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Chère Madame,

C’est avec beaucoup d’attention que j’ai lu la lettre que vous m’avez adressée et c’est avec plaisir que je vous réponds. Dans votre courrier, vous me faites part du scandale qui est le vôtre lorsque, ces derniers jours, vous ouvrez le journal ou vous regardez son homologue télévisé du soir: quel dégoût, quelle indignation éprouvez-vous, alors que vous lisez les comptes rendus et prenez connaissance des écoutes téléphoniques de cette sordide affaire de chantage à la sextape qui concerne Mathieu Valbuena et Karim Benzema! Je ne peux que comprendre votre choc et votre émotion, ma pauvre petite Dame, et il ne m’est pas ardu de saisir le désarroi qui est le vôtre lorsque, comme vous l’écrivez, vous pensez que ces personnages puissent de nouveau vêtir le maillot bleu de l’équipe nationale de football: « même Monsieur le Premier Ministre -dites-vous- a consacré quelques mots et quelques minutes de son temps précieux pour exiger l’exemplarité des joueurs au sein de l’équipe de France ou -faute de cette dernière- leur exclusion ».

Mais, voyez-vous, Madame, dans ce cas il ne s’agit vraiment plus d’un ballon rond et de vingt joueurs qui lui courent après, si l’on exclut les gardiens, mais de cul. Il s’agit simplement de cul, ou de fesses si vous préférez, et comme vous pouvez aisément comprendre, rarissimes sont les choses qui produisent plus de curiosité, de commérages, de bavardages que le cul, surtout lorsque les fesses -comme vous préférez- sont associées à de l’argent. Si vous pensez qu’en plus une affaire de chantage est venue s’ajouter au cul et que cela ne concerne pas des personnalités vraiment puissantes, auquel cas la prudence générale aurait été de mise, mais de mecs qui participent à un énorme cirque médiatique qui –somme toute- ne brillent pas particulièrement par leur quotient intellectuel, si vous ajoutez tout ceci Madame, vous pouvez alors facilement vous rendre compte que celle-ci est une affaire qui permet de déverser beaucoup de marchandise à bas prix dans les hypermarchés des scandales médiatiques.

Je vous le concède, ma pauvre petite Dame : au sein du football l’oeuvre de purification n’a pas été encore terminée. Certes, il y a eu l’exclusion des stades de la bière avec alcool et des énergumènes les plus dangereux. Aussi, les prix d’accès pratiqués dans les arènes de football les plus prestigieuses ont réussi dans le but de réduire la part de populace présente dans les stades, à la faveur d’un public aux manières bien plus policées, tel que vous et moi. Mais comprenez aussi que lorsqu’il s’agit de joueurs de football, ceux-ci peuvent difficilement choisir entre les classes préparatoires à l’Ena, hypocagne ou l’exercice de leurs talents au sein des clubs de football. Bien souvent, leur ascension financière et économique, parce nous parlons ici de joueurs d’élite, ne s’accompagne pas immédiatement d’une révolution culturelle selon laquelle ils abandonneraient non seulement leurs conditions économiques originelles, mais aussi leurs origines sociales et culturelles ; leurs familles, leurs relations d’enfance ou établies au long de carrières dans un univers qui n’est pas -admettons-le- comparable au monde des enfants de chœur.

Alors, comme vous avez pu le constater au prix de votre indignation et de votre dégoût, le voyeurisme généralisé et l’attention paradoxale avec laquelle nous regardons à ces étoiles du ballon rond, font qu’une séquence filmée, volée, d’ébats sexuels ayant comme personnage principal l’un de ces joueurs puisse s’accompagner d’un énorme intérêt. Et ceci bien qu’elle n’a pas été montrée! Un intérêt qui pourrait pousser beaucoup de spectateurs devant l’écran du voyeurisme, bien que scandalisés et indignés, selon lequel -dans un monde comme le nôtre- cette même séquence fimée pourrait se marchander à des prix considérables.

Certes, Madame, je vous le concède : cela n’est pas synonyme d’une grande valeur morale ni n’est l’équivalent d’une haute valeur éthique. Et pourtant, comme vous avez certainement constaté lors de scandales passés, lorsque des vidéos de cul de célébrités –ou des photos de nus des mêmes- sont volées et déversées dans le circuit médiatique tandis qu’un œil s’occupe du scandale, l’autre s’attarde sur les fesses : niez-vous donc l’intérêt économique que l’une de ces séquences peut signifier ? Pouvons-nous seulement imaginer le comportement de l’un de ces médias, appartenant par ailleurs à un grand groupe qui –lui- est dans les mains de l’une des grandes figures de notre nation, pouvons nous imaginer le comportement de ce média disais-je, si aujourd’hui il pouvait mettre la main sur la vidéo incriminée du joueur de football ? À quel prix pourrait-elle donc passer d’une main à l’autre pour apparaître, enfin, sur nos écrans ?

Il est certain, ma pauvre petite Dame, que Monsieur Karim Benzema de la Ballonnière, s’il avait été mêlé à un cas semblable, aurait intercédé pour que son confrère Don Mathieu de la Valbuenisima y Valbuena évite pareil scandale, demandant en toute discrétion à son avocat de bien vouloir s’occuper de l’affaire. Sans provoquer de vagues particulières, ça va sans dire. De la même manière, il aurait pu saisir son appareil téléphonique pour inviter à l’un de ses déjeuner l’une des personnalités du Palais de Justice en qui il a confiance et lui signifier ensuite, entre les lignes bien entendu, qu’il aurait fallu éviter à tour prix – mais pas au prix du vulgaire argent comprenons-nous bien- que les écoutes téléphoniques, les éléments de l’enquête et de la procédure judiciaire non publiques, puissent être publiés.

Car, comme vous avez pu le constater, Madame, bien que la séquence filmée de cul n’a pas vu le jour, le scandale a tout de même éclaté. Il y a eu une plante pénale, une enquête et une procédure judiciaire. Alors, des hommes de main, se sont bien occupés de faire passer de main en main les éléments de cette dernière, pour qu’ils arrivent entre des bonnes mains, puisque cela était de grand intérêt : comme s’il s’était agi d’une vidéo de cul volée. Très exactement ma pauvre petite Dame, mais sans la connotation vulgaire des fesses, voyons!

Certes, cela n’est en rien scandaleux et ne doit pas nous indigner, puisque nous sommes coutumiers des fuites de presse et du fait que Monsieur le Premier Ministre puisse s’exprimer dans un État de Droit bien avant la prononciation du droit et de la justice. Il est bien évident, Madame, que les hommes de main, ceux qui s’occupent de ce type de travail, ne sont pas désintéressés. Mais leur statut et leur position n’est en rien comparable à celle d’un méprisable homme de main qui pourrait s’occuper d’une affaire relative à un film de cul volé pour qu’il reste à jamais dans l’ombre. Il est donc tout aussi logique que ce type de matériel, lié au Palais de Justice, voit le jour: qu’il soit publié puisqu’à défaut de la vidéo il faut bien satisfaire notre voyeurisme, surtout que cela porte du profit dans nos caisses : directement ou indirectement. Cela ne nous scandalise évidemment pas.

Ce qui est vraiment inacceptable dans cette sombre affaire, ma pauvre petite Dame, est que l’un de ces joueurs de football, un Karim Benzema quelconque, n’accepte pas de jouer le rôle de l’idiot et du fantoche aussi en dehors du terrain; qu’il puisse seulement imaginer qu’à l’aide d’un homme de main de son bas entourage, il puisse empêcher la matérialisation du scandale, par ces vulgaires pratiques qui mettent en jeu la plèbe de son entourage et de l’argent en plus. Ceci est indigne d’une société telle que la nôtre! Un scandale et un film de cul volé qui ne le concernait en principe pas, mais qui nous a été servi comme de la manne! Quels méthodes: cela sent les égouts de la société auxquels, ma pauvre petite Dame, nous devons rester éloignés. Les hommes de main, salissent souvent leurs mains aussi à notre avantage, mais nous n’allons jamais -oh grand jamais!- accepter qu’ils veuillent venir se les laver à l’évier de notre cuisine! Cela est inacceptable, immoral et condamnable! Avec tout l’argent que Karim Benzema reçoit, en plus: il n’a qu’à se taire ou continuer à jouer la part de guignol que nous lui avons attribué !

De toute manière, Chère Madame, le scandale a été servi et il n’est pas près de s’arrêter. Bientôt, si tout continue comme je le prévois, vous allez avoir votre surenchère de scandale servie à votre table ou dans le téléviseur de votre salon. Je vous le garantis: le dégoût et l’indignation éprouvée lors de la diffusion de la sextape, du film du cul ou de la vidéo de fesses si vous préférez, celle-là va vous scandaliser encore plus! Et non seulement j’en suis certain, mais je peux vous assurer, chère Madame, que vous allez en redemander. ♦

Nous sommes face à un véritable point de rupture. La Grèce s’approche de la cessation de payement, le ministre du Trésor italien Tremonti a proposé à la Chine des obligations italiennes. Les hôpitaux espagnols n’ont pas de quoi payer. L’euro plonge. Les bourses s’effritent. Les Portugais ont recommencé à émigrer. Le franc suisse ballotté dans une tempête dont la fin n’est pas prévue.
C’est vrai, notre estomac n’est pas vide et nous ne souffrons pas des malheurs qui touchent la Corne de l’Afrique. Travail, épargne et protection sociale n’en alimentent pas moins des angoisses dont même les multinationales pharmaceutiques ne peuvent se réjouir du fait des abîmes creusés dans les systèmes européens de sécurité sociale. Pauvreté et indigence augmentent. Fukushima? Oubliée. La tentation de ponctionner le divertissement et le vice s’accentue.

Alors il ne nous reste que le cul. Le prince est nu et pour nous distraire, les caméras se braquent sur sa braguette. Il est impératif de savoir, dans le détail, ce qu’il s’est passé dans la suite 2806. Il y a eu des avances? Lesquelles? Qui a dégrafé quoi? Combien de sperme? Faute d’un procès et d’un interminable feuilleton, il faut des explications claires, si possible crues. Faute d’un sextape issu des caméras du Sofitel balancé sur Internet, il faut des fuites d’informations; il devient essentiel de visualiser la fellation ou un autre acte sexuel, pourvu qu’il soit scabreux.

L’exemple de ce que sera le futur nous vient de ce laboratoire qu’est l’Italie, où son roi est à poil. Le cul de Berlusconi couvre les pages des quotidiens, ses érections prétendues contrebalancent des élections gagnées. Escorts, jeunes femmes faciles, fêtes et festins alimentent le boucan généralisé. Les scandales hurlés. L’indignation criée.

Le Titanic coulait et l’orchestre se devait de continuer à jouer, mais aujourd’hui la musique a changé. Il faut du sexe, du piquant, des phallus, voire plus. Des armes de distraction de masse indispensables pour affronter ces temps plus que moroses. Sombres. Le pain et les jeux ne suffisent plus.

« Panem et Circenses »  http://bit.ly/cqY8aM

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