inavouables. Elles ont lieu dans l’ombre des projecteurs aveuglants ou dès que les réflecteurs s’éteignent.

Ses idoles sont hissées dans les cieux à force de millions pour que les fidèles puissent croire que leur valeur est équivalente au prix annoncé par les marchands à la sortie des temples construits avec l’argent de ses croyants.

"une des dimensions de football est immergée en eaux troubles: là où règnent les paris et la corruption; là où les énormes quantités d’argent masquent des transactions inavouables"

Le football participe à la reproduction de ce principe presque éternel qu’est le panem et circences, évoluant dans ces arènes sorties de terre au nom di dieu béton.  À ce stade, il n’y aucun intérêt manifeste pour savoir si le football agrémente le pain insipide distribué à la masse ou s’il est utilisé afin de fabriquer du contentement pour ce pain-là.

De la même manière, le jeu est la seule dimension du football qui continue d’être projetée sur nos écrans. Il a le pouvoir de se connecter aux passions et aux émotions et souvent, pour cette même raison, il obnubile.

Le plaisir esthétique pourrait servir d’issue à la fois pour construire un regard et éviter l’aveuglement. Apprécier la proposition du jeu et la générosité plutôt que le cynisme ou le calcul. Et vice versa, si les conditions sont là. Applaudir l’élan, l’action intrépide ou la beauté du geste indépendamment de la couleur. Reconnaître qu’en football le plus faible n’est pas nécessairement inférieur et n’est pas obligatoirement le perdant; comprendre et accepter que des armes apparemment moins nobles puissent servir ceux qui n’ont pas les moyens de faire autrement. Justifier l’usage de la mesquinerie, l’emploi de méthodes abjectes, le sacrifice du spectacle sur l’autel du résultat est toujours une question de choix. La condition de la faiblesse peut conduire à s’armer sans succomber à l’abject pour autant. Dès lors que le plaisir esthétique est là, il y aura aussi le plaisir pour ce type de questionnement ou de débat.

Restent la victoire et ses esclaves, la victoire et ses élus. La défaite qui punit sévèrement et à double ceux qui espèrent obtenir le salut par l’avarice, la spéculation ou l’opportunisme: si la victoire leur pardonne, la défaite domine la mémoire qui ne pourra alors qu’offrir l’oubli et le néant.

Le jeu offre cet espace, cette opportunité, à qui veut les accueillir. Face au spectacle offert et perçu, le plaisir esthétique invite, malgré la défaite, à se lever pour applaudir l’adversaire.

Malgré cela, au sein du football, il y aura toujours ceux qui l’investissent d’un rôle qui ne lui appartient pas; qui le forcent à exalter le chauvinisme, à nourrir l’orgueil national; à propager la fierté des couleurs, des drapeaux, d’une identité collective quelle qu’elle soit: coûte que coûte, sans principes ni lois. Souvent, ces personnages imposent au football, en fonction non pas de la manière mais du résultat, la destinée d’un peuple, d’un pays ou d’une nation que ce soit pour le bien ou pour le mal. Ils matérialisent ainsi l’un des visages les plus exécrables du football tandis que leurs adeptes révèlent l’imbécillité de son expression.

Le football ne dure qu’un temps et dès lors que le sifflet sonne sa fin, il ne pourra que recommencer, la prochaine fois.

Nous le constatons ces jours: les réflecteurs éteints, le circense a fermé ses portes et démonté son chapiteau. A rien ne sert de prolonger ce qui ne relève pas du football au-delà des tribunes et du terrain, du temps qui est le sien, qui le délimite et qui est le sien.

Quand le temps arrive à sa fin, le public, les passionnés, les supporters et les amateurs se rendent inéluctablement à la sortie. Le rideau fermé, chacun revient à sa vie. Comme le chante Joan Manuel Serrat, à ce moment-là chacun descend les escaliers comme il veut,  "cada uno es como es, cada quién es cada cual": peu importent la valence, le rôle ou l’importance attribués au football. ♦

El Jinete

2 juillet 2014 — Poster un commentaire
bunburyeljinete

Enrique Bunbury, ‘El Jinete’, Pequeño Cabaret Ambulante, 2000  

 
*El Jinete* 
Por la lejana montaña Va cabalgando un jinete Vaga solito en el mundo Y va deseando la muerte 
Lleva en su pecho una herida Va con su almá destrozada Quisiera perder la vida Y reunirse con su amada
La quería más que a su vida Y la perdió para siempre Por eso lleva una herida Por eso busca la muerte
Luego se pierde en la noche Y aún que la noche es muy bella El va pidiéndole a dios Que se lo lleve con ella
La quería más que a su vida Y la perdió para siempre Por eso lleva una herida Por eso busca la muerte
En su guitarra cantando Se pasa noches enteras Hombre y guitarra llorando A la luz de las estrellas.
Después se pierde en la noche Y aunque la noche es muy bella El va pidiéndole a dios Que se lo lleve con ella
La quería más que a su vida Y la perdió para siempre Por eso lleva una herida Por eso busca la muerte
 

version originale, José Alfredo Jiménez

 

travail de Jean-François Bocle

« El unico fruto del amor es la banana », le seul fruit de l’amour est la banane. À première vue ça pourrait être un bon slogan pour accompagner l’orage de bananes qui s’abat sur nous ces jours, un peu comme les grenouilles pleuvaient dans « Magnolia », le film de Paul Thomas Anderson de 1999. Sauf que la banane comme seul fruit de l’amour à l’origine n’était pas un hymne à la paix et à la tolérance. Cette banane-là n’était qu’un substitut phallique à deux sous puisque la suite était « es la banana de mi amor ». C’était le texte d’un  morceau chanté il y a quelques année par Michel Chacón, mi-grivois mi-paillard, sur les notes d’un banal cha-cha-cha.

Depuis que le 27 avril le joueur du FC Barcelone Dani Alves, lors d’un match contre Villareal, a récolté et mangé une banane qui lui a été lancée avec une intention raciste par un spectateur, la pluie de bananes ne semble pas vouloir s’arrêter.
Avec son geste, Dani Alves a d’abord enlevé à la banane toute la connotation que le raciste dans son imbécillité a cherché à lui conférer, la traitant pour ce qu’elle est : juste un fruit. Un geste d’une simplicité spectaculaire, relayé à une vitesse supersonique à travers la planète par tout type de média. Ensuite, signifiant leur antiracisme, des stars du football ont posé avec une banane dans des photos relayées par les réseaux sociaux. De suite, elle ont été imitées par un nombre incalculable de personnes.

Des bananes, des bananes et encore des bananes. Non seulement ces derniers jours, vu que les joueurs de football noirs subissent des gestes et des mots racistes qui les comparent aux singes depuis trop de temps.   Une manière d’agir qui a été adoptée aussi par des joueurs. Sergi Busquets, l’international espagnol du FC Barcelone, avait par exemple été filmé en 2011 lorsqu’il traitait un adversaire de singe.

"les joueurs de football noirs subissent des gestes et des mots racistes qui les comparent aux singes depuis trop de temps"

Entre-temps, le supporter du Villareal responsable du geste à l’encontre de Dani Alves a été expulsé à vie du stade de son club. La presse espagnole a révélé que Neymar – également joueur brésilien du Barça-  avait déjà sollicité un conseil à des spécialistes en communication afin d’élaborer une riposte aux chroniques insultes racistes dans les stades. L’idée de retourner la situation avec humour, afin de provoquer ensuite une espèce de mouvement, a donc émergé. Suite au geste de Dani Alves, Neymar a donc publié sa photo avec une banane utilisant les réseaux sociaux.

Dans un esprit hip-hop qui retourne l’insulte raciste au profit de celui qui est dénigré, le détournement de la banane a pris très rapidement une dimension énorme. Quelques jours seulement après le geste de Dani Alves, la banane a de nouveau dépassé son statut de fruit, réutilisée comme arme symbolique contre le racisme dans les stades. Il se peut cependant que la vitesse de la propagation et la dimension de cette vague puissent produire une rapide saturation.

Il faut par exemple espérer que la grande marque de bananes ne profite pas de cette situation pour récupérer et profiter de ce nouveau statut de ce fruit. Une stratégie qui pourrait prendre forme en vue de la Coupe du Monde au Brésil afin d’asseoir encore plus la position de la marque sur le marché. Il ne serait alors pas surprenant que « le seul fruit de l’amour » puisse servir de slogan et de musique d’une campagne publicitaire indigeste, construite autour de l’antiracisme afin de consolider et gagner des parts du marché bananier.

À ce moment là, pour combattre « el unico fruto del amor »,  la meilleure réponse pourrait avoir un esprit punk. Inspirée -pourquoi pas- par la musique de « The Chikitas » et utilisée comme une sorte de « Bazuka » contre l’invasion de toute sorte de banane mutante.  ♦

 

George Carlin

 Louis CK est l’un des meilleurs comedians en vie, sinon le meilleur. Vivant, car George Carlin est mort en 2008. Lors d’un hommage prononcé en 2010 à la mémoire de ce dernier, Louis CK explique pourquoi ce formidable comedian compte tant pour lui.

Louis CK raconte qu’il avait découvert le rire, qu’il souhaitait réussir à faire rire grâce à George Carlin; il avait donc commencé une carrière de comique. Il se produisait dans un stand-up d’une heure qu’il avait joué pendant quinze ans. « C’était de la merde » dit-il.

Louis CK raconte qu’il se sentait pris au piège par son heure de stand-up et par ses blagues alors que George Carlin revenait chaque année sur scène avec un tout nouveau spectacle. « Comment faisait-il ? ». Il avait finit par lui poser la question et George Carlin lui avait répondu que dès qu’un spectacle était fini, il jetait tout et il recommençait. Comment est-ce que Louis CK aurait pu se débarrasser de son spectacle? Désespéré, il prit la décision de suivre l’exemple de celui qu’il admirait: c’était la seule issue et il lui avait donné le courage de le faire. « Sauf qu’après avoir jeté les blagues sur les avions et les chiens que reste-t-il ? Il faut aller plus en profondeur, parler de tes sentiments, de toi.  Alors tu fais des blagues là-dessus, puis tu les jettes. Et puis tu vas encore plus en profondeur : tu parles de tes peurs et de tes cauchemars ». Louis CK dit qu’il avait commencé à suivre ce processus. «Qu’est-ce que je veux dire vraiment et que j’ai peur de dire ? ».

 "quand le spectacle était fini,  il jetait tout et recommençait"

Sans vouloir suivre la trace de ces deux formidables comedians, bien que je n’ai pas le talent de faire rire, j’ai été très marqué par cette question : « Qu’est-ce que je veux dire vraiment et que j’ai peur de dire ? ». J’ai été touché au point de vouloir essayer de mettre cela en pratique, au risque de m’en prendre plein la figure. J’ai alors pensé au fait que la mort de mon père serait une libération. Mais que cela n’est pas vrai, parce que j’ai tellement peur que mon père meure qu’en réalité, sa mort pourrait me libérer de cette peur, pas de mon père.

Mais tout ça est aussi faux. Ce qui est vrai et qui me fait vraiment peur c’est de croiser le regard de mon père sachant qu’il a lu ce que je viens d’écrire. Ce n’est pas drôle, je le reconnais. Mais j’ai imaginé mon visage à ce moment-là.

Et ça, ça m’a fait rire.  ♦

*hommage de Louis CK à George Carlin, mars 2010

 memoireeffacee

Va savoir si au début il y avait les dix commandements. En tout cas, à un moment donné il y a eu une liste de paroles. Impossible ici de la compiler par cœur d’autant plus qu’il est plutôt simple d’aller la rechercher sur les voies infinies du Net.Il serait plus difficile d’en vérifier la véracité à la source, mais ça c’est une autre question.

 Et puis il y a les sept pêchés capitaux qui comme les prénoms des sept nains continuent d’être compliqués à apprendre de manière définitive. Il est plutôt aisé d’imaginer l’éventuel lecteur se mélanger les pinceaux entre l’avidité et Joyeux, la jalousie et l’autre nain dont le nom reste sur le bout de la langue. Eh bien non, l’avidité et la jalousie ne figurent pas parmi les sept pêchés capitaux, inutile de le souligner vu qu’entre-temps Internet a fourni la réponse.

Il  y a aussi les sept merveilles du monde qui ne pouvaient pas se limiter au monde antique.   C’est pourquoi il y a eu les sept nouvelles merveilles du monde: il fallait qu’un bâtiment de Zaha Hadid vienne concurrencer les jardins suspendus, un peu comme Maradona joue un match impossible contre Pelé alors que Messi est appelé à la rescousse par les plus jeunes.

Les listes ne sont pas une nouveauté et elles continuent des nous accompagner lors de notre rapide lecture du monde. Cependant, depuis qu’Internet s’est imposé à notre usage quotidien du savoir, les listes semblent vivre un nouvel essor.

D’autant plus que le fil des réseaux sociaux se débarrasse encore plus rapidement de l’ancienne nouvelle à l’aide d’une autre, plus récente.  Les techniques d’écriture pour le web ont été répétées à la nausée. Il faut faire court, réitérer les mots clef, intégrer des images à la rédaction des articles, mettre en évidence des titres de paragraphe et des mots à repérer. Il faut favoriser l’ingestion du produit, faciliter la digestion de son contenu comme s’il s’agissait d’une nourriture prémâchée avalée lors d’un processus régressif qui réduit les composants à leur plus simple dénominateur. La quantité totale de matière consommée peut alors augmenter, au risque du gavage et de l’indigestion.

"c’est un format qui produit une saturation lente, la mort du style, la fin du récit"

Pour faciliter encore plus la tâche, les listes ont été adoptées tel un ersatz journalistique à induire le click : ce sont les dix façons d’être heureux, les quinze endroits abandonnés, les quatorze inventions oubliées, les treize mots qui provoquent l’attention, les douze choses que nous ne savions pas. Les listes s’empilent les unes sur les autres poussant la liste précédente plus loin dans le tube digestif des informations acquises grâce aux listes, puis oubliées.

C’est un format qui produit une saturation lente, la mort du style, la fin du récit, l’agonie de la rédaction ; comme une cigarette après l’autre emmène à l’expiration définitive. Il y aura toujours une liste plus récente qu’une autre . Tandis que de la liste originale nous n’avons pas encore appris l’ensemble des commandements.

Et le dernier des sept nains manque toujours à l’appel. ♦

Il y a des applications pour savoir où je suis, la direction à prendre, les points d’intérêt autour de moi, les horaires de départ, le temps estimé du parcours, la météo prévue à l’arrivée. Mais l’écran ne sait pas me filer l’envie de bouger, ne m’avertit pas s’il y a une autre personne sur laquelle je fonce tandis que je le regarde, l’écran.

L’interface portable branchée constamment au réseau ne m’enseigne pas l’attitude à avoir quand je croise l’autre : dois-je foncer tête baissée et dire « pardon » ou chercher un contact visuel et demander pardon seulement si effectivement je lui file –par inadvertance- un coup? Il y a des applications pour faire le billet, pour gérer les listes à compiler, pour stocker les pages à lire, les rendez-vous à ne pas manquer, les films soi-disant incontournables, les concerts à ne pas rater. Des applications qui m’informent à propos de la musique qui se joue, qui traduisent les mots que je méconnais ; qui m’aident à gérer le temps qui reste, les tâches à réaliser, les délais à tenir.

 Il n’y a aucune trace -par contre- d’un système qui puisse forcer l’insupportable musique diffusée dans l’ascenseur à s’éteindre, à faire disparaître les panneaux publicitaires qui me saturent ; qui saurait éloigner les prosélytes qui m’emmerdent, les odeurs qui m’horripilent, les sensations désagréables, les mots qui m’enragent, les comportements que je hais.

 "aucune application n’arrive à faire ressentir la motivation, l’envie, la peur, le désir, l’oubli"

Les applications qui me disent ce qu’il faut manger, penser, envisager, visiter, choisir, sélectionner, éliminer, organiser ne manquent pas. Il y a un nombre incalculable d’applications pour mesurer la quantité de pas effectués dans une journée, l’intensité du rythme cardiaque, la qualité du sommeil, les calories ingurgitées. Pourtant, lors d’une nuit d’insomnie, l’appareil ne propose absolument rien pour retrouver le sommeil. Dans sa mémoire il n’y a rien qui puisse substituer le goût qui manque, la sensation absente, le souvenir qui s’efface. Sauf à indiquer des tâches à suivre, aucune application n’arrive à faire ressentir la motivation, l’envie, la peur, le désir, l’oubli.

Il y a des applications qui décrivent la technique, qui montrent les processus ; des logiciels qui dénombrent, détaillent, répertorient. Il y a des applications qui nous donnent accès à des bases de données, des cartes de tout type, des écrits stockés. Et pourtant aucune ne nous enseigne à chercher, agréger, discriminer, évaluer.

Il y a un manque d’applications évident et manifeste qui me donne envie de me débarrasser de celles que j’ai accumulées. Un geste spectaculaire, irréfléchi, impulsif mais rempli de panache. Sauf qu’après le vide pourrait s’instaurer. Et je serai perdu.  ♦

J.Buckley

〉 Avec l’explosion des réseaux sociaux, une manière d’applaudir, exalter et relayer des séquences vidéo a vu le jour, s’amplifiant. Il n’est pas question ici de vidéos en style caméra cachée ou de film réalisés avec un drone plutôt qu’avec une caméra fixée sur le casque d’un skieur hors-piste.
Ce sont ces vidéos inspirées par les émissions de téléréalité où tout un chacun peut vivre un instant de célébrité qui ne dure pas plus de temps que celui qu’il faut pour presser la moitié d’un citron. Des personnes communes qui en quelques instants sautent de l’anonymat le plus banal à une célébrité qui en réalité n’est que son succédané fast-food. Aussi vite célébrée que consommée. Oubliée tel un gobelet au coin d’une rue puisqu’elle ne contient pas assez de valeur pour que le commun des mortels prenne la peine de la jeter dans une poubelle.

C’est l’enfant qui réussit à chanter une version d’un morceau interprété par  Bilie Holliday qui produit des frissons, des applaudissements et des clicks ; des partages et des retweet. Un enfant déjà oublié, donné en pâture à un public vorace de ce type de séquence. Qu’importe que l’enfant chante une chanson sombre, d’une mélancolie infinie et qui évoque le suicide. La bannière publicitaire sous la vidéo du moment, la course effrénée à l’avalanche de clicks, coûte que coûte.
Puis c’est l’oubli, enfui sous un amas de séquences du même type, mais plus récentes.
Où sont le talent, le travail, la discipline, la trajectoire ? Nulle part. Il y a parfois un brin d’adresse, certes. Mais elle est brûlée avec son sujet sur l’autel de la notorieté éphémère, la rendant aussi esclave du profit au très court terme. Immolés sur scène au nom de l’émotion des spectateurs: aussi fugace que superficielle.

"maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule"

Il y a eu la femme vierge à ses cinquante ans, l’homme qui reproduit « La Marseillaise » avec ses capacités en aérophagie. Il y a eu l’adolescente à la voix de salope, la sœur qui reproduit la pâle copie de musique pop, avec l’ajout d’une saveur d’église qui voudrait se défroquer. Et puis des anonymes encore plus anonymes qui forment le socle grisâtre sur lequel ces pseudo-célébrités au goût édulcoré s’étayent pour  se produire et émerger, comme si elles sortaient d’une ligne de production d’une usine « Tricatel ».

Et maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule, cette version aurait mérité de rester cloîtrée dans la plus plate banalité. Par contre elle a été propulsée à la vision planétaire à travers internet et les réseaux sociaux. Il y a alors les applaudissements, les commentaires exaltés, les émotions à l’emporte-pièce. L’inutile et futile version imposée dans la time-line de toute personne inscrite à n’importe quel réseau social.
Il faut une puissante dose d’antihistaminique afin de pouvoir supporter ce type de séquence. Il n’est pas nécessaire d’élever Leonard Cohen à la dimension du sacré. Cependant, il est indispensable de poser sa version d’ « Hallelujah » sur l’autre bras de la balance pour se rendre compte de la vacuité et de l’insignifiance de l’interprétation du prêtre.

A chaque fois, lors d’une vidéo de ce type, il est nécessaire de réactiver la mémoire, le souvenir et l’esprit critique pour ne pas se faire avoir par ces produits saturés d’une sorte de glutamate qu’il suffit d’enlever pour qu’ils  revèlent à première vue leur fadeur, leur platitude et leur inutilité.

Ou alors, il y a mieux. N’importe qui peut faire n’importe quoi et le spectateur aussi. Car celui-ci peut ignorer, tout simplement : « Hallelujah ! »  ♦

hollande-segolene 1988

 Le remaniement. François Hollande. Manuel Valls, Premier ministre. Arnaud Montebourg  « Ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique ». Comme si la reprise de la production par l’industrie française était imperméable à l’économie. Comme si le numérique n’était pas un outil de redressement productif grâce aux entreprises spécialisées dans les IT ou actives dans le secteur du software . Celles-ci, voulant être pinailleur, il faudrait les nommer « entreprises consacrées à la production et au développement de logiciels informatiques» afin de s’aligner avec l’idéologie du « Made in France » martelée sans grands résultats par ce même ministre.

En effet, la courbe du chômage en France ne veut pas entendre raison, coriace dans la direction prise. Et dire que son inversion a été à maintes reprises invoquée par François Hollande, Jean-Marc Ayrault et par le ministre du redressement productif. Rien. La courbe du chômage n’obéit pas aux injonctions du pouvoir.
Il faudra tout de même trouver un remède, une solution, à ce problème.
À croire qu’un « Ministère de l’inversion de la courbe du chômage » puisse voir bientôt le jour. A moins que cette mission ne soit pas attribuée, à travers une fonction supplémentaire, à l’actuel ministre de l’économie etc. Séparée de tout le reste, bien entendu : « …du numérique et de l’inversion de la courbe du chômage ».

Ce serait dès lors curieux de voir comment les graphistes de Bercy pourraient résoudre le casse-tête produit par une nouvelle carte de visite d’Arnaud Montebourg et ses nombreuses fonctions. Au pire le ministre pourrait proposer une impression recto verso et l’affaire serait réglée. Celle de la nouvelle carte de visite et non pas le problème de direction de la courbe du chômage qui -elle- pourrait continuer sa course sans aucun obstacle.

"La nomination de Ségolène Royal au gouvernement me fait penser à une comédie américaine sur le câble"

Et puis il y a Ségolène Royal. L’ex-compagne de François Hollande est entrée au gouvernement, au Ministère de l’écologie, produisant ainsi une situation plutôt cocasse. Il n’est donc pas impossible que le gouvernement commence à réfléchir à une « Commission spéciale pour la transparence des relations entre partenaires ou ex-partenaires au sein des classes dirigeantes »: histoire de faire taire les magazines people, ravis de déverser des tonnes d’encre à propos de la relation Hollande-Royal.

Comme si le feuilleton n’était pas assez tordu, un détail croustillant vient le garnir. En effet, lors de la campagne de Ségolène Royal pour l’élection présidentielle de 2007, Arnaud Montebourg avait prononcé une petite phrase qui n’a pas perdu de sa saveur. Il était alors le porte-parole de Ségolène Royal et invité par le « Grand-Journal » de Canal+ avait affirmé : «Ségolène Royal n’a qu’un seul défaut: c’est son compagnon".

En France pour diriger pendant une journée « Libération », l’écrivain américain James Ellroy a dit: « La nomination de Ségolène Royal au gouvernement me fait penser à une comédie américaine sur le câble. Mais à la télé américaine, l’ex-femme serait devenue lesbienne et aurait eu une aventure torride avec une femme du nouveau gouvernement. Et lui reverrait la maîtresse avec laquelle il a trompé sa première femme ». Un style de scénario que le feuilleton à la française ne réussit manifestement pas à égaler.

François Hollande, Ségolène Royal et Arnaud Montebourg : les voilà finalement réunis. La telenovela à la française peut continuer. ♦

*James Ellroy à Libération: http://bit.ly/1oxORoK

*Arnaud Montebourg au "Grand Journal", Canal+",  http://bit.ly/1k7wMvU

lepetitjournal

Par où recommencer ?

Plusieurs fois j’ai pensé à la citation d’un personnage de la télévision italienne, Enzo Tortora. Son émission « Portobello » avait été interrompue lorsqu’il avait été injustement poursuivi à cause d’une absurde enquête sur la camorra et un trafic de drogue. Il était innocent.

Le 20 février 1987  il pu finalement retourner devant les caméras en homme libre, son innocence ayant été prouvée. Enzo Tortora avait dit : « Dove eravamo rimasti », c’est-à-dire « où est-ce que nous en étions ». Je me suis plusieurs fois dit que j’aurais pu recommencer comme ça, par cette phrase. Cependant, il aurait été insultant à l’égard d’un homme qui avait subi l’une des injustices les plus cruelles : perdre la liberté et être innocent. Il fallait donc trouver autre chose.

Tandis que le temps filait à une vitesse incroyable, j’ai commencé à penser que j’avais perdu les mots ou -du moins- que je n’arrivais pas à les retrouver. La petite tasse devenant un océan de café dans lequel je me noyais.

L’actualité, le réel, les choses du monde n’ont pas arrêté d’offrir la matière pour réagir, réfléchir et chercher de produire un ristretto. Les impulsions pour essayer d’aligner des mots n’étaient pas du tout absentes, bien au contraire. Souvent elles m’ont emporté et les lignes produites n’étaient pas à la hauteur d’être lues.

Il y a eu, début mars, une séquence du « Petit Journal » qui aurait mérité un ristretto. Il s’agissait d’un sujet de Maxime Musqua, le jeune homme aux cheveux bouclés qui de mon point de vue n’est pas à la hauteur de Martin Weill, le journaliste qui lui aussi a fait prendre du poids au « Petit Journal ». Maxime Musqua, acceptant la proposition de Yann Barthès, devait se rendre à Abou Dabi pour réaliser le défi du jour : être le passager d’un vol acrobatique. Lors de la séquence, le logo de la boisson saturée de caféine et de taurine est apparu à l’écran plusieurs fois. S’agissait-il de voyage et d’une séquence sponsorisés ?

"le « Petit Journal » a pris une allure de tout petit journal que le ricanement et la dérision continues ne réussissent pas à masquer"

Critiquant cette démarche au sein d’autres chaînes, démasquant ainsi d’autres émissions « Le Petit Journal » n’a jamais hésité à dénoncer, montrer, flouter les logos publicitaires qui apparaissent lors d’un sujet de ce type. Par contre, ça n’a pas été le cas pour la séquence tournée à Abou Dabi.

Puis, sans explication aucune, j’ai laissé tomber. Encore une fois, je n’ai pas trouvé les mots.

Enfin, ces jours-ci une idée s’est imposée. Lors de ce défi de Maxime Musqua, le « Petit Journal » a pris une allure de tout petit journal que le ricanement et la dérision continues ne réussissent pas à masquer. C’est pourquoi j’ai retrouvé le courage de reprendre « un ristretto ! ». Il s’agit d’un tout petit journal, plus petit, nettement plus petit que le plus petit des journaux. En revanche, aucun sponsor de ce type ne viendra le polluer.

Les mots sont alors émergés de l’océan de café. La tasse a repris ses dimensions d’origine. C’est pourquoi, dès maintenant, je peux reprendre: recommençant par là.  ♦

> "Le défi Musqua", Canal +, 4 mars 2014

> Enzo Tortora, retour à la télévision, 20 février 1987

1200px-Rage

Il y a des personnes qui ont choisi de penser tout bas ce que d’autres hurlent. Elles reconnaissent leurs instincts de rage, leurs pulsions de vengeance, mais les transforment et les trient avec le tamis rationnel. Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas museler ni leurs émotions ni leurs sentiments, mais qui empêchent leur indignation ou leur révolte de se transformer en violente fureur.

Il y a des personnes qui ont le courage de s’interroger en soi ou qui partagent leurs doutes les plus sombres et les questions qui les torturent sans pour autant prendre l’autre à la gorge.

Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas utiliser la raison et la pensée pour s’interdire toute vague sentimentale ou réaction émotionnelle puisqu’ils reconnaissent que celles-ci leur indiquent un cap, une direction à suivre.
Il y a des personnes qui ont le courage d’afficher leur indignation, le scandale qui les inonde, la commotion qui les envahit, les mains qui tremblent, mais qui n’étranglent ni l’action ni l’opinion de mots, de propos et de gestes brutaux, insultants et parfois abjects.

"Des personnes sont réduites au statut de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage"

Bien souvent ces personnes sont réduites au statut impalpable de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage, vu qu’elles persévèrent à ne pas se laisser emporter par une vague hurlante. Une marée hargneuse, sans pudeur, qui démolit tout lors de son passage; composée de brutes qui revendiquent de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais qui prennent en otage la pensée des autres et surtout leurs choix.

Et c’est en ce sens que la raison et la pensée se révèlent nos plus précieux instruments. Il n’est pas question –encore une fois- de réduire les passions, la ferveur, la tristesse ou toute autre émotion à un frein de l’envergure humaine, mais de réaffirmer qu’à l’aide de ces instruments nous conduisons notre développement.
Il s’agit d’une affirmation ferme, intransigeante, inflexible.
Une brèche, une fissure, une déchirure sont inévitables. Cependant, ne pas recoudre avec le fil de la raison et de la pensée signifierait laisser que les plus bas instincts s’infiltrent, grossissent, s’amplifient acquérant un volume et un poids qu’il serait ardu -alors- de freiner. ♦

The Italian Mitrokhin commission chairma

Depuis que la Cour de cassation a confirmé le 1er août dernier la condamnation de Silvio Berlusconi à quatre ans de prison, l’Italie vit une nouvelle période d’instabilité politique. Malgré cette sentence, Silvio Berlusconi reste très populaire au sein de l’électorat italien. Grand connaisseur de la réalité politique italienne, Paolo Guzzanti, journaliste, essayiste et ex-parlementaire de centre-droite, nous reçoit chez lui, à Rome. Il nous explique pourquoi l’ex-Premier ministre italien reste susceptible de rester sur le devant de la scène.

Comment expliquez-vous la persistance de la popularité 
de Silvio Berlusconi?
Tout d’abord, l’histoire de la République montre que la majorité de l’électorat italien n’a jamais souhaité élire la Gauche au pouvoir, s’exprimant même contre celle-ci.
En plus, bien qu’il soit décrit, surtout à l’étranger, comme un pitre grotesque, Berlusconi reste aujourd’hui très populaire, selon le principe de l’« underdog »: il est le joueur qui s’oppose au favori et qui attire les faveurs du public. Il est aussi l’homme persécuté : bon nombre d’Italiens le soutiennent, car ils ne considèrent pas la justice italienne comme crédible.

Comment est-ce que vous expliquez cela ?
La magistrature italienne est une corporation de pouvoir. À l’époque de Tangentopoli, le vaste système de corruption que l’enquête Mani pulite a révélé en 1992, lorsque les partis historiques ont été balayés, les magistrats ont rempli le vide de pouvoir. Le Parquet de Milan intimait alors l’ordre au Parlement de légiférer! C’est une caste autoréférentielle. C’est un cas unique : en France la magistrature, à y regarder de près, répond à l’Exécutif. Dans les pays anglo-saxons, en partie, elle rend compte à l’électorat. En Italie, la magistrature ne jouit pas de l’autorité et du respect qu’elle a dans ces pays.

Comment jugez-vous la condamnation prononcée en août contre Berlusconi ?
Je l’ai lue et elle ne me convainc pas. Elle ne présente aucune preuve irréfutable de sa culpabilité. Berlusconi peut aisément dire qu’elle n’est pas crédible et que les juges le visent personnellement. D’autant qu’une affaire liée à Antonio Esposito, le président de la Cour de cassation qui a rendu la sentence, vient d’émerger. Il y a deux ans, en présence de témoins, Esposito a fait des blagues, affirmant que si un jour il avait eu affaire à Berlusconi, il l’aurait ruiné. Le citoyen italien ne peut pas faire confiance à une justice manifestement partiale.

Le Cavaliere affirme qu’il est persécuté par les magistrats: êtes-vous d’accord?
Berlusconi a affronté d’innombrables procès. Je ne saurais dire s’il s’est rendu coupable de certains délits. Il se peut que oui. Je constate cependant qu’il a été l’objet d’un acharnement judiciaire atypique. C’est statistique : au fil de sa trajectoire politique, les procès envers Berlusconi se sont intensifiés.

Est-ce que la sentence contre Berlusconi va désintégrer la Droite italienne?
Non. Que cela nous plaise ou pas, la Droite italienne, c’est Berlusconi. Elle ne peut pas compter sur plusieurs dirigeants. Il détient personnellement la confiance d’une partie de l’électorat, estimée aujourd’hui à 27%. La Droite italienne disparaîtra avec le départ de Berlusconi et je pense que cela n’arrivera que lorsqu’il sera mort, quand il sera physiquement dans le cercueil. Tant qu’il sera vivant, Berlusconi restera un leader politique. Il a un charisme et exerce un pouvoir de séduction qui empêchent toute compétition pour le leadership de son parti.

Comment se fait-il qu’un seul homme puisse prendre en otage le gouvernement à cause de ses déboires avec la justice?
Il y a une dimension judiciaire et une dimension politique. La sentence de la Cour de cassation a des répercussions politiques. La preuve : dès que la sentence a été rendue, la Gauche a demandé à Berlusconi de se retirer de la scène politique, sachant pertinemment que son parti, sans lui, n’a pas de réelle existence. Preuve en est: le Président de la République vient de supplier Berlusconi de ne pas faire tomber le gouvernement de coalition ; il s’est adressé au leader politique et non pas à Berlusconi en qualité de repris de justice.

Comment l’Italie peut-elle sortir de l’instabilité actuelle ?
Je peux me tromper, mais je pense que Berlusconi ne va pas faire le choix de provoquer une crise de gouvernement. À mon avis, il n’y aura pas de nouvelles élections dans l’immédiat. Par ailleurs, en ce moment, Berlusconi serait susceptible de les gagner. Si Berlusconi retire son soutien, le gouvernement de coalition tombera. Il se peut qu’une autre majorité se crée, mais je ne crois pas que le Président de la République donnera mandat à un gouvernement porté par une majorité instable, faible ou dépendante de Beppe Grillo.

Quelle serait la meilleure issue à votre avis ?
Je pense que la meilleure solution consisterait en élections organisées dans une année, idéalement sur la base d’une nouvelle loi électorale. Avec le gouvernement Monti, l’Italie a été placée dans une situation inconstitutionnelle dictée par l’urgence. Lors des dernières élections, l’électorat a voté à un tiers pour le PD, à un tiers pour le mouvement de Grillo et un tiers pour Berlusconi, ce qui a conduit à l’actuel gouvernement de coalition. Il faudra que le peuple confirme son vote.

Et la plus mauvaise ?
Le plus mauvais parmi les scénarios serait que Giorgio Napolitano, irrité et fâché, démissionne et bloque la politique italienne. La réalité politique italienne dépasse toujours la fantaisie. Mais je souhaite à mon pays qu’il puisse trouver, dans l’année qui vient, une alternative à Berlusconi. ♦

*Paolo Guzzanti est né en 1940 à Rome. Il a été journaliste à « Il Punto », « L’Avanti ! et « La Repubblica ». Il a été éditorialiste et correspondant aux États-Unis de « La Stampa », vice-directeur de « Il Giornale » et éditorialiste de « Panorama ». Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Ustica, la verità svelata » (1999), « Guzzanti vs. Berlusconi » (2009), « Guzzanti vs. De Benedetti ” (2010) et « Senza più sognare il padre » (2012). En 2010 il a publié un pamphlet intitulé « Mignottocrazia » : une critique acérée des rapports entretenus par Berlusconi avec les femmes et de la condition féminine en Italie. Élu sénateur en 2001 avec le PDL, il a présidé de 2002 à 2006 la Commission d’enquête parlementaire relative à l’infiltration d’agents du KGB dans l’Italie de l’après-Deuxième guerre. Député du Parlement jusqu’en 2012, il a quitté , en 2009, le PDL critiquant durement Silvio Berlusconi pour ses liaisons avec Vladimir Poutine.

retirada

〉J’écris le français avec mon français parce que ça me plait, parce que ça m’amuse, parce que  j’aime ça. Je me divertis, je trouve ça cool, passionnant, difficile, captivant, compliqué, absorbant bien que je sache qu’il ne faut pas exagérer avec les adjectifs, les adverbes, les incises –qui pourraient par leur longueur polluer le message et confondre le lecteur sur l’objectif visé par un texte perçu comme un amas de mots mis en forme par un type qui parle italien, espagnol et qui ne sait même pas prononcer une phrase correcte en allemand- les allitérations, les formules alambiquées, les poncifs, les idées reçues, la facilité.

Je le fais, car je m’arroge le droit de m’approprier d’un matériau éloigné que je gratte parfois comme une guitare électrique mais qui souvent, je l’admets, devient pédant, ennuyeux et perd l’arôme des premiers billets d’ « un ristretto ! ». Personne ne m’oblige à remplir de mots une page A4, ma tête de notes, mes idées de questions traduites et mélangées dans un mixer multilingue qui ne tourne pas très régulièrement . Il s’agit d’un acte libre, souvent torturé, probablement narcissique et désintéressé avec lequel je ne gagne un centime et qui m’induit à reprendre une clope.

"Je vais continuer à écrire le français avec mon français et si un jour quelqu’un trouve une note funky dans mes mots, j’en serai ravi"

C’est de la désinvolture et très souvent, comme les mots qui se suivent l’un après l’autre ici,  c’est le reflet de ma balourdise, de ma gaucherie. Souvent je doute, voulant tout jeter à la poubelle. Cliquer, supprimer définitivement. Effacer ces billets qui s’empilent dans un tas de vieux papier électronique. Mais je ne le fais pas, parce que je ne possède que ces mots en français et en italien, désormais, ce serait la même chose.

Je le publie puisque c’est mon espace, car quelques lecteurs s’amusent des maladresses stylistiques, linguistiques, de l’exotisme méditerranéen sans s’offusquer du code des bâtards. Je vais continuer à écrire le français avec mon français et si un jour quelqu’un trouve une note funky dans mes mots, j’en serai ravi. Pour le reste, je m’aperçois bien que chercher à malaxer une matière étrangère puisse l’endurcir ou la balafrer. Mais je crois toujours qu’il y ait quelqu’un qui puisse esquisser un sourire parce qu’il est familier avec cette matière-là. ♦

DEUDA DE LOS EQUIPOS DEL FUTBOL ESPAÑOL

En Espagne il l’appellent « culebrón del verano », vu que le mot « culebrón » fait référence à des soap-operas, voire des télénovelas, où les récits s’enchaînent sans fin pour tenir en haleine le spectateur. Depuis plusieurs années déjà, le feuilleton estival se joue au sein du mercato des footballeurs. Ainsi, depuis le mois de juin la question d’un transfert de Gareth Bale, le joueur gallois du Tottenham, au Real Madrid a alimenté le feuilleton. Encore une fois, il arrive à sa fin lors du dernier jour du mercato. Le transfert a eu lieu. Fin du « culebrón ».

La recette que Florentino Pérez a inventée lors de sa première présidence du club madrilène en 2000 a été le transfert spectaculaire d’un grand joueur. À travers le montant astronomique payé, le Real Madrid faisait augmenter sa valeur médiatique. Une stratégie de mises à la hausse, pouvant assurer au club des recettes issues de l’image du footballeur. Nous connaissons les exemples : Luis Figo, Zinedine Zidane, Kaka, Cristiano Ronaldo.
Cependant, par le passé la réalité économique de l’Espagne n’était pas immergée dans l’obscurité actuelle. Le Real Madrid avait par exemple pu financer l’achat de Cristiano Ronaldo avec l’aide de la Caja de Madrid, ensuite Bankia : une banque qui sans l’aide de l’État aurait sombré, il y a une année, dans la faillite.

"le Real Madrid rendu a compte à ses socios d’une dette cumulée de 600 millions d’euros. Aujourd’hui, les clubs de ligue nationale espagnole doivent 663 millions d’euros au fisc"

Sans répéter les données qui décrivent l’état catastrophique dans lequel se trouve l’Espagne, deux montants montrent la folie qui touche le football et la schizophrénie des supporters. Lors de l’assemblée du club qui a eu lieu en septembre 2012, le Real Madrid rendu a compte à ses socios d’une dette cumulée de 600 millions d’euros. Aujourd’hui, les clubs de ligue nationale espagnole doivent 663 millions d’euros au fisc.

Alors, peu importe que le transfert de Gareth Bale se chiffre à 91 millions d’euros, comme le prétend le Real Madrid, ou à 100 millions comme le dit Tottenham. À la lumière de l’état de l’Espagne, un montant de cet ordre pourrait appeler à l’indignation, mais produit surtout de l’incompréhension. Il ne s’agit plus de reproduire l’adage du pain et des jeux, dans un pays où le pain, pour des couches socio-économiques élargies, n’est plus assuré.

Le football n’est décidément plus un spectacle populaire, mais agit sur ces couches plutôt comme une drogue dure qui génère un état d’abrutissement. Tandis que l’accès aux stades est facilité pour ceux qui considèrent que le transfert de Gereth Bale est -au fond- un très bon investissement. ♦

homs

« Et alors, à votre avis, est-ce qu’ils vont bombarder la Syrie ou pas ? ».  « Je ne sais pas, franchement, je n’en ai aucune idée ». « Mais vous devez avoir une idée, vous. Dites-moi qu’est ce que vous pensez, vous devez bien avoir une opinion ! »

J’ai été tenté de répondre  – comme je l’ai souvent lu et entendu cette semaine –  que je n’ai pas d’opinion à propos de l’éventuelle intervention militaire en Syrie. Mais le monsieur en question n’est pas du tout inexpérimenté et aurait pu facilement détecter que je n’aurais pas dit la vérité tout en essayant de ne pas mentir. La tentation a été de lui répondre de manière évasive ou par un paradoxe.
La conversation a bien entendu continué et avec elle j’ai amené à la maison bon nombre de questions.

Est-ce que j’ai une opinion à propos d’une éventuelle intervention en Syrie après le temps que j’ai passé à lire cherchant à comprendre ? Après une forte dose d’esprit d’escalier, une voix intérieure me dit que j’aurais pu dire que je cherche à construire mon opinion tout en m’informant, essayant de penser à la question. Et comme celle-ci est très complexe, je n’ai pas encore d’opinion solide.
Aussi, j’aurais pu affirmer que le nombre des victimes, de réfugiés, de blessées est arrivé à un ordre de grandeur qui dépasse l’entendement ; que les actes de Bachar Al-Assad ont été exécrables, que la diplomatie, les discussions, l’issue pacifique n’ont produit aucun résultat et que la guerre en Syrie est si grave qu’une intervention s’impose.

"la peur que les images à propos de l’attaque à l’arme chimique aient été un montage, la peur que Bachar Al-Assad ait vraiment utilisé des armes chimiques et que les rebelles aussi"

Exposer mes peurs aurait-il été utile? La peur que les images à propos de l’attaque à l’arme chimique aient été un montage, comme elles l’avaient été pour le présumé massacre de Timisoara, ou la mort de Ceausescu. La peur que Bachar Al-Assad ait vraiment utilisé des armes chimiques, et que les rebelles –comme l’avait dit Carla del Ponte au mois de mai- aussi. Et bien d’autres peurs encore, comme celles issues de la guerre en Iraq. Ensuite, nous aurions pu égrainer les nouvelles du jours et en discuter.

Cependant, le fort accent espagnol et les rides de mon interlocuteur ont réfléchi des traits d’une histoire commune à celle de ma famille, liée à la guerre civile espagnole.
Dans notre au revoir toute notre impuissance face à une guerre qui se dessine et -surtout- face à une autre qui a lieu depuis trop longtemps.
Mon opinion à propos d’une éventuelle intervention en Syrie peux et pourra donc attendre. A l’opposé de la population civile syrienne meurtrie par la guerre qui -elle- ne le peut pas. ♦

informatique_finance

〉Il y a de plus en plus cette tendance de ne plus rien commencer puisque tout débute. Finalement, c’est l’indice d’une représentation continue : quand tout débute et plus rien ne commence c’est comme si à chaque fois il y avait une première, une nouvelle et perpétuelle levée de rideaux. Si au tout début, par exemple, à la place du commencement il y avait eu un début alors le projet aurait été différent. Aujourd’hui, au contraire, le projet semble changer puisqu’il y a de moins en moins de fatalités et de plus en plus de défis. La fin d’un projet en appelle un autre, dans une courbe de croissance nourrie d’efficience. Il s’agit d’une tendance de plus en plus difficile à mesurer dans le discours, mais qui recherche un ensemble de mouvements qui se suivent. Les courbes du graphique de la vie dictent, résument et synthétisent les nouveaux projets, l’efficience et le début d’une nouvelle tendance qui généralement vise la hausse plutôt que la baisse.

De moins en moins de personnes peuvent s’extraire de cette tendance à relancer les défis, qu’ils soient du quotidien, professionnels ou carrément hédonistes. Alors tout débute car chaque mouvement de commencement est en réalité une série qui annonce un ensemble de décisions et d’actes qui s’assemblent d’abord dans un projet,puis dans un chantier qui ne peut pas commencer vu qu’il débute.

"Les courbes du graphique de la vie dictent, résument et synthétisent les nouveaux projets, l’efficience et le début d’une nouvelle tendance qui généralement vise la hausse plutôt que la baisse"

Prétendre que tout ne soit pas –de plus en plus- dévoré par les chantiers des défis et des projets ressemble aujourd’hui à un combat d’arrière-garde. Dans l’éternel commencement du même réside l’illusion de l’éloignement de la fin, c’est pourquoi il convient de débuter plutôt que de commencer. Proposer un autre chantier ou un projet différent serait aussi compliqué, puisqu’il serait inscrit dans le même type de démarche : sortir du défis permanent par un autre défis est en effet paradoxal.

Ayant de moins en moins d’idées pour sortir de l’impasse provoquée par de plus en plus de projets et de chantiers qui visent à la fois à l’efficience et à la croissance, laissant de moins en moins d’espaces à la respiration et à l’imprévu, le projet pourrait être celui de résister. A moins que résister  puisse se révéler trop dur. L’issue pourrait alors se matérialiser, dans un moment de détresse, dans l’abandon de tout projet. Laisser le chantier en l’état pour s’en extraire; renoncer aux courbes et aux tendances pour en finir. ♦

« Je trouve qu’il faudrait que nous réfléchissions à propos de notre habitude de répondre par « c’est vrai ? » lors de nos dupontdupont2conversations. Souvent je suis déstabilisé, car je ne comprends pas s’il s’agit d’un tic de langage ou d’un besoin de sincérité dans le dialogue »

« C’est vrai ? »

« Non, en réalité c’est faux. Je me moque de toi en disant le contraire de ce que je pense. J’affirme cela, mais j’admets que non, en réalité c’est faux »

«C’est vrai ? »

« Non, c’est faux puisque -comme je viens de te dire- c’est vrai»

« J’ai de la peine à te suivre, c’est compliqué. Est-ce que ça va toi ? »

« Et toi ? »

« Tu ne peux pas me répondre comme ça, c’est détestable ! »

« C’est vrai ? »

« Non, en réalité c’est faux. Mais je ne me moque pas de toi en disant le contraire de ce que je pense. Je te dis cela, mais j’admets que c’est faux. »

« C’est vrai ? »

« Oui, c’est vrai, puisque je viens de te dire que c’est faux »

« C’est détestable et à la fois ça ne l’est pas. T’es sûr que ça va ?»

« Et toi ? »

«Oui, mais je trouve qu’il faudrait que nous réfléchissions à propos de notre habitude de répondre par « c’est vrai ? » lors de nos conversation. Souvent je suis déstabilisé car je ne comprends pas s’il s’agit d’un tic de langage ou alors d’un besoin de sincérité dans le dialogue»

« Ce n’est pas faux »

« C’est vrai»

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〉L’inventaire est long, très long, interminable. Le dater paraît compliqué, mais quelque part il y a sûrement une équipe de spécialistes qui pourrait remonter le flux électronique des données émises pour en déterminer la genèse. Il est probable que la mémoire accumulée par les serveurs de Google ou ceux de Facebook puisse permettre de repêcher la première séquence numérique alignant les trois lettres: R.I.P. « Rest in peace », forme anglo-saxonne qui a reduit à l’oubli l’expression latine « Requiescat in pace » . L’italien étant désormais délimité par la péninsule, « Riposa in pace » pour le monde n’est plus.
Il n’y aura ici aucune tentative de retracer la liste puisque l’oubli d’une personnalité plutôt que d’une autre pourrait faire du tort à celle ou à celui qui en détecte l’absence. Personne ne sera blessé, chacun pourra retrouver les noms et composer son souvenir.

Ainsi, en plus de remplir la fonction qui rappelle les dates d’anniversaires parfois oubliées, les réseaux sociaux ont fait émerger, l’incluant dans les fils des évènements, l’expression du deuil online signifié par les trois lettres : R.I.P. Dans ces moments, ne pas dire la douleur éprouvée, le sentiment de vide ressenti face à l’écran, pourrait signifier que l’internaute n’est pas concerné par le décès d’une personnalité plutôt que d’une autre. En revanche, inscrire les trois lettres pourrait exprimer à la fois le sentiment de vide ressenti et la nécessité de communion -dans le deuil- avec ceux qui l’expriment. Un acte qui renforce l’appartenance à un groupe ou une communauté. Un geste qui affirme un trait d’un caractère ou d’une personnalité. Cela donne lieu à une étreinte collective se formant sur les circuits qui relient nos machines et qui nous met en contact -par écrans interposés- les uns avec les autres.

"inscrire les trois lettres pourrait exprimer à la fois le sentiment de vide ressenti et la nécessité de communion -dans le deuil- avec ceux qui l’expriment"

Puis, à un autre niveau, il y a le bouleversement collectif dont la nature est différente. Plus profonde. Le chagrin éprouvé ces derniers jours, qui touche et qui inonde. Un sentiment de douleur et d’impuissance qui semblent avoir trouvé dans le réseaux des réseaux, surtout dans sa dimension sociale, un espace inédit d’expression. La parole publiée véhiculant à la fois les larmes, la douleur. Les mots s’alignent, les émoticons se forment, les citations se répètent. Et parfois cela se transforme en exutoire. La technologie nous offre mille possibilités pour nous unir dans une participation à laquelle -peut-être- nous ne sommes pas préparés. Parmi les instruments de communication dont nous disposons, aucun ne prévoit l’indicible ; aucune fonction, parmi ces innombrables nouveautés techniques du nouveau millénaire, ne conçoit le silence. ♦

grotto

Avec le Festival de Locarno fleurissent les évocations de repas dégustés au répit et à l’écart de la Piazza Grande. Une terrasse protégée pendant l’après-midi par l’ombre de ses arbres, des bancs et des tables en pierre. C’est le dîner au grotto.
Une appellation malheureusement galvaudée et parfois violée par des restaurants ou–si l’exotisme s’avère nécessaire- des trattorie dont le mérite se résume à une belle terrasse et parfois à une bonne cuisine. Pour mettre l’eau à la bouche, la mise en scène puise dans le folklore tessinois. L’imposture est souvent accompagnée par une gastronomie qui singe les propositions rustiques et succulentes des véritables grotti. Certes, il y a des restaurants qui s’approprient indûment l’appellation et qui proposent -entre autres- des mets locaux de qualité. Cependant, cela revient à manger d’excellents produits tessinois dans un bon restaurant, mais pas dans un grotto.

"La cave est le cœur du grotto et aussi le noyau de la norme réglant son appellation qui indique par ailleurs le devoir de proposer des produits locaux"

Pour reconnaître un vrai grotto, il y a d’abord sa position excentrée. Il est souvent adossé à la montagne puisque le lieu était autrefois choisi en fonction d’une grotte idéale pour conserver et affiner salamis, viandes séchées et fromages.

Il s’agissait d’un abri insinué dans la roche, rafraîchi par un courant d’air exhalé par les entrailles de la montagne. La cave est le cœur du grotto et aussi le noyau de la norme réglant son appellation qui indique par ailleurs le devoir de proposer des produits locaux. Une longue et riche carte trahit la tromperie, le nombre excessif de couverts aussi. Trop de restaurants bradent l’idée de grotto dans un grand écart qui d’un côté cède à la proposition de pommes frites et de l’autre garde à tort la dénomination.
Il serait tentant pour la caisse d’un grotto de contenter le client qui après avoir lu une chronique dans la presse dominicale romande exige un risotto englué avec de la crème. S’il s’agit d’un vrai grotto, le gérant proposera à la place une polenta cuite au feu dans un pot en cuivre avec du fromage ou, s’il y en a, du lapin. Au contraire, la carte d’un restaurant présentera aussi du poisson de mer, du jambon de Parme ou des vins italiens.

Le vrai grotto est le garant d’un patrimoine culturel et gastronomique tessinois dont la survie exige que le client s’adapte à sa proposition spartiate, à son offre rustique et à une carte dépouillée qui varie en fonction de la disponibilité d’excellents produits. Pas l’inverse. Une démarche radicale, mais authentique où se rencontrent à travers un seul intermédiaire producteurs locaux et consommateurs. Une entrecôte d’Argentine, du Barbaresco piémontais ou du limoncello sicilien sont certes de très bons produits; servis dans un grotto, ils acquièrent le statut d’effets spéciaux. Et pour ce type d’expérience il vaut mieux opter pour un restaurant en ville avant d’aller au cinéma.

*article publié par http://www.lameduse.ch

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〉Mercredi 1er juin. La montre indique la 97e minute. Nigéria 4, Argentine 0. Le son du sifflet scinde le boucan émis par le National Stadium d’Abuja. L’arbitre indique le point de penalty. Boselli, le numéro 9 argentin, frappe fort au milieu. But. 4 à 1.Le ralenti montre qu’il n’y a pas penalty. Qu’importe : il s’agit d’un match amical et la victoire africaine est acquise. L’arbitre vient de concéder 9 minutes de temps additionnel. Ce n’est pas grave puisque c’est la fête.

Entre-temps, se frottant les mains, une quantité anormale de parieurs encaissent de très bons gains : ils ont misé au dernier moment sur un but en plus marqué après la 90e minute. Ainsi les 9 minutes et le penalty ont été leur manne d’un soir. Sauf que la densité de parieurs est trop haute. Le match est sous enquête.

"il y a quelques jours la Conclave du football mondial s’est conclue avec l’élection de Sepp Blatter, seul papable resté dans la course dans un contexte de corruption"

En 2009 une des plus grandes affaires liées à des matchs truqués avait été révélée par la justice allemande. Près de 200 rencontres suspectes, une enquête qui avait suivi les tentacules des pots-de-vin et de la corruption en Autriche, Hongrie, Croatie avec deux arrestations en Suisse.

Le scandale du « Calcioscommesse » avait secoué l’Italie en 1980 et avait été oublié avec la Coupe du Monde que les Italiens avaient conquise à Madrid. « Calciopoli » avait marqué le retour des matchs truqués en Italie en 2006. Puis les Azzurri avaient battu la France du coup de tête de Zidane. La Coupe exposée pour la joie des tifosi et les squelettes cachés dans l’armoire. Aujourd’hui, un autre scandale lié aux paris et aux parties truquées frappe l’Italie.

Il est temps de dessiner les routes du football qui portent –toutes-  à Zürich. Celles de Rome ont été déjà tracées et quand il s’agit de pédophilie et d’Église catholique, les yeux regardent la fenêtre du Vatican. Or, il y a quelques jours la Conclave du football mondial s’est conclue avec l’élection de Sepp Blatter, seul papable resté dans la course dans un contexte de corruption: une fumée blanche et immaculée qui a dégagé une odeur infecte. ♦