L’avantage de la traçabilité est désormais prouvé. Ainsi, il est possible d’apprendre que les fraises de février proviennent de la province de Huelva, en Espagne. Grâce à la traçabilité, il est possible de savoir que l’ordinateur acheté a été conçu à Cupertino et qu’il a été fabriqué chez Foxconn, à Shenzen, province du Guangdong, Chine. Merci à la traçabilité : la cuisse de poulet –dans sa sauce curry- peut être reconduite à un animal élevé au Brésil. Quelques recherches et il est également possible de connaître l’origine du fourrage qui a été donné à l’animal. Pour le curry, ce sera plus difficile puisqu’il s’agit d’un mélange d’épices. C’est un peu comme pour une montre «Made in Switzerland» : elle donne souvent l’impression qu’elle est fabriquée pièce par pièce dans une usine où propreté, précision et discipline règnent en maître incontesté. Elles ont l’air, ces montres, d’avoir été assemblées dans un atelier lumineux par les mains habiles de femmes blondes qui pendant leur pause -dans un silence paisible- mangent du chocolat. Ce n’est souvent pas le cas, vu que bon nombre de montres suisses contiennent des pièces fabriquées en Chine. Toutefois l’information ne se trouve ni sur la montre, ni sur sa boîte.
Rien, non plus, n’indique sur la barquette de fraises de Huelva que les fruits ont été cueillis par une main d’oeuvre surexploitée et sous-payée ou que les terrains exploités pour cultiver les fraises ont pu être volés aux contours de la réserve naturelle de Doñana. De même pour l’ordinateur: aucune inscription à propos du fait que des troupes militaires du pays où il a été conçu se trouvent depuis des années en Afghanistan. Inutile de chercher l’inscription « dictature qui enferme et torture des milliers de prisonniers politiques dans des camps de travail » après les mots « Made in China ».
A Rome, en 2009, suite aux frappes militaires d’Israël sur Gaza, un syndicaliste avait appelé au boycott des magasins appartenants à des juifs. Une déclaration qui avait été fustigée par une très grande majorité de l’opinion publique, puisque cela –traduit en allemand- signifiait « Kauft nicht bei Juden ! ». Et une liste de magasins de la capitale italienne dont les propriétaires étaient juifs, compilée comme toujours par une main anonyme, de circuler sur internet…
Sans en arriver là, la déclaration de Migros -à propos de sa volonté d’indiquer que des produits ont été importés de « Cisjordanie, zone de peuplement israélienne » ou de « Jérusalem-Est » plutôt que d’Israël- relève aujourd’hui du même mécanisme.
« Migros est politiquement neutre » affirme Monika Weibel, la porte-parole de Migros dans un insupportable exercice d’hypocrisie mièvre et commerciale qui feinte de ne pas savoir que l’antisémitisme commence par là : vouloir appliquer à Israël, ou aux juifs, une décision qui n’est pas appliquée aux autres, et qui donc est discriminatoire.
Enfin, si « Migros » devait finir par appliquer la décision annoncée, par la même occasion elle devrait au moins décider de compléter l’inscription « Made in China ». Il est vrai : « dictature qui emprisonne et torture des milliers de prisonniers politiques dans des camps de travail » peut paraître trop brutal. « Made in China, un pays qui ne respecte pas les droits des êtres humains » pourrait suffire, dans le neutre esprit de transparence favorisant la traçabilité des produits clamé par Migros. Mais Migros ne le fera pas puisque d’un point de vue commercial –bien entendu- cela n’est pas viable.
