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« Bonjour, je vous appelle car je revendique la paternité du ‘Boson de Higgs’. En réalité, j’ai été le premier qui a postulé l’existence de cette particule et j’exige que le Prix Nobel attribué a François Englert et à Peter Higgs leur soit enlevé puisqu’il me revient d’office ! »

Ces jours, lorsque je lis et j’entends le mot « revendication », je pense à cette scène surréaliste, à cet appel imaginaire à la rédaction d’un grand journal. Et lorsqu’il est question de produire une suite à cet échange, j’essaye d’éviter les répliques sèches, signifiant à l’appelant que la rédaction n’a pas de temps à perdre avec de pareilles sottises. De même pour ce qui est des réponses courtoises, et quelque peu blasées, qui remercient pour l’appel et qui ajoutent que celui-ci a fait l’objet d’une note qui sera évaluée ultérieurement par la rédaction. Cependant –et avec toute la bonne volonté du monde- je n’arrive pas à éviter un passage clef. Et bien que je cherche par tous les moyens de la remettre à plus tard, la question revient, plus vite que jamais : « Avez-vous des preuves de vos affirmations ? ». Aussi simple que ça : des preuves. Ou du moins, des indices.

Impossible de ne pas penser à quelques phrases prononcées par le juge Giovanni Falcone, lorsqu’il était question de sa méthode avec les pentiti : ces repentis de la mafia qui devaient prouver leurs affirmations au juge pour que celui-ci puisse retenir que leur parole avait de la valeur. Il s’agissait de détails qui, à première vue, pouvaient avoir l’air insignifiants : des descriptions, des traits de récits dont le juge pouvait, de façon matérielle, prouver l’existence. Et de cette façon, il évaluait la véracité des révélations des repentis de la mafia.

Je pense aussi aux revendications de groupes armés des années de plomb, ou d’autres groupes terroristes. Dans leurs notes, il pouvait il y avoir le type d’explosif utilisé, d’autres détails inconnus au plus grand nombre, des éléments qui prouvaient que la revendication d’un acte pouvait bien leur être attribuée.

Au contraire, ces derniers temps, lorsqu’il s’agit de revendication d’attentats par les groupes islamistes les plus sanglants, je constate que ce principe fondamental n’est pas respecté. Comme si la rédaction, recevant l’appel de la personne revendiquant la paternité du « Boson de Higgs », ou lisant pareille revendication sur un blog ou via les réseaux sociaux, destinait une partie de son journal à rendre compte de cette revendication et à la relayer, sans qu’il n’y ait eu de démarches supplémentaires.

L’impression que les groupes islamistes les plus sanglants utilisent la revendication a posteriori tel un outil de propagande, sans aucune preuve et sans rendre public aucun indice à propos de leurs affirmations, est très forte. Il se peut que cette manière de faire soit l’une des caractéristiques de ces organisations et qu’elles agissent pour inciter de sombres personnes à passer à l’acte de façon qu’aucun lien préalable avec une structure supérieure ne puisse être prouvé. Une matière, celle-ci, destinée aux enquêteurs, aux services d’intelligence, aux analystes spécialisés et aux journalistes d’investigation les plus chevronnés.

Entre-temps, dans l’attente que des éléments puissent mieux nous éclairer à propos du fonctionnement et des méthodes de ces groupes carnassiers, il me semble qu’il faudrait appliquer à leur égard la même dose d’incrédulité que Saint Thomas avait eu à l’encontre de la crucifixion du Christ. Cette même incrédulité qui permet de douter à la fois de l’existence de Saint Thomas, du Christ lui-même et de la véracité de ce récit concernant l’incrédulité.

« Bonjour, je vous appelle car je revendique la paternité du ‘Boson de Higgs’! »

« Je vous ai bien entendu Monsieur: avez-vous une preuve, ou du moins des indices, afin d’étayer vos affirmations ? »

C’est aussi simple que ça. Une réponse négative à ce sujet conduit à penser que relayer une revendication -quelle qu’elle soit- sans aucune preuve, sans aucun indice, signifie se mettre au service de l’acteur de la revendication et de ses fins.

Aucun besoin de revendiquer la paternité de ce raisonnement, puisqu’il ne m’appartient pas et que je pense que son application au sein d’une rédaction tient de l’évidence. Cependant, à la lumière de qui se passe et des revendications relayées à la va vite, il me semble à la fois absurde et nécessaire de revendiquer l’application de ce principe avant de relayer une revendication quelconque. Même celle-ci, ça va sans dire.

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〉   L’information en continu est comparable à ce type de publicité qui nous montre l’image d’un met prêt à être mangé et qui à l’air d’être succulent, exquis, délicieux, mais qui– à l’heure de la vérité – ne correspond jamais ni à l’image projetée ni à celle qui a été perçue. Des images d’un hamburger, de lasagne, de frites ou de pizzas mitraillées de partout qui s’insinuent dans la mémoire tandis qu’elles provoquent le désir d’engloutir, de bouffer, de se remplir la panse. Un état de boulimie permanent qui doit nous emmener à consommer le produit représenté par son image. Souvent, le besoin d’étancher la pulsion boulimique provoquée par les images écrase la déception éprouvée lors du triste constat qui a lieu à l’heure de le consommer.
En réalité, cela ne ressemble en rien à ce qui a été présenté. Le goût n’est pas du tout celui qui a été imaginé. Ni la consistance, ni l’odeur, ni la composition, ni la texture. Et pourtant, le besoin d’engloutir devient si impérieux que le constat n’a plus aucune importance pourvu que nous bouffions, que nous engloutissions, que nous ingurgitions de suite et au plus vite de quoi satisfaire ce besoin.

L’information en continu fonctionne de la même manière, selon le même mécanisme. Elle nous fait croire qu’elle pourra satisfaire le besoin  qu’elle induit afin de nous pousser à la consommer bien qu’en réalité, à la fin, nous ne retenons pas grand-chose parce qu’elle ne nous apprend pas grand-chose non plus. Si ingurgiter les préparations qui font l’objet de matraquages publicitaires donne l’illusion de satisfaire un besoin, tandis que cela répond à une pulsion que les images elles-mêmes provoquent, l’information en continu donne lieu à une pulsion qui se confond avec le besoin de savoir plus, mais qui n’est jamais vraiment satisfait.

Le processus est construit sur une base qui s’efface d’elle même, c’est-à-dire sur des informations qui s’accumulent et s’empilent les unes sur les autres et qui se chassent entre elles. Des succédanés d’information qui nient les précédents, dans l’attente que d’autres suivent, alimentant ce cycle vicieux. La pulsion de savoir plus, de façon continue – induit par l’information en continu elle-même – n’est qu’un besoin illusoire, puisqu’il s’appuie sur un fondement qui s’effrite et qui se dématérialise à chaque fois, laissant la place à un nouveau mirage qui nécessite de la matière supplémentaire pour prendre forme. Et, tandis que le mirage s’approche, il disparaît, supplanté par l’illusion du mirage suivant.
Ainsi, l’information en continu produit, satisfait,  efface et remplace à la fois l’illusion d’un besoin et celui de sa satisfaction, s’alimentant d’elle même, comme dans les pires cauchemars bureaucratiques.

« En réalité, il s’agit de publicité mensongère, d’une arnaque qui ne dit pas son nom. L’information en continu n’existe pas, puisque l’information nécessite du temps pour qu’elle puisse prendre forme et pour qu’elle accède à son rang »

En réalité, il s’agit de publicité mensongère, d’une arnaque qui ne dit pas son nom. L’information en continu n’existe pas, puisque l’information  exige du temps pour qu’elle puisse prendre forme et pour qu’elle accède à son rang. Il faut évaluer, croiser plusieurs sources, vérifier pour que des données, des mots, des affirmations puissent être présentés comme de l’information. Et bien que l’information soit toujours provisoire, susceptible d’être corrigée et revue, elle exigé du travail et par conséquent du temps préalable nécessaire à sa condition. Le temps que l’information en continu, par définition, ne peut pas lui consacrer parce que c’est le temps, justement, qu’elle efface pour se déterminer et se suffire à elle même. L’information en continu doit produire la matière destinée au remplissage de l’espace et du temps médiatiques qu’elle fabrique et dans lesquelles elle s’inscrit. Le temps qui pourrait être consacré, autrement, à une véritable production d’informations.

L’information en continu n’existe pas : en  réalité il s’agit de bruit continu, où même quelques informations pertinentes, plausibles et intéressantes se noient, suffoquées par la pression que la production exigée par l’information en continu exerce. Il s’agit d’abord et surtout de provoquer de la boulimie d’informations, sans laquelle l’information en continu ne pourrait pas fonctionner. Et qu’importe si à l’heure de la satisfaire le produit a un goût exécrable, une odeur infecte et qu’il est dégoûtant. C’est la seule manière qui permet de rassasier à la fois cette pulsion et ce besoin si singuliers, induits par la fabrication du produit qui est censé les satisfaire. La condition pour que cela marche – et pour empêcher que la réflexion émerge – est que le processus ne s’arrête pas. Il faut que l’usine de l’information en continu ne cesse de faire marcher ses lignes de montage dont la produit n’est que le bruit qu’elles émettent.
La seule prétendue interruption, le seul simulacre d’une pause, n’est destiné qu’à la publicité. Après la pub ça recommence. Ou alors, en réalité, cela ne s’arrête jamais.  ♦

The Stranger

〉     C’est un phénomène cyclique : comme l’augmentation des primes de caisse maladie, comme le retour du printemps. C’est l’étape prévisible d’une logique périodique : comme les jours qui passent, comme les lamentations des responsables des stations de ski avant Noël à cause du manque de neige, comme les décès des skieurs hors-piste sous les avalanches dès que la neige –ponctuellement- finit par tomber. Comme le projet d’un tunnel supplémentaire, comme la grippe saisonnière, comme les hirondelles qui reviennent après le froid. Ainsi, l’étranger, encore une fois et comme d’habitude désormais, est de retour sur le centre de la scène suisse pour incarner le rôle du protagoniste du débat public. Quel honneur ! Même l’étranger n’aurait osé l’espérer bien que –bien entendu- ce n’est pas à l’étranger d’en décider. Bien sûr, il faut balayer tout amalgame avant qu’il ne puisse se produire. Ce n’est pas l’étranger commun,  l’étranger normal, l’étranger qui n’a rien à se reprocher et à qui on ne peut et on ne pourra rien reprocher qui est mis à l’index et il ne faut surtout pas qu’il puisse avoir l’impression de se sentir visé. Et tout cas, pas pour l’instant. C’est de l’étranger criminel dont il s’agit, de l’étranger dealer, de l’étranger qui pourrit la vie dans nos rues, de l’étranger qui vole du travail comme si le travail pouvait se voler ; il s’agit de l’étranger qui se reproduit à toute vitesse et qui finira par constituer le 250% de la totalité de la population. C’est l’étranger criminel, l’étranger qui a commis des délits ou qui y a été impliqué dont il est question. C’est l’étranger dont personne ne veut, même pas l’étranger lui-même, c’est bien ce qu’il dirait si on lui donnait l’opportunité de s’exprimer; il s’agit de l’étranger qui profite et abuse du système de protection sociale, de l’étranger qui est à la recherche d’un refuge mais qui en réalité n’est qu’attiré par notre système d’asile. Il est question de l’étranger vraiment étranger.

Il ne s’agit surtout pas de vous, chère Madame, qui avez été engagée pour venir faire le ménage chez nous puisque là c’est différent: il s’agit de faire le ménage, chez nous, des étrangers dont on ne veut pas. Bien entendu, cher Monsieur, il ne s’agit pas de vous parce que vous êtes ici pour faire votre travail d’infirmier et nous soigner, ni de vous qui conduisez le bus pour nous amener. Non, il ne s’agit non plus de vous qui nous servez à table, ni de vous qui êtes à la plonge, ni de vous qui travaillez dans nos usines et encore moins de vous qui ramassez les ordures au petit matin. Il est question de ces ordures d’étrangers –permettez-moi l’expression, ce n’est pas pour vous offenser dans le cas ou vous étiez étranger- dont on veut se débarrasser. L’étranger dont on parle, cher Monsieur, n’est pas non plus comme vous qui apportez des devises à gérer et que nous savons faire fructifier ; ni celui-là, chère Madame, qui comme vous se porte candidat à l’acquisition d’un bien immobilier que les vrais étrangers, eux, ne peuvent pas et ne pourront jamais acheter.

L’étranger dont il est question ici est un étranger véritable : celui qui revient périodiquement pour faire l’objet de la réitération d’un débat de cohésion et d’identité nationales; celui qui depuis des années devient l’objet principal et central d’une question publique à laquelle il ne participe pas et à laquelle il ne pourra jamais participer. Il ne s’agit surtout pas d’un étranger ni d’un citoyen comme les autres puisqu’il ne l’est pas, comme les autres; ni comme vous et moi et peu importe si à tout hasard vous êtes étranger ni que je puisse l’être non plus : la question n’est pas là. Cet étranger-là est un étranger qui n’est pas vraiment ici, qui n’est pas vraiment présent ; c’est un étranger qui n’a pas été invité, qui n’est pas intégré, qui sera finalement expulsé et qui finira –encore une fois- par être de nouveau là.

Comme l’hiver prochain, comme les ordures à ramasser, comme une maladie chronique, comme le ménage à faire, comme les mouches ou comme la saleté. Il ne s’agit ni de vous, chère Madame, ni de moi, cher Monsieur. Il s’agit de l’étranger avec un ‘e’ majuscule, de l’étranger vraiment étranger et pas d’un succédané d’étranger: celui dont on ne veut pas et qu’on continue de vouloir expulser. Parce qu’à chaque fois qu’on pense qu’il a été éliminé, cet étranger-là, comme l’année passée et comme l’année qui vient -et c’est ça qui nous rassure- finit toujours par retourner. Et c’est de lui, de cet étranger-là dont on débattra bientôt, encore une fois. C’est inéluctable, c’est un phénomène cyclique: comme l’augmentation des primes de caisse maladie, comme le retour du printemps.

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   Ceci n’est pas un billet d’hommage à David Bowie. Parmi les mots qui suivent il n’y en aura pas que d’autres n’ont déjà mieux écrit et prononcé à son égard. Il est très difficile, sinon impossible, de dire ou d’écrire quelque chose de meilleur ou de différent à son propos. En plus, à l’heure qu’il est, lire, regarder et écouter tout ce qui a été produit à propos de David Bowie depuis la mort de David Robert Jones, le 10 janvier, prendrait plus de temps que d’écouter son entière discographie. Ce serait illusoire de vouloir le faire, un peu comme si on voulait compter et reconnaître les étoiles lors d’une nuit qui les offre, toutes, à notre vue.

Les textes qui racontent l’extraordinaire talent de David Bowie pour s’inventer, pour mettre en scène ses personnages, les sacrifier et les réinventer pour se métamorphoser à nouveau s’additionnent presque à l’infini. Souvent, ils sont l’œuvre des meilleures plumes, de profonds connaisseurs de l’artiste et de son œuvre. Descriptions, récits, témoignages, aspects biographiques ; vieilles interviews, analyses de musiques et de textes; explications de symboles, une pléthore d’anecdotes. Il y a aussi les innombrables mots des fans, des amateurs, de ses adeptes. Rien ne manque et pendant le temps à venir il y en aura encore. Et encore plus. Seul le temps pourra déterminer la limite à la quantité d’informations qui pourront être produites ou acquises à propos de David Bowie.

La valence testamentaire de ★ – Blackstar – a été aussi soulignée et mise en lumière, comme si le dernier album était une manière pour David Bowie de tirer sa révérence et dire ‘goodbye’. Ziggy Stardust, Alladin Sane, Thin White Duke, le détective Nathan Adler. Il ne restait qu’un seul personnage crée par David Bowie qui pouvait être sacrifié par David Bowie sur l’autel de sa carrière artistique et seule la mort de David Robert Jones pouvait le lui permettre: celui de David Bowie lui-même.

C’est comme si David Bowie avait su anticiper et orchestrer le big-bang médiatique provoqué par sa mort ; comme s’il avait pu observer à l’avance la tempête planétaire déchaînée par la mort de David Bowie, par cet ultime sacrifice de l’unique personnage qui englobe tous les autres qu’il a créé et que seule sa mort –ou le décès de David Robert Jones- pouvait lui octroyer d’exécuter. Blackstar apparaît donc aujourd’hui comme un requiem : le requiem écrit par David Bowie pour la mort de David Bowie lui-même.

Tandis que les médias, les nouveaux médias et les réseaux sociaux additionnent et superposent les informations lors d’énormes tempêtes médiatiques provoquées par la mort de célébrités telle que celle de David Bowie, David Bowie –ou mieux David Robert Jones- a su créer, à l’heure de sa mort, à la fois la musique, les textes, un symbole et une icône finale qui conçoivent et constituent un espace qui synthétise la naissance, la vie, l’œuvre et la mort de David Bowie. Alors que des millions de particules d’informations qui lui sont consacrées se dispersent dans un espace médiatique indéfini, David Bowie a créé un univers matérialisé entre autres par imablackstar qui les englobe et les réunit symboliquement dans un espace qui lui appartient et qui donne accès à l’univers de David Bowie.

Comme dans un univers composé de miroirs qui réfléchissent la lumière à l’infini produisant l’aveuglement et comme dans l’univers où seul le noir absolu permet à la lumière de voyager et de briller, le sacrifice de David Bowie par David Bowie a permis a David Robert Jones, charnel et mortel, de projeter son unique et son ultime personnage dans l’immortalité. Ainsi, David Bowie a agi tel un ‘magus’, tel un ‘black magician’: créant l’œuvre qui clôt son œuvre, définissant ainsi un espace où dès la dernière note de Blackstar, après le silence de la morttoute la musique de David Bowie pourra être jouée et jouée sans fin.

Un univers où la lumière de millions de millions de fragments d’informations touchant David Bowie donnent forme à des étoiles qui illuminent son étoile noire; le symbole -le sien- qui absorbe la lumière, tel un trou noir illuminé qui engloutit tout et qui -pour briller- s’approprie de tout ce qui touche à David Bowie. Même des billets anonymes perdus dans une infinie tempête médiatique qui ne prétendent pas lui rendre hommage. Au fond, ceci voulait être en principe un hommage à David Robert Jones, mais David Bowie m’a eu. ♦

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 Il a neigé. La neige. Finalement, la neige. L’hiver, le ski. La neige. La neige. La poudreuse, l’or blanc. La neige, car il a neigé la neige de l’hiver. Finalement! L’attente de la neige et la neige: il a neigé. La neige, la poudreuse. L’or blanc. Il a neigé: le ski, l’hiver. Finalement. Les fêtes, la neige blanche, blanche la neige. La neige pour skier. La neige. Il a neigé comme l’hiver passé, moins que l’hiver d’avant. La poudreuse, il a neigé de la neige.

La neige, la poudreuse. L’or blanc. Il a neigé: le ski, l’hiver. Les fêtes. Après le fêtes, la neige. Blanche, la neige. Finalement, la neige. L’hiver, le ski. La neige. La neige. Il a neigé. Le ski, l’hiver. Finalement! Les fêtes et après les fêtes la neige blanche. Il a neigé comme l’hiver passé, moins que l’hiver d’après, plus que l’hiver prochain. La neige. Il a donc neigé. Finalement: l’hiver, le ski. La neige, la neige: la poudreuse, l’or blanc. Il a neigé la neige. La poudreuse, il a neigé. L’hiver, le ski. La neige. Le ski, la neige, l’or blanc.

« Finalement, la neige. L’hiver, le ski. La neige. »

L’attente de la neige. Et la neige car il a neigé. La neige, la poudreuse. L’or blanc il a neigé. Il a neigé c’est le ski, c’est l’hiver. Finalement! Les fêtes, la neige blanche, la neige pour skier. La neige qui neige. Il a neigé: le ski, l’hiver. Finalement. La neige: comme l’hiver passé, moins que l’hiver suivant. Les fêtes, la neige blanche. La neige. Il a neigé! Finalement: la neige, l’hiver et le ski. La neige? La neige. La neige: l’or blanc. Il a neigé. Le ski, l’hiver. Finalement. Après les fêtes, la neige blanche, la neige mouillée, la neige pour skier: la neige.

L’attente de la neige et la neige car il a neigé. L’hiver avec la neige après l’hiver avec la neige. La neige avant. La neige après. La neige pendant la neige. La poudreuse. Il a neigé, le ski, l’hiver. Les fêtes et après les fêtes? La neige blanche, la neige qui a neigé, la neige pour skier. La neige. Il a neigé, le ski, l’hiver. Il a neigé la neige. L’hiver blanc. La blanche neige.

L’hiver et la neige après les fêtes : la neige. Il a neigé la neige. La neige il a neigé. ♦

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    Les grèves des taxis parisiens et l’actuel débat autour des nouveaux acteurs de notre économie constituent une bonne raison pour faire le point sur notre économie et sur ces nouveaux acteurs qui grâce à leurs outils informatiques sont en train de la modifier de manière substantielle puisque cela a impliqué l’essor de la notion d’« économie de ou du partage ».

« Uber », « Airbnb », « Blablacar »  et bien d’autres: avec leurs logiciels et leurs applications informatiques de mise en réseau d’individus qui détiennent des biens ou qui peuvent offrir des services, ces acteurs économiques font que toute personne puisse intervenir, à son échelle, dans un marché économique vu que tout un chacun dispose de ressources qui peuvent -à un moment donné- se révéler utiles pour quelqu’un d’autre. Cela peut être un bien immobilier, un objet, un service ; n’importe quoi dont l’usage et les coûts peuvent être rationalisés et optimisés afin de générer des rentrées financières revêt de l’intérêt économique.

En principe, avec l’opportunité de ces rentrées financières, toute personne peut essayer de réduire les coûts d’amortissement de biens acquis, quels qu’ils soient ; est en mesure de chercher à générer des rentrées en mettant ses biens au service d’un marché, peut tenter de réduire les frais d’entretien ou de fonctionnement de ces mêmes biens. Ou alors, tout un chacun peut envisager de faire diminuer des coûts liés à l’acquisition de connaissances ou de compétences; offrir à la location tout type de service et, dans le meilleur des cas, générer aussi des bénéfices.

Rien de nouveau, en principe : le fait que des personnes acquièrent des biens, qu’elles investissent dans l’approvisionnement de ressources ou dans l’acquisition de connaissances et de compétences, qu’elles mettent leur travail sur le marché afin d’envisager des rentrées financières ou des bénéfices ne date pas d’aujourd’hui. Et pourtant, ce que ces entreprises, leurs outils informatique et le modèle économique qu’ils impliquent transforment c’est qu’ils permettent à l’individu de participer à tout type de marché -quel qu’il soit et à n’importe quelle échelle- avec l’apport de son capital, soit-il lié à des ressources matérielles, à des services ou à du travail.

« Le principe de ce type d’économie implique que toute personne puisse devenir l’entrepreneur de soi en injectant dans le marché les biens qu’elle détient, louant des biens, des services, du travail selon une échelle qui n’a pas de limite microscopique »

Le principe de ce type d’économie implique que toute personne puisse devenir l’entrepreneur de soi en injectant dans le marché les biens, ou une partie de ceux-ci, qu’elle détient afin de les louer. Ou pour offrir la location de services, de travail selon une échelle qui n’a pas -en principe- de limite microscopique.

Bien entendu, pour que cela fonctionne et pour que le marché ait un intérêt économique, il faut que toute location de tout bien ou de tout service se solde par une transaction financière. Car c’est bien de cela qu’il s’agit: de la location de tout. Selon le principe qui soutient ce modèle économique, tout, absolument tout peut faire l’objet d’une location et d’une transaction financière correspondante.

La particularité de ce modèle économique veut que la relation de contrat entre la personne qui met à disposition le bien ou le service et celle qui le loue soit gérée et garantie par une tierce entité, en l’occurrence celle qui à travers son outil informatique a mis en relation les deux parties au sein du marché. C’est pourquoi les outils, les ressources et les services qui permettent la relation entre les parties font aussi l’objet d’une transaction financière, d’une commission. Et ce sont les commissions prélevées sur les transactions financières qui règlent ces échanges qui constituent l’intérêt financier des acteurs qui génèrent ce modèle d’économie.

La méconnaissance des principes qui soutiennent ce type de marché et qui décrivent ce modèle économique très actuels, que l’on pourrait qualifier d’individualisation marchande de tout type d’échange et de services , fait que nous continuons de le définir « économie du ou de partage ». Par contre, en réalité, il ne s’agit pas d’une économie de partage, mais du contraire. C’est en effet un modèle économique selon lequel tout échange de biens et de services s’évalue rationnellement et financièrement et qui exclue l’idée même de partage, ou l’idée du partage désintéressé. Au sein de ce modèle économique, l’idée, le concept et la notion de partage sont toujours remplacés par la transaction financière qui solde potentiellement tout, absolument tout type d’échange.

A ce stade, il ne s’agit pas de juger  de l’éthique ni de la valeur morale de ce type d’économie, de ce modèle économique. En effet, l’optimisation et la rationalisation des ressources à l’échelle du microscopique et de l’individu peuvent par exemple générer une intéressante réduction de coûts individuels et collectifs liés aux ressources.

C’est justement pour mieux connaître cette économie et ce marché qu’aujourd’hui il est indispensable de développer des outils différents de ceux préconçus, préfabriqués par les acteurs principaux de cette économie et qui réitèrent l’idée fausse et fourvoyante d’ « économie de partage ». La compréhension de cette économie et des enjeux qu’elle implique demande donc la construction d’outils et de définitions qui remplacent cette notion. Car c’est l’essor même de ce modèle économique et les transformations qu’il génère qui nous obligent à une meilleure définition de ce que louer absolument tout et partager signifient. ♦

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Cher enfant Jésus,

J’aurais pu écrire au Père Noël, à San Nicolas ou aux Rois Mages parce que tes cadeaux c’était eux qui les avaient apportés : l’or, l’encense et la myrrhe. Donc il aurait fallu que j’écrive à Gaspard, Melchior et Balthazar pour ma requête, mais cela nous aurait fait attendre jusqu’en janvier et la question est assez urgente. Voix-tu, cher enfant Jésus, si je t’écris ce n’est pas pour que tu m’offres quelque chose, mais pour te demander de faire un cadeau à Fathi Derder. Je sais bien que cela peut paraître étrange, cependant je te garantis que -si tu accèdes à ma requête- tu vas me rendre heureux aussi puisque tu vas transformer mon quotidien pendant quelques années. Et pas seulement le mien, mais aussi celui de plein de personnes qui comme moi souffrent de l’actuelle situation.

Cher enfant Jésus, tu as certainement de très bons rapports avec les informaticiens du Ciel afin de réaliser mon voeu ou alors tu pourrais demander à ton père d’intercéder pour satisfaire ma demande. Je souhaite en effet que tu fasses cadeau à Fathi Derder d’un nouveau logiciel de génération et composition de ses articles. Certes, lors des dernières élections fédérales, tu lui a déjà offert un très joli cadeau lorsque l’élection d’Olivier Français lui a réouvert la porte du Conseil National qui, après le premier tour, lui apparaissait fermée. Un nouveau cadeau peut paraître beaucoup trop je l’admets, mais c’est indispensable. Je te rassure, cher enfant Jésus, je n’étais pas particulièrement heureux de son éventuelle non-élection puisque je ne cherche pas à mesurer mon bonheur par le malheur des autres. Cependant, je n’ai pas été très content non plus du retour de Fathi Derder au Conseil National car cela a signifié que je vais devoir lire ses articles pendant toute la législature. Et comme moi, plein d’autres lecteurs de la presse.

Le logiciel actuel qui génère les articles signés Fathi Derder n’est vraiment plus à jour cher enfant Jésus. Non seulement il réitère à l’infini quelques mots clefs mais il commence à rouiller. Il n’a même pas été à la hauteur de reconnaitre que ce sont les votes UDC qui d’un côté ont permis l’élection d’Olivier Français et de l’autre le retour au Conseil National de Fathi Derder. Ce n’était pas Fathi Derder qui ne voulait en aucun cas d’accord PLR et UDC? Il aurait au moins dire un mot la-dessus, non?  Et puis, encoure et toujours, les lenteurs du Conseil National, les start-up, l’innovation, la recherche, l’EPFL, la technologie, l’innovation, la recherche, les lenteurs du Conseil National, les start-up, l’innovation, … ad libitum:  nous avons eu notre dose depuis trop longtemps maintenant et un nouveau logiciel de composition de textes automatique, un « super fathiderderatique 2.0 » par exemple, s’impose: le lui offrir serait vraiment oeuvrer pour le bien commun.

Ce serait bien pour Fathi Derder d’abord : comme ça au lieu de préconiser moins de mots et plus de faits, il pourrait se consacrer réellement à réaliser plus de faits. En plus, tu n’es pas sans savoir, cher enfant Jésus, que Fathi Derder étale régulièrement sa rengaine dans plusieurs quotidiens. Certes, la politique suisse est faite principalement par des miliciens, mais cela devrait au moins limiter l’activité du journaliste lorsque celui-ci continue à occuper de la place dans la presse tout en s’asseyant dans les bancs du Parlement. Alors, si d’un côté il y a une certaine résignation, ou une résignation certaine, relative à la quantité de tribunes, papiers, opinions et chroniques auxquelles Fathi Derder à accès et qu’il occupe, de l’autre lui faire cadeau d’un nouveau logiciel de génération et composition de ses textes, un programme puissant, créatif, issu des dernières technologies développées par les start-up les plus innovantes du Ciel serait une très agréable nouvelle, la bonne nouvelle de ce Noël afin de rendre tout ceci moins pénible à supporter.

Je te prie, cher enfant Jésus, d’accéder à cette requête puisque sans ton aide précieuse je crains  que cette situation pourrait s’enkyister et qu’il ne sera plus possible de résoudre cette question à moins d’engager à nos frais les services d’un nègre de qualité pour Fathi Derder. Mais un ghost writer disponible pour cette besogne est vraiment très difficile à trouver et il est certain -malgré une très alléchante offre- qu’il ne résiste que quelques mois à cette lourde, à cette insupportable tâche.

Tandis qu’avec un logiciel issu des toutes dernières technologies à la pointe, pensé par les start-up les plus innovantes du Ciel, développé par la recherche technologique de pointe du Paradis, produit par des pôles excellence de la qualité de l’au-delà numérique -comme Fathi Derder aussi sait très bien- avec ce logiciel donc tout deviendrait vraiment plus simple et supportable.

Je te remercie, cher enfant Jésus, dans l’espoir de voir ma requête réalisée, pour que la nouvelle année et la législature fassent cadeau à Fathi Derder et à nous tous de plus bonheur et de paix.

topelement

〉   Non, mais moi,  je suis content. Je suis content. Enfin, content, il ne faut tout de même pas exagérer, ou bien. Je suis déçu en bien. Et moi, lorsque je suis déçu en bien, je suis déjà à moitié content. J’aurais pu être fâché et pas seulement si le jeune UDC avait été élu, ou aurait été élu, mais parce qu’il ne fallait surtout pas que le Tessinois de la Léga soit élu. Je veux bien qu’on nous entende, je veux bien qu’on nous entende, mais là, les méthodes de la ‘Léga’, de la Léga de i ticcinesi comme ils disent là-bas, ça va quand même un peu trop loin, ou bien (ça va quand même un peu trop loin).

Le mieux est l’ennemi du bien et parfois le moindre mal c’est bien; le moindre mal c’est bien. Alors, on l’avais bien compris que l’UDC zurichoise voulait mettre sur pied un dilemme qui n’était pas facile à résoudre, en principe. Mais bon, il fallait compter sur le fait que plutôt que prendre des risques inconsidérés ou inconsidérables, les Suisses préfèrent le moindre mal. Même si le moindre mal a un goût de vin de la Côte, le moindre mal -parfois- c’est quand même bien, ou bien (quand même).

À la fin, on s’en fiche pas mal de l’anglais et de sa prononciation. Le français est une langue nationale et l’arrogance de l’intelligentsia zurichoise, car même l’UDC –hein- a une intelligentsia, a bien mérité ce coup de nez, ou quelque chose comme ça. Quelque chose comme ça.

D’un côté il y avait Norman Gobbi et ça n’était vraiment possible. De l’autre Guy Parmelin et il est vrai qu’il a cette image de vigneron, terrien, simple, prudent et un peu mou (et un peu mou). Et bien, ces deux là devaient mettre en lumière le jeune suisse-allemand bardé de diplômes, comment il s’appelle celui-là déjà: celui-là, quoi.

Alors, à un moment donné, le reste des partis ne voulait quand même pas se faire imposer un élu qui ne donne vraiment pas le goût des traditions; de l’attachement à un terroir, à des racines. On allait quand même pas nous faire imposer un UDC avec l’ambition de l’économie et des finances, du contrôle de la bourse: de l’argent, quoi.

Norman Gobbi, c’était un peu trop, hein. C’était un peu trop. Et l’autre, le Thomas machin-truc-chose-là, n’a pas brillé par sa bonhomie, par sa sympathie ni par son charisme. Et son élection faisait un peu peur. Alors, c’était mieux un vigneron du milieu du lac, c’était mieux un vigneron. Comme ça, ça fait d’une pierre deux coups et de deux coups, deux coups de blanc. Et de deux coups de blanc, deux coups du milieu, même si c’est du lac. Les UDC romands ne sont tout de même pas tous des Yvan Perrins et lorsqu’il faut faire compter le poids des traditions, du bon sens, de la normalité et d’une bonne et longue descente rien ne vaut un UDC vaudois. Rien ne vaut un UDC vaudois.

Enfin, les autres vaudois qui regardaient au Conseil Fédéral, font le poing dans leur poche et doivent bien s’accommoder de tout ça. Car pour eux, c’est la fin. Le rêve du Conseil Fédéral c’est fini, quoi.

Alors, tant bien que mal, c’est bien. Enfin, c’est pas trop mal, ou bien. Tôt ou tard il faudra un Tessinois ; Alain Berset pourra s’occuper des finances s’il le veut, Doris Leuthard pourra briller, Didier Burkhalter rayonner par sa discrétion, le Président est un PLR et bientôt il sera romand. Et puis il y aura même un vaudois. En plus, il y a un deuxième UDC au Conseil Féderal et Norman Gobbi est retourné au Tessin. C’est pas bien ça? Maintenant c’est réglé. C’est normal. Le moindre mal et tout le monde n’est pas fâché: donc avec le moindre mal tout le monde est content ou presque. Le moindre mal fait que tout le monde est presque content; comme ça tout le monde plus qu’être soulagé en mal est -au moins- déçu en bien. ♠

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〉   Il faut bien un décryptage : parce qu’une explication n’est pas suffisante, un commentaire est trop subjectif, une illustration est trop enfantine et un exposé glose de manière exagérée sur les critères analytiques présentés.

Il vaut mieux un décryptage : parce que cela évoque qu’il y a un monde extérieur hermétique à un regard naïf, impossible à percevoir pour le simple citoyen lambda et pour qu’une ménagère de moins de cinquante ans puisse comprendre ses gammes qui resteraient, sans un décodage savant, enfoncées dans la sombre opacité de l’incompréhension.

Toujours et encore un décryptage : nous aurions pu décortiquer un phénomène, disséquer un événement, ausculter une réalité, étudier des faits historiques, examiner des politiques publiques, réviser des comptes, vérifier des récits, attester de la véracité d’affirmations et d’assertions: mais nous préférons les décryptages parce que cela nous permet d’encoder l’objet prétendument crypté que nous avons choisi de décrypter selon le code qui nous convient. Est-ce incompéhensible ? Décrypage.

Par le simple fait d’expliquer, de raconter ou d’analyser, nous n’aurions pas pu revêtir notre présentation d’un fait ou d’un phénomène avec des caractéristiques nécessaires à notre opération de décryptage et c’est justement celle-ci à laquelle nous attribuons une prétendue valeur ajoutée. Car, bien qu’il n’ait y a jamais eu d’encodage préalable, par le fait de décrypter, ou de le prétendre, nous nous octroyons un rôle nécessaire, pour ne pas dire incontournable,  dans la compréhension du monde et de ce fait nous nous prétendons indispensables pour que le reste du monde puisse comprendre. En effet, la seule condition et la seule manière pour pouvoir décrypter est de connaître le principe et les clefs de l’encodage. Cependant, partager les clefs du cryptage avec ceux qui ne connaissent pas les codes serait une opération parfaitement nuisible à notre œuvre puisqu’il ne serait plus nécessaire, ni pour le citoyen lambda et encore moins pour la ménagère de moins de cinquante ans, de suivre notre « séquence décryptage ».

C’est pourquoi il faut continuer et décrypter : parce que le décryptage apparaît comme le levier de l’induction du besoin d’explications, de descriptions et d’analyses qui fonctionne à la fois comme un cercle vicieux et comme un cercle vertueux. A force de tout vouloir décrypter, tout paraît encore plus opaque et encodé. Donc il faut encore plus de décryptages. Cela mériterait une explication, toutefois le résultat induirait à moins de décryptages, car tout serait compréhensible. Est-ce clair ? Non ? Décryptage.

Au plus il fait sombre, au plus la torche est nécessaire pour faire de la lumière. Tandis qu’avec plus de lumière les temps s’assombrissent pour la torche censée éclairer et surtout pour celui qui la détient.

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Chère Madame,

C’est avec beaucoup d’attention que j’ai lu la lettre que vous m’avez adressée et c’est avec plaisir que je vous réponds. Dans votre courrier, vous me faites part du scandale qui est le vôtre lorsque, ces derniers jours, vous ouvrez le journal ou vous regardez son homologue télévisé du soir: quel dégoût, quelle indignation éprouvez-vous, alors que vous lisez les comptes rendus et prenez connaissance des écoutes téléphoniques de cette sordide affaire de chantage à la sextape qui concerne Mathieu Valbuena et Karim Benzema! Je ne peux que comprendre votre choc et votre émotion, ma pauvre petite Dame, et il ne m’est pas ardu de saisir le désarroi qui est le vôtre lorsque, comme vous l’écrivez, vous pensez que ces personnages puissent de nouveau vêtir le maillot bleu de l’équipe nationale de football: « même Monsieur le Premier Ministre -dites-vous- a consacré quelques mots et quelques minutes de son temps précieux pour exiger l’exemplarité des joueurs au sein de l’équipe de France ou -faute de cette dernière- leur exclusion ».

Mais, voyez-vous, Madame, dans ce cas il ne s’agit vraiment plus d’un ballon rond et de vingt joueurs qui lui courent après, si l’on exclut les gardiens, mais de cul. Il s’agit simplement de cul, ou de fesses si vous préférez, et comme vous pouvez aisément comprendre, rarissimes sont les choses qui produisent plus de curiosité, de commérages, de bavardages que le cul, surtout lorsque les fesses -comme vous préférez- sont associées à de l’argent. Si vous pensez qu’en plus une affaire de chantage est venue s’ajouter au cul et que cela ne concerne pas des personnalités vraiment puissantes, auquel cas la prudence générale aurait été de mise, mais de mecs qui participent à un énorme cirque médiatique qui –somme toute- ne brillent pas particulièrement par leur quotient intellectuel, si vous ajoutez tout ceci Madame, vous pouvez alors facilement vous rendre compte que celle-ci est une affaire qui permet de déverser beaucoup de marchandise à bas prix dans les hypermarchés des scandales médiatiques.

Je vous le concède, ma pauvre petite Dame : au sein du football l’oeuvre de purification n’a pas été encore terminée. Certes, il y a eu l’exclusion des stades de la bière avec alcool et des énergumènes les plus dangereux. Aussi, les prix d’accès pratiqués dans les arènes de football les plus prestigieuses ont réussi dans le but de réduire la part de populace présente dans les stades, à la faveur d’un public aux manières bien plus policées, tel que vous et moi. Mais comprenez aussi que lorsqu’il s’agit de joueurs de football, ceux-ci peuvent difficilement choisir entre les classes préparatoires à l’Ena, hypocagne ou l’exercice de leurs talents au sein des clubs de football. Bien souvent, leur ascension financière et économique, parce nous parlons ici de joueurs d’élite, ne s’accompagne pas immédiatement d’une révolution culturelle selon laquelle ils abandonneraient non seulement leurs conditions économiques originelles, mais aussi leurs origines sociales et culturelles ; leurs familles, leurs relations d’enfance ou établies au long de carrières dans un univers qui n’est pas -admettons-le- comparable au monde des enfants de chœur.

Alors, comme vous avez pu le constater au prix de votre indignation et de votre dégoût, le voyeurisme généralisé et l’attention paradoxale avec laquelle nous regardons à ces étoiles du ballon rond, font qu’une séquence filmée, volée, d’ébats sexuels ayant comme personnage principal l’un de ces joueurs puisse s’accompagner d’un énorme intérêt. Et ceci bien qu’elle n’a pas été montrée! Un intérêt qui pourrait pousser beaucoup de spectateurs devant l’écran du voyeurisme, bien que scandalisés et indignés, selon lequel -dans un monde comme le nôtre- cette même séquence fimée pourrait se marchander à des prix considérables.

Certes, Madame, je vous le concède : cela n’est pas synonyme d’une grande valeur morale ni n’est l’équivalent d’une haute valeur éthique. Et pourtant, comme vous avez certainement constaté lors de scandales passés, lorsque des vidéos de cul de célébrités –ou des photos de nus des mêmes- sont volées et déversées dans le circuit médiatique tandis qu’un œil s’occupe du scandale, l’autre s’attarde sur les fesses : niez-vous donc l’intérêt économique que l’une de ces séquences peut signifier ? Pouvons-nous seulement imaginer le comportement de l’un de ces médias, appartenant par ailleurs à un grand groupe qui –lui- est dans les mains de l’une des grandes figures de notre nation, pouvons nous imaginer le comportement de ce média disais-je, si aujourd’hui il pouvait mettre la main sur la vidéo incriminée du joueur de football ? À quel prix pourrait-elle donc passer d’une main à l’autre pour apparaître, enfin, sur nos écrans ?

Il est certain, ma pauvre petite Dame, que Monsieur Karim Benzema de la Ballonnière, s’il avait été mêlé à un cas semblable, aurait intercédé pour que son confrère Don Mathieu de la Valbuenisima y Valbuena évite pareil scandale, demandant en toute discrétion à son avocat de bien vouloir s’occuper de l’affaire. Sans provoquer de vagues particulières, ça va sans dire. De la même manière, il aurait pu saisir son appareil téléphonique pour inviter à l’un de ses déjeuner l’une des personnalités du Palais de Justice en qui il a confiance et lui signifier ensuite, entre les lignes bien entendu, qu’il aurait fallu éviter à tour prix – mais pas au prix du vulgaire argent comprenons-nous bien- que les écoutes téléphoniques, les éléments de l’enquête et de la procédure judiciaire non publiques, puissent être publiés.

Car, comme vous avez pu le constater, Madame, bien que la séquence filmée de cul n’a pas vu le jour, le scandale a tout de même éclaté. Il y a eu une plante pénale, une enquête et une procédure judiciaire. Alors, des hommes de main, se sont bien occupés de faire passer de main en main les éléments de cette dernière, pour qu’ils arrivent entre des bonnes mains, puisque cela était de grand intérêt : comme s’il s’était agi d’une vidéo de cul volée. Très exactement ma pauvre petite Dame, mais sans la connotation vulgaire des fesses, voyons!

Certes, cela n’est en rien scandaleux et ne doit pas nous indigner, puisque nous sommes coutumiers des fuites de presse et du fait que Monsieur le Premier Ministre puisse s’exprimer dans un État de Droit bien avant la prononciation du droit et de la justice. Il est bien évident, Madame, que les hommes de main, ceux qui s’occupent de ce type de travail, ne sont pas désintéressés. Mais leur statut et leur position n’est en rien comparable à celle d’un méprisable homme de main qui pourrait s’occuper d’une affaire relative à un film de cul volé pour qu’il reste à jamais dans l’ombre. Il est donc tout aussi logique que ce type de matériel, lié au Palais de Justice, voit le jour: qu’il soit publié puisqu’à défaut de la vidéo il faut bien satisfaire notre voyeurisme, surtout que cela porte du profit dans nos caisses : directement ou indirectement. Cela ne nous scandalise évidemment pas.

Ce qui est vraiment inacceptable dans cette sombre affaire, ma pauvre petite Dame, est que l’un de ces joueurs de football, un Karim Benzema quelconque, n’accepte pas de jouer le rôle de l’idiot et du fantoche aussi en dehors du terrain; qu’il puisse seulement imaginer qu’à l’aide d’un homme de main de son bas entourage, il puisse empêcher la matérialisation du scandale, par ces vulgaires pratiques qui mettent en jeu la plèbe de son entourage et de l’argent en plus. Ceci est indigne d’une société telle que la nôtre! Un scandale et un film de cul volé qui ne le concernait en principe pas, mais qui nous a été servi comme de la manne! Quels méthodes: cela sent les égouts de la société auxquels, ma pauvre petite Dame, nous devons rester éloignés. Les hommes de main, salissent souvent leurs mains aussi à notre avantage, mais nous n’allons jamais -oh grand jamais!- accepter qu’ils veuillent venir se les laver à l’évier de notre cuisine! Cela est inacceptable, immoral et condamnable! Avec tout l’argent que Karim Benzema reçoit, en plus: il n’a qu’à se taire ou continuer à jouer la part de guignol que nous lui avons attribué !

De toute manière, Chère Madame, le scandale a été servi et il n’est pas près de s’arrêter. Bientôt, si tout continue comme je le prévois, vous allez avoir votre surenchère de scandale servie à votre table ou dans le téléviseur de votre salon. Je vous le garantis: le dégoût et l’indignation éprouvée lors de la diffusion de la sextape, du film du cul ou de la vidéo de fesses si vous préférez, celle-là va vous scandaliser encore plus! Et non seulement j’en suis certain, mais je peux vous assurer, chère Madame, que vous allez en redemander. ♦

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  L’impression est celle d’être au bar, dans le rôle du client résigné qui subit l’énième blague prononcée par le client grossier qui aime lever le coude, monter la voix et soulever la main pour l’habituel et agaçant coup sur l’épaule. Le bar d’une vie où prendre le café et lire le journal, celui qu’on a commencé à fréquenter lorsque l’on y pouvait encore fumer ; le bar d’où sortaient les jeunes pour se rouler des pelles le soir, celui de l’après-midi des dames avec le chien. Le bar où les disques dans le juke-box n’ont pas changé depuis trente ans, celui-là où –aussi il y a trente ans– le même client grossier levait déjà la voix parce que lorsqu’il fallait dire les choses, disait-il, il avait le courage de le faire. Mais, à la fin, il ne disait rien d’autre que son être agaçant, ordurier, stupide et arrogant. Puis il racontait celle du briquet, des juifs et du gaz ; celle à propos des enfants éthiopiens, du ballon et de la faim. Tandis qu’aujourd’hui c’est celle à propos des bateaux de réfugiés qui coulent, celle du travail qui se vole et celle selon laquelle les femmes ce ne sont que des putains.

L’impression d’être dans ce même bar : où les dames l’après-midi ne vont plus et même pas le chien, où les journaux qui restent–au mieux– sont à voir plus qu’à lire et où –au pire– ne se résument qu’à un sale canard du dimanche matin : un minable évangile politique d’où le grossier client recopie chaque trait de son opinion politique présumée. Du papier qui ne sert même pas pour le pilon puisqu’il est sali de vieux café, de fonds de bière et de la rage de son éditeur. Ce même bar : celui où le dimanche après la messe plus personne n’y va, celui qui pendant des années a empoché l’argent des machines à sous et même celui au noir. Le bar qui a longtemps fraudé le fisc, rendu hommage aux puissants locaux et qui a exploité des serveuses étrangères pour un salaire de misère, commentaires salaces et sexistes du patron et des clients grossiers inclus. Le bar qui pendant des années a servi des croissants du jour précédent et qui –au fil des années– est devenu le fief d’un vulgaire corps électoral qui continue à donner des coups de coude et à lever la voix, convaincu non seulement qu’il est fort, mais surtout qu’il a raison.

Il y a un Français, un Allemand et un Italien, hurle-t-il comme si personne ne l’avait entendue auparavant. Puis, à la fin, l’Italien est soit une sorte de troglodyte du sud soit un être très rusé, quelqu’un qui fait que tout le monde la ferme puisqu’il a tout compris, lui. Et comme lui, ce type de Tessinois contemporain dont le type au bar est l’exemplaire le plus grossier. Puis ce sont des rires gras, des insultes racistes et la main sur les fesses de la serveuse qui –étrangère– n’est pas une femme à marier, elle est juste bonne pour être traitée comme ça.

Celui-ci est aussi ton bar, ou mieux, il l’a été jusqu’à ce jour, mais là il vaux mieux partir puisque tu n’arrives plus à parler ni avec personne ni avec quelqu’un lorsque t’es là, tandis que tu ressens de la honte pour ce est dit, hurlé, aboyé là-dedans. Parce que c’est un lieu qui sent le rance, qui pue le moisi et qui est saturé de mots crasseux. Pourtant c’est le bar du village, de ton village. Alors il est répété jusqu’à la nausée qu’il faut le prendre pour ce qu’il vaut, pour ce qu’il est. Pour leur montrer que nous sommes quelqu’un, tandis que nous valons moins que hier et qu’à la fin tout finira par être démoli : ce sera un nouveau centre commercial ou la sortie d’une autoroute; des immeubles de béton et des loyers de profit, des bureaux ou un bordel parce que l’argent n’a pas de couleur et il a encore moins d’odeur dans ces cas. Alors, à ce moment-là, il ne restera plus rien et même le type grossier au bar n’aura plus de voix.

« L’impression est celle d’être au bar, dans ce même bar, où il n’y même plus un Français, un Allemand et un Italien, mais un Romand, un Suisse allemand et Norman Gobbi. Si ce n’est pas drôle ça ! »

L’impression est celle d’être au bar, dans ce même bar, où il n’y même plus un Français, un Allemand et un Italien, mais un Romand, un Suisse allemand et Norman Gobbi. Si ce n’est pas drôle ça! Dire qu’il vaut mieux renoncer si c’est ce que le Tessin peut offrir ne sert à rien. Il paraît inutile de devoir rappeler que celle-ci n’est rien de plus que la stratégie de l’arrière-boutique d’un marché électoral de deuxième main. Affirmer que l’envergure politique de Norman Gobbi est infime équivaut à raconter une blague à deux sous, typique de son parti qui n’hésite jamais à rabaisser, insulter et mépriser même s’il faut s’en prendre au physique de l’adversaire.

À quoi bon rappeler que d’autres candidats ont été utilisés pour les mêmes fins politiques et qu’ils ont perdu leurs plumes comme si une marée de goudron les avait inondés. Et pourtant on s’adapte au pire et–au pire– la candidature de Norman Gobbi au Conseil Fédéral fait du bruit, fait parler d’elle et du Tessin tandis que dans l’équation de la blague elle ne vaut même pas un Italien et encore moins un Suisse italien. Celle qui est présentée comme une belle opportunité n’est en réalité qu’une insulte agaçante comme si–vraiment– l’Assemblée pouvait décider que Norman Gobbi est digne du Conseil Fédéral.

Norman Gobbi, candidat Conseiller Fédéral : celle-ci est la blague de mauvais goût, celle-ci est l’impression d’être dans ce bar. Et comme si cela n’était pas suffisant, des personnages politiques d’une stature politique typiquement provinciale cherchent à faire croire qu’il s’agit d’une bonne occasion pour que la voix de la Suisse Italienne et du Tessin puisse résonner à Berne, alors qu’en réalité il s’agit de marchander, de brader quelques voix afin d’obtenir quelques miettes, pour que la candidature et ceux qui la soutiennent puissent grappiller un misérable renvoi d’ascenseur. Parce que cette candidature, la candidature de Norman Gobbi au Conseil Fédéral, n’est qu’une opération honteuse qui équivaut à faire de la manche politique. Et ce qui est pire, c’est que –pour l’occasion– elle a été travestie avec les oripeaux de la considération pour une région, pour une langue et pour le canton du Tessin. ♦

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〉     Alors, les enfants, le terrorisme c’est quoi ? Tout d’abord, il faut imaginer un faux Père Noël, avec une fausse barbe blanche parce que sa vraie barbe est noire. Et en plus il est très très fâché, le Père Noël parce que vous avez plus de jouets que lui. Alors il veut les prendre, vos jouets, et faire peur aux autres enfants qui ont tout plein plein de jouets, comme vous.

Et comme il est fâché, le faux Père Noël, sous sa veste rouge il a mis quoi? Il a mis tout plein de bombes et dans sont sac il a un fusil aussi. Alors, le terrorisme c’est quand ce Père Noël très très méchant il vient vers vous, mais vous ne savez pas que c’est un faux. Et il vous donne des sachets avec des cadeaux, du nougat, des bonbons et des fruits : sauf que les mandarines sont des grenades peintes en orange, mais vous ne le savez pas. Et le Père Noël, il fait quoi ? Et bien, par surprise, alors que vous croyez qu’il vous donne des cadeaux, il prend le fusil et il tire sur vous. Bam! Bam! Bam!  Puis il se fait exploser et fait sauter toutes les grenades en forme de mandarines. Et les explosions, ça fait quoi ? Et bien, ça fait un carnage, ça vous arrache les bras, les jambes et ça fait très très mal. Et il y a du sang partout. Puis tout le monde pleure, tout le monde est très très triste. Sauf les méchants qui ont organisé cette fausse fête avec le faux méchant Père Noël. Eux, ils veulent que tout le monde soit triste, pas content, comme eux. Alors, les enfants, la meilleure manière de réagir, c’est quoi ? Voilà, oui, un bras d’honneur, comme ça: avec la main bien au milieu du bras. Comme ça, oui, c’est bien.  Comment ? Non, non : on a encore les bras là, parce que ce n’était pas une vraie explosion hein, vous comprenez? Voilà, un très joli bras d’honneur; comme ça, c’est bien.

Tu veux dire quelque chose, toi, la petite tête blonde ? Ah, tu veux savoir pourquoi nous voulons expliquer le terrorisme aux enfants ? Cette mode de tout tourner dans un langage enfantin, c’est quoi ? C’est ça t’as question, oui ?

Alors les enfants : autrefois, tout le monde avait au moins un grand-père, un vieux oncle qui avait fait la guerre et il vous racontait que la guerre c’est mal. Mais aujourd’hui, c’est plus le cas.  Et puis, il y avait les parents qui cherchaient à expliquer les choses difficiles, comme la guerre,  à leurs enfants avec leurs mots, qui cherchaient à se débrouiller comme ils pouvaient. Souvent, il y avait aussi ici des enfants qui avaient vécu la guerre. Oui, comme ceux que vous voyez à la télé, qui dorment dehors avec leurs parents et qui cherchent un refuge. Et parfois, comme nous avons vu la dernière fois avec le petit Aylan, les enfants –quand il y a la guerre, ou le terrorisme- ils meurent aussi. Et bien oui, c’est très très triste. Vous avez oublié ? Non ? Ah, voilà : c’est bien.

« rappelez-vous, les enfants: le terrorisme c’est comme le faux Père Noël qui se fait exploser, car sous sa veste il a mis une ceinture avec une bombe »

Maintenant, les enfants : on va sortir et on va aller à la manifestation avec vos mamans et vos papas. Là, il y aura aussi des caméras qui vont vous filmer et vous poser des questions sur le terrorisme, comme ça vous passez à la télé ce soir. Comment ? Et si vous ne savez pas répondre ? Et bien, il y aura votre maman ou votre papa pour vous souffler les réponses et être très très fiers de vous, comme dans les spectacles de la télévision où il y a les enfants qui chantent, ou qui  jouent des instruments, et les mamans et les papas applaudissent avec les larmes aux yeux.  Et le public, comme ça, il va sentir très fort tout plein d’émotions. Et beaucoup de mamans et de papas vont pouvoir comprendre comment faire, parce qu’ils se disent que c’est scandaleux ce qu’il vient d’arriver et comment ils vont faire pour expliquer ça aux enfant? Et bien, maintenant vous savez, parce que j’ai tout bien expliqué. Alors, rappelez-vous, les enfants: le terrorisme c’est comme le faux Père Noël qui prend son fusil, il vous tire dessus et puis il fait exploser les grenades mandarines et se fait exploser aussi, car sous sa veste il a mis une ceinture avec une bombe, comme celle-ci que nous avons fabriqué ce matin avec le carton, rappelez-vous bien, ne me décevez pas.

Comment, la petite tête blonde ? Tu n’as pas envie d’aller devant les caméras de la télévision et dire tout ça ? Tu trouves qu’infantiliser tout le monde de cette manière est une insulte soit pour les adultes que pour les enfants ? Comment ça, c’est con et indécent?  Mais nous avons passé toute la matinée en classe pour ça! Alors, on peut savoir qui t’a enseigné ceci ? Tes parents ? Et ce bras d’honneur, que tu me fait, c’est quoi ? Alors là, tu vas avoir des problèmes ! Demain, tu apporteras une lettre d’excuses, signée par tes parents ! C’est intolérable, ça! Pourquoi? Et bien, parce que d’abord il faut de la politesse, de l’éducation et du respect dans la vie. Tout d’abord, c’est le respect. Et le respect, c’est quoi? Et bien, ceci nous allons le voir une autre fois. ♦

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Lorsque la musique se tait, lacérée par les balles des fusils d’assauts, lorsque les voix sont suffoquées par la rage aveugle des assassins, c’est la négation de la vie qui se matérialise.

Cette rage meurtrière tue et anéantit des vies pour chercher à imposer – par la terreur et à n’importe quel prix – un principe religieux fondamentaliste, une doctrine dogmatique, idéologique et aride qui nie à la fois le temps et le fait qu’à travers le temps des êtres humains puissent imaginer, décrire, étudier, corriger, chercher à savoir, falsifier, vérifier, penser et reconduire ce même processus pour construire une histoire qui diffère diamétralement des dogmes que les assassins et leurs idéologues veulent imposer par la barbarie. Des dogmes d’une infertile doctrine fondamentaliste dont le principe idéologique se fige à un moment archaïque, abstrait, préhistorique et qui par la même occasion préconise l’arrêt du temps pour qu’il ne puisse exister aucun autre recours à la vie que cette même doctrine et l’interprétation que ses idéologues, aidés par leurs imbéciles bras armés, fournissent. C’est de cette façon qu’ils veulent asseoir leur pouvoir et c’est la seule manière pour qu’ils puissent chercher à le faire : par la barbarie carnassière selon laquelle la science n’existe pas, par l’imposition d’une peur et d’une violence qui veulent égorger tout désir d’imagination, étouffer toute fantaisie, massacrer toute ambition au savoir, lacérer toute forme de plaisir à la connaissance, assassiner toute conception de la pensée.

Lorsque les brutaux dictateurs, les régimes totalitaires sanguinaires, les ayatollahs rétrogrades, les bêtes caudillos, les chefs religieux attardés veulent imposer leur pouvoir, ils infligent la peur aux civils par le prix du sang ; ils torturent, ils violent, ils égorgent. Ils nient tout principe de vie et étouffent toute projection dans le futur car c’est la condition pour que leur doctrine infertile puisse émerger. C’est pour cela qu’ils violent les femmes. C’est pour cela qu’ils anéantissent l’enfance. C’est pour cela qu’ils balafrent la jeunesse. C’est pour cette raison qu’ils assassinent, qu’ils enferment, qu’ils persécutent et martyrisent les poètes, les scientifiques, les écrivains, les éditeurs,  les intellectuels, les musiciens, les artistes. C’est pour cela qu’ils veulent détruire toute forme construite censée évoluer dans le temps, qui laisse une trace à travers le temps pour que d’autres êtres humains puissent être les témoins de l’existence humaine à travers le temps et cultiver, à leur tour, l’ambition de la faire prospérer dans le temps. C’est pour cette raison qu’ils cherchent à étouffer les voix et la pensée, puisque lorsque la barbarie s’impose il est interdit de penser trop fort; car la seule condition pour que la barbarie avance est le martyre de la pensée dans toutes ses formes. C’est pour cela que les fondamentalistes ont peur de la joie, qu’ils ont horreur de la fête, qu’ils sont terrorisés par la connaissance et qu’ils redoutent les processus humains qui ont appris à reconnaitre les erreurs commises et qui apprennent grâce à ces mêmes erreurs.

« Lorsque les brutaux dictateurs et les chefs religieux attardés veulent imposer leur pouvoir, ils infligent la peur aux civils par le prix du sang ; ils torturent, ils violent, ils nient tout principe de vie, car c’est la seule condition pour que leur doctrine aride puisse s’imposer. C’est pour cela qu’ils violent les femmes. C’est pour cela qu’ils anéantissent l’enfance. C’est pour cette raison qu’ils assassinent, qu’ils enferment, qu’ils persécutent et martyrisent les poètes, les scientifiques, les écrivains, les éditeurs,  les intellectuels, les musiciens, les artistes. »

Cette tyrannie enragée est aussi synonyme d’une soif de pouvoir pour qui l’idéologie et la religion ne sont que des prétextes, des cache-sexes puisqu’elle veut dominer les peuples, les ressources, les biens, les territoires, les accès à la mer, les positions géostratégiques réduisant les autres êtres humains à la misère et au néant tandis que ses représentants continuent de se bâfrer, se bourrer, se gaver de ce qu’elle interdit. C’est une rage carnassière, une cupidité putride, une lâche convoitise –obnubilée par le pouvoir de régner au nom d’un dieu présumé – qui ne dit pas son nom et qui ne porte pas qu’un seul drapeau. Les livres brûlés, les civils réduits au néant, les bâtiments lacérés, les ponts détruits, les hôpitaux inexistants, les bibliothèques interdites, les ouvres d’art brûlées, les enfants à qui toute projection dans le futur a été violée et volée; la négation de la science, des arts, de la culture, de l’imagination, de la fantaisie, des rencontres libres, de la sexualité épanouie et de la pensée à la faveur d’une obscure terreur ne  se limitent ni à un seul pays ni à un seul territoire ni à un seul moment de l’histoire.  C’est pourquoi – peut-être – il y a là une raison de combattre : pour la projection dans le temps, pour la fantaisie et pour les grands espaces. Les grands espaces libres. ♦

La mort d’un enfant

3 septembre 2015 — 4 commentaires

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〉   J’ai vu la photo d’un enfant mort. J’ai vu la photo d’un enfant mort et je n’aurais pas voulu la voir. J’ai revu la photo d’un enfant mort, poursuivi par la sensation que je l’avais déjà vue; que je l’avais déjà vue et revue.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et je n’avais aucun besoin de la voir. Je l’ai regardée, puisque je l’avais déjà regardée. J’ai vu et observé la photo d’un enfant mort commencer à apparaître plusieurs fois sur l’écran qui me connecte à la cruauté du monde, lisant – en même temps – le cri des voix indignées. J’ai vu la photo d’un enfant mort par dizaines de fois, selon plusieurs angles de vue, accompagnée par plusieurs légendes, soulignée par de nombreux commentaires.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai décidé de regarder ailleurs, cherché à penser à autre chose, essayé de laisser l’esprit vagabonder, recherché de la joie dans les méandres de la fantaisie. Puis j’ai fermé les yeux et sur la surface de leurs rétines est apparue la photo d’un enfant mort.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai pensé aux centaines de fois que j’ai lu la mort d’êtres humains dans la Méditerranée, vu les photos de barques échouées au large de l’Europe, écouté les récits à propos des personnes fuyant la guerre, regardé les reportages de villes et des personnes réduites au néant; lu des articles et des reportages qui disaient le massacre, la torture, l’abominable. L’exode d’êtres humains fuyant l’indicible. Les chemins, les barques, les trains les camions. Les morts. Noyés, écrasés, asphyxiés.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai décidé de ne pas la montrer. J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai tout éteint. J’ai vu la photo d’un enfant mort et je pense qu’elle n’a rien apporté à ma réflexion, qu’elle n’a pas enrichi ma pensée et qu’elle n’a pas changé mon opinion.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai décidé de réfléchir devant cette page blanche, comme si elle était un miroir. Je me suis regardé et j’ai vu l’image de la mort d’un enfant. ♦

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〉Les corps des dix-sept victimes du carnage parisien étaient encore chauds que le bal des commentaires abjects et des argumentations fallacieuses commençait déjà. D’abord il y eu, comme prévu, les « ils l’ont bien cherché » et les « bien fait ».  Cela a produit de l’indignation, mais n’étonne pas vraiment puisque les auteurs de ces phrases souvent ne savent ni lire… Surtout, ils ne réussissent pas à penser autrement que par deux cubes monochromes à mettre par ici ou par là. Il paraît donc impossible qu’ils puissent comprendre que selon leur même logique, et la morale qu’ils expriment, ils devraient s’attendre aussi à une riposte « bien méritée » conséquente à leurs commentaires vu « qu’ils l’ont cherchée ». Heureusement, le chagrin et la douleur liés aux victimes du carnage n’ont pas produit de « fatwa » à leur égard, c’est pourquoi ils ne craignent pas pour leur peau à cause de ce qu’ils ont écrit.

Le cortège des commentaires stupides et des argumentations imbéciles ne s’est pourtant pas limité aux bas fonds des réseaux sociaux, il a aussi défilé là où les intelligences devraient -en principe- se donner rendez-vous. L’attentat condamné en vitesse, oubliant rapidement que le carnage a aussi fait des victimes parmi des policiers et les clients d’un supermarché par le simple fait d’être juifs, des personnalités ont enchaîné avec des arguments imbéciles tels que « l’huile sur le feu », « le deux poids deux mesures » et « la liberté d’expression à géométrie variable ».

« Le cortège des commentaires stupides et des argumentations imbéciles ne s’est pourtant pas limité aux bas fonds des réseaux sociaux, mais a été aussi prononcé là où les intelligences devraient -en principe- se donner rendez-vous »

La satire s’attaque à des religions, à des symboles de ces religions, à des figures de pouvoir de ces religions, à des figures qui incitent à la haine au nom de ces religions. La satire n’attaque ni l’ensemble des fidèles d’une religion, ni un ensemble homogène de personnes qui se réclament d’une confession: cela ne serait plus de la satire, mais de la xénophobie, du racisme. Charlie Hebdo, par des représentations caricaturales et arbitraires de Mahomet, n’attaque pas les musulmans, ne ridiculise pas les personnes de confession musulmane, ne rabaisse pas une communauté, sitôt qu’elle puisse se définir comme une seule et homogène communauté de concitoyens. Si Charlie Hebdo l’avait fait, les procès intentés à son égard auraient produit des condamnations.

Ce sont de nombreux imams, de nombreux dignitaires plus ou moins hauts de l’islam, de nombreuses personnalités, de nombreux fidèles qui ont traduit un sentiment, présumé, d’offense chez les musulmans face à ces dessins. Ce sont des personnalités s’exprimant au nom de l’islam et de tous les musulmans sans distinction aucune ; ce sont d’autres sombres crétins qu’au prétexte de caricatures ont proclamé des « fatwas ».  Et pourtant, si le dessin, si la caricature attaque un symbole et les personnes se sentent offensées, ce sentiment d’offense leur appartient. Ce sont des élites religieuses qui ont réitéré et relayé sans fin ce sentiment d’offense, qui ont -pour utiliser leur expression fétiche- jeté de l’huile sur le feu, construisant l’amalgame entre les représentations arbitraires du prophète et l’ensemble de ses fidèles ou l’ensemble de citoyens de la même confession.

Le roi d’Espagne peut-être, doit être, représenté aussi de façon ridicule ; les affaires de corruption de la maison royale espagnole peuvent et doivent faire l’objet de la satire. Affirmer, par contre, que les Espagnols immigrés dans notre pays sont tous des voleurs ou des violeurs est un acte différent et toute personne de nationalité espagnole pourrait alors porter plainte. Attaquer le roi ne signifie pas attaquer les espagnols, d’autant plus que parmi les espagnols beaucoup critiquent et se moquent du roi. Le roi d’Espagne est nu et celui-ci est son cul! Les Espagnols devraient-ils s’offenser, tous, à cause de ça? Ce sentiment leur appartient et ne doit en tout cas pas empêcher la satire et le humour à propos de la couronne d’Espagne!

En ce sens, de la même manière,  l’argumentation « deux poids, deux mesures » est aussi d’une imbécillité sans fin. Dessiner un juif, un citoyen de confession juive, avec les traits issus de la représentation raciste que nous connaissons, qui s’accapare l’argent, pour s’en prendre à une personne, à des personnes pour mépriser une communauté en fonction d’une confession, d’une liberté de culte : cela est raciste, cela est antisémite. Comme il serait xénophobe, islamophobe de proposer la caricature d’un musulman selon des traits racistes qui vole de l’argent afin d’attaquer l’ensemble des musulmans. En revanche, publier une représentation de Mahomet, sa caricature, ne signifie pas s’en prendre aux musulmans, mais attaquer un symbole, une religion. Et pourtant, les voix qui produisent l’amalgame entre le symbole, la religion et l’ensemble de personnes d’une même confession ne manquent pas. Elles insistent, au contraire, sur le fait que la liberté d’expression serait « à géométrie variable ». Quelle idiotie !

« Cette bêtise insiste et répète qu’il serait permis de se moquer des musulmans, mais qu’il serait interdit de se moquer des juifs. Quelle ânerie ! »

Cette bêtise insiste et répète qu’il serait permis de se moquer des musulmans, mais qu’il serait interdit de se moquer des juifs. Quelle ânerie ! Il est permis de se moquer et de tourner en ridicule un symbole, une religion et donc il est possible de proposer une caricature arbitraire du Christ, de Mahomet, de Bouddha ou de n’importe quelle autre figure symbolique de n’importe quelle autre religion, Apple et son iPhone par exemple, tiens ! Bien sûr, les religions que la satire préfère sont celles qui, dans leur culture, sont incapables de rire d’elle-mêmes.  Aussi, la satire s’attaque à des hauts dignitaires appelant à la haine au nom d’une religion, ridiculise les criminels tuant au nom d’un dieu ou de figures de pouvoir d’une religion. Il n’y a pas de géométrie variable, puisqu’il n’est intellectuellement pas honnête de comparer la moquerie d’un symbole d’un côté et le rabaissement de l’ensemble des personnes d’une même confession de l’autre.

La géométrie variable a été celle produite par les représentants religieux en réponse à la satire, tandis que la satire attaque toutes les religions, souvent en fonction de l’actualité qui -elle- offre les variations de sujet et de style. C’est la riposte à la satire qui n’est pas la même. Il y a les représentants religieux affirmant que leur foi n’est pas mise en branle par l’humour ; il y a les personnalités qui se sentent offensées, mais qui supportent la satire comme les athées, entre autres, supportent chaque jour les offenses à leur égard; il y a les représentants religieux qui ont proclamé, en leur nom, l’offense de tous les fidèles de leur religion. Il y en a d’autres qui portent plainte comme cela se fait dans un état de droit.

Enfin, les réactions les plus abjectes et violentes: il y a ceux qui appellent aux meurtres, qui incitent à la haine, à la vengeance réelle ou à la peine capitale. Paradoxalement, pour utiliser un euphémisme, dans la bouche de ceux qui ont répété à la nausée «les deux poids, deux mesures » et « la liberté  à géométrie variable », les incitateurs à la haine appelant au meurtre ont pris moins de place que les caricatures et les dessins. Il y a plusieurs poids et plusieurs mesures, pour utiliser leur expression, chez ces porte-parole, chez ces prétendus représentants religieux-là : ils sont convaincus qu’un kilo de papier où des caricatures ont été dessinées pèse plus, beaucoup plus, nettement plus qu’un kilo de projectiles bien que ceux-ci aient été tirés a bout portant. ♦

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Je regarde la une de Charlie Hebdo et je pense à cette histoire : un professeur de philosophie trace une longue ligne horizontale à la craie sur toute la largeur du tableau noir à la moitié de son hauteur. Puis, il pose la question suivante à ses étudiants :

« Qu’est-ce ? »

Tour à tour les réponses s’enchaînent. « C’est la différence entre le bien et le mal », « Le paradis et l’enfer », « C’est la représentation de la hiérarchie et du rapport entre dominants et dominés », « C’est ce qui émerge en rapport à ce qui reste immergé », « C’est la vérité en haut contre le mensonge en bas » et ainsi de suite.

Le professeur intervient et dit qu’il n’en est rien : cela est une ligne horizontale droite tracée sur ce tableau avec la craie qu’il tient dans sa main.

Je regarde de nouveau la une de Charlie Hebdo et je vois le dessin d’un personnage habillé en blanc qui porte un couvre chef de la même couleur. Le fond est vert, le nez est écrasé, la ligne qui ondule forme sa barbe,  deux cercles blancs avec des points pour faire les yeux. La signature de Luz indique il qu’il s’agit de son personnage de Mahomet, ou du prophète Mohammed si l’on préfère. Autrement, à première vue, pour celui qui est à l’obscur de tout ça, ce n’est qu’un dessin, juste un dessin, rien de plus qu’un dessin. Un dessin et il n’est même pas nécessaire d’ajouter « putain !».

Après une semaine passée à entendre que les salauds qui ont assassiné dix-sept personnes n’étaient pas l’Islam et qu’ils ne le représentaient pas, qu’il n’étaient pas de vrais musulmans ; qu’ils n’étaient que des fous, des caïds, des criminels, des imbéciles, des brebis égarées, des minables et j’en passe, j’aime à penser alors que cette une peut-être vue aussi juste pour ce qu’elle est: un dessin. Mais cela je ne l’ai pas encore entendu. Ces assassins n’étaient pas l’islam: comment est-ce que ce dessin peut le représenter, bien que de manière ridicule?

« Partout il est annoncé que Mahomet est en une de Charlie, mais tout comme le droit de douter des religions ou de nier l’existence de dieu est légitime, le droit existe de douter de cela »

Partout il est annoncé que Mahomet est en une de Charlie, mais tout comme le droit de douter des religions ou de nier l’existence de dieu est légitime, le droit est permis de douter de cette affirmation-là. Il ne manquait plus que l’interview du prophète soit aussi annoncée après le carnage:  « Mahomet révèle en exclusive dans ce numéro spécial de Charlie Hebdo si les assassins étaient ou n’étaient pas des vrais musulmans ! »

Si j’ai bien compris, Mahomet le prophète, ou Mohammed si vous préférez, est mort il y a longtemps. Sauf erreur, sa représentation est interdite par l’islam et cela n’est en réalité valable que pour ses fidèles, les musulmans. Cependant, les voix offensées par cette une de Charlie Hebdo se lèvent déjà. Depuis Londres, un sombre crétin fondamentaliste annonce que ce dessin est une « déclaration de guerre » et que « la charia se chargera de la peine capitale». Le grand mufti d’Égypte voit en cette une un acte « raciste », une « provocation injustifiée pour les sentiments de 1.5 milliard de musulmans ». Ce type qui prends à témoin tout ce monde ne déverse-t-il pas une citerne d’essence sur la flamme lui? Encore une fois, et malgré le carnage, les opinions qui répètent à la nausée  que « cette une jette de l’huile sur le feu » et que ce dessin est une « offense à l’Islam » se multiplient. Pensent-ils vraiment, ces hauts dignitaires de l’islam, dans leur foi, que Mahomet peut être réduit à ce dessin-là? Non seulement j’en doute, mais je n’y crois carrément pas.

Si en Islam la représentation de Mahomet est interdite, les fidèles de l’islam ne devraient dès lors pas s’adonner à regarder ses portraits.  Or, sans connaître son portrait, comment savoir que celle-là, à la une de Charlie, est une véritable caricature de Mahomet ? En plus, si j’ai bien compris, des hadiths interdisent la représentation du prophète, car celui-ci voulait éviter toute forme d’idolâtrie à son égard. Et là c’est le contraire qui se produit: l’idolâtrie s’empare de fidèles offensés par des dessins, par des représentations arbitraires d’un prophète, au point qu’ils empoignent les armes et tuent. Il s’agit d’un paradoxe surréaliste: l’idolâtrie qui devait être évitée par l’absence d’images s’accentue; elle se dit offensée dans son orgueil aveugle et aveuglant réduisant, au même temps, son prophète à la vision produite par un canard satirique et continue, en même temps, de se gaver des caricatures que ce même journal fournit. Il suffit donc que Charlie Hebdo décrète que la caricature est bien celle de Mahomet pour que des personnalités et de hauts dignitaires de l’islam le croient! Je vois mal ces mêmes élites, ou sois-disant représentants religieux, accepter le dessin d’un billet de banque pour se faire défrayer, prendre le dessin d’une datte et le manger ou se soulager la vessie sur le dessin d’un WC. Ceci n’est pas de l’argent ! Ceci n’est pas un fruit ! Ceci n’est pas une toilette !

« La pipe de Magritte n’était pas une pipe et pour en être certain il suffit de lire ‘Ceci n’est pas une pipe’ « 

La pipe de Magritte n’était pas une pipe et pour en être certain il suffit de savoir lire « Ceci n’est pas une pipe ». Est-ce bien utile ou est-ce imbécile d’essayer de la remplir de tabac et chercher de l’utiliser pour fumer pour le savoir? Alors, pourquoi croire et laissez croire, lançant des invectives, que ceci, en une de Charlie, est Mahomet ridiculisé et qu’il s’agit d’une offense à l’islam? Que vont faire ensuite ces fondamentalistes ? Appeler à brûler tout manuscrit de la Comédie de Dante au prétexte que Mahomet a été inséré dans l’Enfer et décrit comme un boiteux par le poète florentin ?

Les salauds qui ont commis ce carnage n’étaient pas de vrais musulmans, ils n’étaient pas l’islam, ils ne représentaient pas le monde musulman ? Très bien. Alors, selon cette même logique, de deux choses l’une : ou Charlie Hebdo détient à la fois le pouvoir d’inviter vraiment Mahomet dans son journal pour s’en moquer et celui de faire croire aux élites de l’islam qu’il propose une véritable caricature de leur prophète ou il n’en est rien puisqu’il s’agit juste d’une invention, de fantaisie, d’imagination, d’un dessin. Le dessin d’une voiture ne consomme pas d’essence, celui d’une tigresse ne nous mettra pas en danger, le dessin d’un pistolet ne peut pas tuer. Qui n’est pas en mesure de comprendre cela? Qui ne veut pas comprendre ou continue de ne pas vouloir comprendre ça?

Je regarde à nouveau la une de Charlie, c’est pourtant d’une simplicité élémentaire! Ceci n’est pas une déclaration de guerre, pas plus que la provocation pour qu’une bataille faite d’avions en papier et de fusils en carton éclate. Ceci ne devrait pas mettre en branle ni pouvoir offenser une foi solide et sûre d’elle-même. C’est pourtant d’une simplicité limpide et il serait suffisant que des élites, des hauts dignitaires de l’islam l’affirment: « Voici la une de Charlie Hebdo. Ceci n’est pas Mahomet. Ceci n’est pas Mohammed le prophète, ceci n’est pas le messager de Dieu le plus Grand ! ».

C’est aussi simple que ça. Ceci, en une de Charlie Hebdo, n’est qu’un dessin, putain. ♦

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Oui, j’ai aussi choisi de dire « je suis Charlie ». Comme bien d’autres, des millions d’autres, ni plus ni mois et peut-être parmi les plus médiocres.

« On s’en fout ! » . Ok, mais je ne vais pas m’arrêter là.

Je suis aussi myope, étranger, gros, fils d’un ouvrier, j’ai un passeport espagnol, je parle italien ; je suis boiteux, con, automobiliste, usager de transports publics, employé, andalou. La liste n’est pas finie, mais je n’ai aucune envie de la continuer. En tout cas, chacun de ces traits se définit par le fait que quelqu’un d’autre peut en revendiquer de plus importants, de plus forts, de plus puissants.

« On en a strictement rien à cirer! » Attends, je n’ai pas fini.

Francophone ? Oui, mais avec un drôle d’accent. Je ne suis pas un Andalou véritable si je crois à qui en Andalousie me répète cela. Par ailleurs je parle espagnol comme une vache italienne. La vie ouvrière ? Ce n’est pas ma condition, il m’a été dit que je n’en sais rien. Bien que je suis un étranger dans le pays où je vis, je constate que d’autres sont stigmatisés parce qu’ils sont plus étrangers que moi.

« Franchement, tu nous soules ! Aucun intérêt ! ». Oui, c’est peut-être vrai. Je vais tout de même continuer.

Au contrôle de la pureté de l’ADN identitaire, je pourrais me faufiler, mais une brute finirait par me mettre le nez dans les résultats démontrant que la nature de ces caractères qui me définissent est imparfaite, cabossée, impure, fragmentaire, bâtarde, partielle et lacunaire. Oui, je l’avoue, c’est aussi valable pour « je suis Charlie ».

« Ah ! C’est ce que je me disais aussi, tiens ! » Tu n’as pas tort.

Je n’ai pas été bercé depuis la plus tendre enfance par les dessins des auteurs assassinés, il n’y avait pas de numéro de  Hara-Kiri qui traînait sur la table du salon de la maison familiale. Découvrant Charlie Hebdo plus tard, je l’ai très souvent acheté, mais j’ai aussi arrêté de le lire. En revanche, je n’ai jamais souhaité que Charlie Hebdo publie autre chose que ce que ses auteurs veulent publier.

« Mais on s’en fout ! On s’en branle de ton opinion ! ». Oui, c’est vrai. En fait, rien ne ne m’oblige à l’explication ou à la justification de mes lectures.

Il y a sûrement des Charlies qui sont plus Charlies que moi, des Charlies qui sont plus attachés à ce journal que moi et dont l’identité est bien plus Charlie que la mienne. Je suis par exemple très content que des personnes qui n’ont jamais lu Charlie Hebdo le soutiennent aujourd’hui ; que des personnes que des années-lumière, en termes de goût et de style, séparent de Charlie se disent Charlie aujourd’hui me plaît aussi. Elles trouvaient et continuent peut-être de penser que Charlie Hebdo est grossier, vulgaire, provocateur, indécent et obscène. Elles ne l’ont peut-être jamais acheté, mais n’ont jamais ni souhaité ni cherché à empêcher la publication ; encore moins par l’usage de la violence, de la force ou des armes. Ces personnes sont aussi Charlie puisqu’elles sont pour que les idées qui ne leur appartiennent pas puissent s’exprimer librement.

« C’est d’une banalité! On s’en bat les couilles de tout ça ! ». Alors c’est parfait, puisque la distinction entre les bons et les mauvais Charlies me pousserait à ne plus vouloir l’être. En plus, dans tous les mouvements de masse, ou pire plébiscitaires, il est important qu’il y ait ceux qui n’adhèrent pas et des dissidents aussi. Il ne manquerait plus qu’au nom de Charlie il y ait  une sorte de nationalisme intégriste refusant une autre expression libre. Je suis Charlie dans la mesure où, dès que je veux et comme je l’entends, je peux décider que je ne le suis plus.

« Ouais, bon, tu nous gonfles ! Alors, tu veux dire quoi à la fin ? »

De la même manière, je suis Charlie et je cohabite avec d’autres qui affirment et qui revendiquent ne pas l’être et qui l’expriment librement. Ces derniers jours, par exemple, j’ai vu un dessin où un satiriste faisait face aux projectiles dont le titre était « Charlie Hebdo c’est de la merde : ça n’arrête pas les balles ». Obscène, certes : je ne sais pas dire si cela est de l’apologie au terrorisme. En tout cas, l’idée n’était pas originale puisque c’était la copie d’une idée parue dans Charlie Hebdo . Il n’y avait ni un trait nouveau ni une idée personnelle et c’est pour cette raison que c’était de la merde. Cependant, je souhaite aussi que qui ne se sent pas Charlie l’exprime librement.

« Ce billet c’est de la merde aussi ! ». Oui, c’est fort probable. C’est pourtant sur ce terrain que le combat devrait se passer : à travers les idées, les mots, les dessins et les autres moyens d’expression: à l’opposé de l’oppression. Essayer, refaire, encaisser les critiques, les avis, les moqueries. Chercher, se tromper, refaire, se confronter, discuter et refaire encore.

« Ouais, c’est ça ! T’enchaînes sur la rhétorique, mais jusqu’à ce point c’est nul à chier ! T’as rien d’autre à nous proposer ? » Pas grand-chose, je l’admets.

Je me suis dit qu’il doit bien il y avoir une hiérarchie des intégristes fondamentalistes qui tuent au nom de celui qu’ils prétendent être leur dieu. Cela arrive au criminel qui dévalise une banque et qui finit par être emprisonné après une longue cavale : en prison, l’accueil qui lui est réservé n’est pas le même que celui qui est destiné à un pédophile. De la même façon, les types qui ont tiré sur les dessinateurs, comme celui qui a pris pour cible des clients d’un magasin, doivent se situer à un niveau très bas sur l’échelle des djihadistes. Dans l’hypothèse qu’ils aient tout de même droit à une vierge dans l’au-delà, personne ne leur assure qu’il ne s’agira pas d’une vieille moche qui a perdu le dentier dont les rides du visage couvrent les seins flasques et vides; une vieille vierge jalouse, insupportable et à l’haleine putride. Une martyre, contrainte à de multiples sodomies non protégées pour préserver une virginité destinée aux martyrs les plus minables ; porteuse de maladies vénériennes et qui serait leur seule et unique partenaire sexuelle pour l’éternité sans qu’il y ait une seule capote à portée de main. Et ce n’est surtout pas dans leur paradis que ces cons pourraient finir par découvrir les joies de l’homosexualité entre djihadistes dont ils finiraient par rêver jusqu’à l’obsession.

« C’est nul. T’as pas mieux ? ». Non. Je l’avais bien dit : je suis Charlie, mais je ne suis pas aussi bien que ça. En revanche, je ne vais pas démordre. A ma façon et avec mon nom, je vais continuer –ici et ailleurs- de chercher ce que j’ai à dire et le dire. Enfin, même si je ne vais pas à être la hauteur, je sais déjà que je suis aussi pardonné.

« Ah bon ?! Et comment tu peux savoir ça ? »

C’est la une du prochain numéro de Charlie Hebdo, regarde.

« C’est bon, ça ! J’ai hâte de lire. Entre-temps, souviens-toi que t’es peut-être Charlie, mais t’avais dit que t’allais nettoyer les chiottes. Tout est peut-être pardonné, mais si dans une heure elles sont encore dans cet état tu ne le seras pas. Alors, d’abord, bouge-toi ! »

Oui, j’y vais: haut les cœurs et mort aux cons !

« Vaste programme et tu risquerais également d’y passer.  Commence par ta corvée pour l’instant, pour le reste on verra bien. » ♦

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Il n’y a pas une seule idée dans ce qui suit qui n’ait pas déjà été formulée puisqu’elle a été déjà formulée; pas un concept qui n’ait pas été discuté, présenté, repris, copié et collé puisque cela a déjà été fait. Il n’y a pas une seule suite de mots qui puisse se distinguer du reste et –il faut l’admettre- la forme n’excelle pas dans la construction d’un contexte qui puisse produire cet effet. Il n’y a rien et absolument rien d’original ici et s’il fallait vraiment lire quelque chose du genre, il vaudrait mieux partir et lire ailleurs : pour avoir l’impression d’être surpris, ou pour l’être vraiment face à une réelle nouveauté. Tout ce qui a été inséré ici a été copié, repris, ingurgité, métabolisé et restitué suite à un plagiat invisible qui est celui du manque d’originalité.

Je ne pense pas qu’il y ait un débat à avoir parce que, même si tout a été copié, je ne m’en suis pas rendu compte. Je n’ai aucunement l’intention de revendiquer un droit quelconque, puisque ça ne vaut pas la peine et le rien n’a pas de propriétaire, si tôt qu’il est pêché dans l’océan des opinions difformes et semblables dont la valeur n’est que celle du temps passé à les suivre, les ingurgiter et les reproduire comme si de rien n’était. Je me rends parfaitement compte qu’il vaudrait mieux que je saupoudre ceci de quelques citations sophistiquées pour remplir le rien autour, pour donner de la consistance à la palabre qui se perd en elle même tandis qu’elle recherche n’importe quel prétexte pour paraître autre que ce qu’elle est.

“il n’y a pas un seul jour dont je puisse me souvenir pendant lequel je n’ai pas imité, singé, copié ou recopié quelque chose”

De toutes manière, il n’y a pas un seul jour dont je puisse me souvenir pendant lequel je n’ai pas imité, singé, copié ou recopié quelque chose : une expression, une manière de faire, de dire ou de paraître qui n’a pas déjà été vue, entendue, faite, écrite -ou que sais-je encore- au moins déjà une fois. Certes, je n’en étais et je n’en suis pas toujours conscient, ou mieux, je le fais malgré moi et cela n’est pas une excuse ni une raison qui allège mon cas. Il aurait été préférable qu’une saveur volée puisse substituer l’insipide présenté, mais il est bien plus facile d’enchaîner les mots qui se targuent de l’origine de la spontanéité, comme si elle était originale, elle, la spontanéité. Ou alors, je pourrais partir à la chasse des semblables pour m’ériger à la hauteur de celui qui veut rétablir la vérité. Parfois, je l’admets, j’ai essayé de prendre cette voie-là. Par contre, même dans une tentative de réflexion autour du plagiat, de ce qui est copié, repris et reformulé il n’y aurait eu -comme il y a  eu- que des ingrédients reproduisant ce qui a déjà été dit, discuté, formulé, dénoncé et réfléchis auparavant. Et je dis ceci histoire de radoter outre que de copier.

À la fin, inéluctablement, le résultat aurait été une pâle tentative d’appropriation de l’originalité, du vrai, par la dénonciation de ce qui n’en a pas l’air. Ou pire, il y aurait eu un discours sans goût ni valeur pour défendre la copie, étayé sur un argument reproduit, rassasié, réitéré et répété jusqu’à la nausée : « vous qui dénoncez la copie, vous n’avez rien compris et vous ignorez tout ». Comme si cela, au fond, n’était pas la même chose que ne dire rien. Et comme dans ce cas-ci, plutôt que cela, il vaudrait mieux ne rien dire du tout. ♦

paroleinvolo

Les plus belles phrases se formaient en marchant. Alors un jour il prit la décision : il allait s’arrêter. Ensuite, armé d’une feuille et d’une plume, il aurait essayé de les suivre. C’est assis qu’il s’aperçut que les plus belles phrases disparaissaient en courant.

Il avait commencé dès lors à contempler le blanc de ses feuilles pendant de longues heures, sans jamais le violer. C’était de cette façon qu’il remplissait une page, puis une autre. Il laissait venir les mots, puis il regardait les plus belles phrases sans jamais vouloir leur couper les ailes. Jour après jour il offrait un nouveau morceau de blanc aux mots pour les inviter à revenir. Quand ils arrivaient, il les observait évoluer dans les voltiges et le long des spirales des plus belles phrases. Puis, subitement, lors d’un instant fugace, les mots et les phrases s’envolaient.

C’est pour cela qu’il n’essayait jamais ni de les engluer avec de l’encre noire ni de les emprisonner. Ainsi, au fil des années, il avait gardé et chéri les feuilles blanches avec une patience éternelle. Une après l’autre. Un jour après l’autre. Des feuilles comme des cases d’un calendrier ; comme les incisions sur le mur de la cellule d’un prisonnier.

« Il laissait venir les mots puis il regardait les plus belles phrases sans jamais chercher à leur couper les ailes » 

Après tant d’années, hier, il a su qu’il ne pouvait offrir plus qu’une seule feuille aux mots; il ne lui restait que quelques heures pour les attendre et admirer les voltiges des plus belles phrases. Encore une fois; une dernière fois. Conscient de l’unicité de cet instant, il a donc ajouté la dernière feuille dans un geste qu’il a parfumé avec de la quotidienneté.
Pendant tout ce temps, il accumulé et gardé une quantité infinie de parcelles blanches  dans les pages qu’il a contemplées. Mises l’une à côté de l’autre, hier, elles auraient pu finalement composer l’espace destiné aux plus belles phrases pour les faire rester à jamais. Mais puisqu’il avait renoncé à attraper le premier mot, à cet instant-là, il n’a pas voulu -non plus- enfermer le dernier.

Alors il a pris une allumette et a mis le feu à l’immense pile de feuilles blanches dont le poids, au cours du temps, est devenu celui de sa vie.
Immobile, il a immergé son regard dans les flammes. Et c’est lorsque la nuit est tombée qu’il s’est retourné. Un premier pas, puis un autre et il a pris le chemin.

Il est parti là où –un jour- il avait entrevu que les plus belles phrases qui se forment en marchant aiment voler.  ♦

carte

Moi aussi, un jour, j’ai vu un conseiller fédéral. Je l’ai vu et aujourd’hui je vais le raconter.
Il était mince, habillé avec un costume d’un gris plus foncé que ses fins cheveux. Fin. Silencieux. Courtois.

Je l’avais vu depuis la cour où nous fêtions l’anniversaire d’Ale dont le rire contagieux résonnaient entre les murs et la végétation de cet endroit qui –jusqu’alors- s’était caché à ma vue. Il y avait la langue incisive de Ago, Kuki et Giulia à la hauteur d’une première qui compte à Los Angeles ; Andi&Riccarda et leurs irrésistibles petites pestes, Tuti chic, Filippo dandy et pâle en plein été. Lara à l’énergie irradiante et son profil picassien. Paolo était déjà là, de retour ou au départ pour la Chine. Ele et Alan jolis comme d’habitude, Sarah en forme comme jamais et moins qu’aujourd’hui. La famille Cerbo. Matteo était-là aussi: il est toujours présent quand ça compte vraiment. Seo était arrivé de je ne sais où pour partir je ne sais plus où, non plus,  avec son aisance habituelle. Samantha et son beau-mec barbu. Et bien d’autres, aussi.

Et ce jour-là, donc, moi aussi j’ai vu un conseiller fédéral. Il y avait les palmiers, du vin à tomber, mes ennuyeux problèmes de poids dont le poids finit par user les autres encore plus que moi.  Du soleil, de l’air d’été. De la gaieté, de l’amusement et de la légèreté. Nous étions dans une maison d’hôtes splendide; l’escalier qui montait à l’étage m’avait de suite séduit par sa forme. Une propriétaire radieuse et le personnel de service qui méritait de nobles salutations.

Une sobre berline foncée, assez puissante, avait démarré près de l’entrée.  Au comptoir de l’accueil se tenait Monsieur le conseiller fédéral, droit comme une épingle. Il était accompagné par sa femme, ou par son épouse si vous préférez la version bourgeoise à la version populaire. Je n’ai pas le souvenir que sa voix ait pu arriver à mon oreille.

Lors de cette fête d’anniversaire, j’étais déjà l’un des derniers cons qui fumait toujours. Mais des ex-fumeurs, bien plus intelligents que moi, avaient profité de l’esprit festif pour me délester de quelques cigarettes, sinon plusieurs. Tandis que j’observais d’un œil, de l’autre je cherchais de la monnaie pour l’automate. Je n’en avais plus : ni de monnaie, ni de cigarettes. Direction le comptoir. Billet, monnaie, l’automate est-là, merci Madame. Bonjour Monsieur le conseiller fédéral.

« Bonjour monsieur. »

« au comptoir, Monsieur le conseiller fédéral droit comme une épingle »

Il n’avait pas de cour ni de groupe; pas de fan, amis, observateurs, journalistes, caméras, blogger ou d’espions de la presse de caniveau autour de nous. Ou alors des personnes dédiées à la protection du couple qui m’avaient perçu avant que j’ai pu les voir, mais là où nous étions il n’y avait aucune crainte apparente à avoir.

Le retour dans la cour, avec mes amis et pour cet anniversaire, fut rapide. Je ne me souviens pas si j’avais un appareil dans ma poche pour prendre une photo. En tout cas, twitter n’existait pas encore à nos latitudes. Et puis, de toute façon, dans la Suisse où j’ai grandi, un Conseiller fédéral pouvait vivre sa vie privée sans courir un risque trop important de l’abîmer par sa fonction publique.  En tout cas, c’est cette Suisse-là, celle du passé qui interpelle et fascine aujourd’hui: regardée et véhiculée à travers le monde par un cliché d’un conseiller fédéral sur un quai de gare. Mais celle–ci est une Suisse qui a muté. L’aura caractéristique qui touche  la vie publique suisse, véhiculée par cette photo,  fonde sa valeur sur un esprit réservé. Ce dernier  – paradoxalement- se trouve bombardé à travers les réseaux internet dans une dimension qui se trouve à son opposé.

Enfin, comme  je n’aime pas être pris en photo,  je n’aurais pas volé une image du conseiller fédéral à ce moment-là. Et puis il y avait une priorité: j’étais présent dans ce lieu dans la fonction d’invité à l’anniversaire d’une amie ou alors avec ma veste de Mario, puisque cet anniversaire était surtout un très bon prétexte et un cadre magnifique pour des retrouvailles entre amis.

Monsieur le conseiller fédéral et son épouse, ou sa femme si vous préférez une version plus rustique, avaient pris possession de leur chambre. L’endroit ne proposant pas d’espaces qui auraient pu voir l’autorité publique prendre possession de ses appartements.

Je l’ai vu et je vous l’ai raconté.

Un jour, j’ai aussi rencontré une ancienne Conseillère fédérale, sur un quai de gare. Une dame d’une intelligence, d’une sobriété et d’une noblesse d’esprit telles qu’elle restera marquée à jamais en moi. C’est pour cette raison que –cette rencontre-ci- je ne vais pas la raconter.  ♦

Txoria txori

3 septembre 2014 — Laisser un commentaire

josean artze en su casa de usurbil

Hegoak ebaki banizkio
Neria izango zen
Ez zuen aldegingo.

Bainan honela
Ez zen gehiago txoria izango.

Eta nik,
Txoria nuen maite.

(Joxan Artze-Mikel Laboa)

infini

Nous l’avons tous utilisée, au moins une fois dans la vie, de cette façon : nous lui avons fait porter les habits de l’argument lorsque nous avons cherché à expliquer ce qui a invité, motivé ou poussé l’autre dans une voie qui diffère de la nôtre. Une direction que nous ne partageons pas, des choix que nous ne pourrions jamais prendre, des décisions très éloignées de celles que nous pensons être justes.

L’ignorance : à la rescousse d’un regard qui parfois peine à décrire et à décrypter les différences qui nous divisent et qui nous paraissent insondables ; telle une étiquette pour que nous puissions définir chez l’autre une dimension que nous n’arrivons pas à saisir. Autrement, il pourrait il y avoir la sensation d’un espace vide engendrant le vertige, l’indignation ou le mépris.

Car au fond, s’ils ont agi de la sorte, c’est par ignorance. Et s’il se comporte ainsi, c’est parce qu’il est ignorant. Certes, l’expression de ce vote ne peut être expliquée que par l’ignorance de cette fraction de la population. Que veux-tu, il dit cela parce-qu’il est ignorant! Et caetera.

Affirmer l’ignorance de l’autre apaise et clôt la recherche de facteurs indéfinis, de motivations enfouies, des raisons énigmatiques. En plus, cela nous aide puisque nous ne sommes aucunement responsables de l’ignorance des autres. Nous l’avons tous fait au moins une fois dans la vie. N’est-ce pas ?

Et bien, je l’ignore.

Je l’ignore, car je ne dispose d’aucun instrument, ni d’aucun outil factuel, pour étayer cette assertion et démontrer qu’elle est vraie. Est-elle en mesure de résister à une tentative de falsification ?

« Non, monsieur ! Mon expérience démontre que ce que vous affirmez est faux puisque je n’ai jamais –oh grand jamais !- utilisé ni l’idée, ni la notion et encore moins le concept d’ignorance de la façon que vous décrivez. Démontrez-moi le contraire, si vous le pouvez ! Mais vous ne le pouvez pas : ergo nous ne l’avons pas tous fait au moins une fois dans la vie ! ».

À ce point, la seule issue serait de m’engager sur le chemin du savoir relatif à l’ignorance afin d’acquérir plus de connaissances à son propos. J’ai toutefois la sensation qu’à la fin du travail, sur la cime de l’effort produit, un terrain illimité se présenterait à ma vue :  celui du savoir. Le savoir dont j’ignore tout et qui cherche à s’étendre sur un espace immense: celui de l’ignorance.

À quoi bon, alors, désigner l’ignorance de l’autre si mon ignorance est sans fin ? Ne serais-je en train de révéler mon ignorance lorsque je dis la sienne ?

« Le savoir dont j’ignore tout et qui cherche à s’étendre sur un espace immense: celui de l’ignorance »  

Plus qu’un argument facile qui par ailleurs pourrait alimenter un mépris stérile de l’autre, l’ignorance me paraît un terrain de jeu infini, aux profils innombrables, caractérisé par une multitude de facettes qui –dans un mouvement paradoxal- offre encore plus d’espace à qui sait la regarder et aux savoirs qui l’explorent afin de la combler.

L’ignorance tel un cadeau infini qui nous est offert, à nous tous, de manière équitable. Et comme tout cadeau, l’ignorance aussi demande un premier pas pour en prendre conscience: la reconnaitre pour l’accepter. Essayer de la combler c’est l’étape ultérieure qui saura mettre en marche le rapport particulier et paradoxal qui la lie au savoir. A l’avancement du savoir sera offerte encore plus d’ignorance. Dans une optique infinie: dès lors que le savoir paraît acquis, l’ignorance viendra lui proposer des espaces ultérieurs d’exploration. Et ainsi de suite. Ad libitum, voire plus, peut-être.        

Je pense alors que bien de comportements, de manières de dire et de faire que je suis incapable de comprendre ne relèvent pas de l’ignorance et que celle-ci ne les explique pas. Il se peut, en revanche, qu’ils prennent racine dans le refus de voir et d’accepter l’ignorance telle une dimension inéluctable -qui nous est offerte- de la condition humaine.  

Mais ce qui provoque et qui explique cela, malheureusement, je l’ignore complètement.  ♦

peres-rabin-arafat

Ariel Sharon et l’Esplanade des Mosquées, c’est l’image qui me vient à l’esprit quand je pense par où commencer. Puis il y a des mots qui se s’enchaînent et qui s’effacent.

Il y a vingt ans, le thème était déjà la question Israël vs. Palestine ou Palestine vs. Israël pour ne pas dire vice versa. Je finissais par arracher la feuille et je la jetais telle une serviette sale, avant d’aller fumer sur le balcon, frustré et impuissant.  C’était la conséquence d’une suite de mots inutiles à propos de l’horreur de la guerre ou de la beauté de la résistance ; des phrases qui valaient moins que le papier sur lequel elles étaient griffonnées. L’abomination et la désolation : souhaiter les dire était un acte présomptueux qui ne pouvait finir que dans une poubelle.
Heureusement, il n’y avait ni internet à la maison, ni de réseaux sociaux ; je suis soulagé de penser que ces mots n’aient pas couru le risque de connaître ce destin, plutôt que celui qui leur était réservé parmi les ordures.

A ce moment-là, ils étaient deux dans l’image. Yitzhak Rabin – dont je dois toujours vérifier le prénom- et Yasser Arafat dont le nom, aujourd’hui, fait émerger dans mon esprit l’hypothèse du polonium 210, sa biographie, sa naissance en Égypte et une suite de questions troubles. Des éléments qui subissent la guerre perpétuelle que l’enterrement des faits mène à la véritable discussion.
Il s’agit d’un phénomène qui n’est pas du tout limité à Yasser Arafat, mais qui saisit une multitude de thèmes et de figures qui touchent les deux fronts opposés dans ce conflit. L’affrontement constant, lorsqu’il s’agit d’en parler ou d’en débattre, contribue fréquemment à entraver l’articulation de la pensée et de la réflexion.
Il y a vingt ans, je ne connaissais que cette issue quand j’affrontais ce thème, car le sentiment et l’émotion prenaient toute la place

C’était mon grand-père qui m’avait enseigné l’horreur de la guerre, puisqu’il avait vécu la Guerre civile d’Espagne. J’avais cependant mis à l’écart un deuxième précepte qu’il m’avait transmis. Il me disait que –surtout- lorsqu’il s’agissait d’une guerre, il fallait que je me concentre d’abord sur les arguments, cherchant à évaluer les faits. De plus, je ne devais jamais perdre le contact avec une vue d’ensemble. Mon opinion n’avait aucune valeur et n’en aurait pas eu tant que la base sur laquelle elle reposait aurait été mise à l’épreuve: il fallait qu’elle se révèle solide.  Par contre, j’aurais rencontré les idéologies, les manipulations, les doctrines, les propos captieux, les simplifications hâtives, la mauvaise foi -entre autres- et il fallait que je les reconnaisse, disait-il.

Des années plus tard, Internet était entré dans ma vie. J’avais déjà commencé ce type de travail lorsque je participais à des échanges et des véritables batailles sur des forums de discussion, mais pas de manière suffisante. Un jour, j’avais été poussé à bout. Avec du recul, j’avais finalement pris conscience que la rage et l’indignation ne suffisaient pas pour affronter la discussion. Il fallait que je creuse et que je creuse plus. Il fallait que je creuse mieux. Il fallait que j’étudie.

Les guerres qui ont marqué l’histoire de ce conflit, les protectorats, le rôle de l’Égypte, de la Syrie et des pays du Moyen-Orient. Celui des États-Unis. Les résolutions de l’ONU, les négociations, les traités. La Cisjordanie, la Transjordanie, la Jordanie. West Bank. L’histoire de Gaza.
Les différents courants du sionisme, la signification et l’idéologie du Grand Israël, la guerre civile palestinienne, les stratégies des martyres, la naissance et la croissance du Hamas, de l’OLP, de l’ANP. Les groupes palestiniens les plus radicaux. Les idéologues de la destruction d’Israël, les rapports avec le Liban, les propos des leaders d’Iran, les Israéliens opposés à leur gouvernement, les extrémistes de ce même pays, l’histoire du Fatah. Le mur, les tunnels, les roquettes, les bombardements.

La liste est infinie. Et il s’agit d’une attitude et d’un travail qui rencontrent souvent les limites imposées par la réalité, le temps, les forces, les capacités, la méconnaissance des langues, les priorités de la vie ; c’est pourquoi je ne m’arroge aucune expertise, mais l’opportunité de pouvoir aller un peu plus loin, à chaque fois. Et cela arrive surtout grâce à la confrontation honnête, au débat qui recherche et partage ce même objectif, à l’échange qui renonce au fallacieux,  à la répétition des ritournelles sans savoir pourquoi. Sans toujours y parvenir. Commettant des erreurs. Cherchant à les admettre et les corriger, évitant les fautes.

Il n’y a aucun besoin que je m’abreuve avec le bombardement d’images d’enfants morts pour que je comprenne l’horreur de la guerre. Bien entendu, je souhaite qu’elle s’arrête, que les belligérants trouvent un accord, qu’il puisse il y avoir deux états. Pourtant je me rends bien compte que mon opinion, en ce sens, ne compte rien. Il m’a été souvent dit que dans la vie, et encore plus quand il s’agit d’une guerre, il faut choisir l’une des deux parties qui s’affrontent. Cependant, si les deux parties relèvent d’une imposition, je refuse ce type de choix.

« il n’y a aucun besoin que je m’abreuve avec le bombardement d’images d’enfants morts pour que je comprenne l’horreur de la guerre »

J’ai choisi mon camp. Il est défini par la recherche des faits qui mettent en difficulté ce que je pense savoir déjà, par l’intérêt pour les éléments prouvant la manipulation de certains arguments, par la mise en perspective, par le doute appliqué à des vérités qui me paraissent trop évidentes ou faciles, par la discussion critique de ce que je dis et de ce que je pourrais affirmer.

C’est un chemin tortueux et douloureux puisqu’il fait souvent voler en éclats des convictions qui ne reposent pas sur des fondements solides. Parfois, le ton est inflexible puisque -quand il s’agit de ce conflit- la mauvaise foi, la propagande et la falsification sont toujours au rendez-vous. Cela ne sert toutefois ni à donner raison à l’une des parties du conflit, agissant comme un militant, ni à chercher à avoir raison. Cela signifie que nous tous avons la raison, puisque nous en disposons, mais qu’il s’agit de l’utiliser, tel un outil qui sert à la compréhension.  Et si dans la fermeté d’un propos il y a un erreur, elle oblige à le corriger avec la même conviction. Il n’y a pas de neutralité dans ce camp, il n’y a pas de relativité. Il y a la volonté, le besoin, la nécessité, l’objectif de la recherche –pour chaque point, pour chaque argument- de ce qui est exact, de la vérité.

Ariel Sharon et l’Esplanade des Mosquées, l’image est toujours présente. Finalement, je n’en ai pas parlé. Il vaudrait mieux que la prochaine fois, je commence par la photo du prix Nobel de la paix 1994. En tout cas -à ce point- il n’est pas question que j’efface ou que je jette ce qui est là.  ♦

Par cœur

22 juillet 2014 — Un commentaire

botticellidante

〉  Un jour un professeur dont le visage était teinté par de la mélancolie et un zeste de folie racontait que le français offrait une précieuse expression. Il était important à ses yeux que nous – ses élèves – la comprenions.

Il s’agissait de  « apprendre par cœur ». Il soulignait la différence avec « apprendre par la mémoire » qui n’existe pas en français puisque c’est une traduction littérale de imparare a memoria, apprendre par cœur -justement-  en italien.

Ce professeur pensait qu’apprendre par coeur était bien plus qu’une simple expression imagée.  A son avis, elle nous indiquait un chemin que nous aurions pu emprunter. Et il aurait été, en plus, source de plaisir.  Apprendre par cœur  ne pouvait pas se limiter à  répéter un texte, quel qu’il soit. Il s’agissait d’apprendre à le réciter ou – encore mieux – à le dire. Il affirmait que si nous avions vraiment appris par cœur, le texte aurait fini par faire partie de nous, à jamais.

A l’aide de la mémoire, nous aurions pu éprouver la sensation de rechercher en nous le texte appris. Puis le dire, avoir l’impression de le toucher et en découvrir de nouvelles significations, des recoins inconnus que nous n’avions pas aperçus auparavant. C’était, selon ses mots, comme un bagage léger qui nous aurait toujours accompagné; souvent il aurait pu aussi combler des vides.

Apprendre par coeur nous aurait permis d’acquérir des biens précieux et accessibles;  les porter en nous, sans aucun poids, au long de nos vies.  Des poèmes, des aphorismes, des chansons  qui – tôt ou tard –  auraient su répondre à des questions, souvent avant même qu’elles puissent être formulées.  D’après lui, apprendre par cœur voulait dire  vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments; les découvrir, les explorer, les vivre. Autrement, l’expression française aurait été appris par tête et pas par coeur.

 « apprendre par cœur voulait dire vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments, les découvrir, les explorer, les vivre »

A cette époque-là, la majorité des enseignants préféraient nous convaincre qu’il valait mieux comprendre que répéter des notions apprises par cœur. La lecture cérébrale, la compréhension mentale ou théorique comptaient plus qu’une sorte d’apprentissage par la parole; par le fait de prononcer, d’apprendre à travers une voie que la pédagogie en vogue jugeait dépassée.

Puis, il y a quelque temps – comme souvent- de musiques, d’anciennes publicités et autres morceaux utilisé à des fins commerciaux ont joué leur ritournelle dans ma tête. J’ai repensé à ce professeur. Bien que je n’ai jamais appris tout cela, c’est bien ancré dans ma mémoire. Encore que cela ne me déplaise pas entièrement, j’ai tout de même décidé que j’allais apprendre par cœur des textes que j’aurais choisis, dans une sorte de riposte à ce phénomène qui impose à la mémoire du contenu par le matraquage.

J’imagine que les comédiens, entre autres, connaissent l’expérience et la sensation liées à l’apprentissage par cœur et tout ce qui en découle. Depuis peu,  je goûte aussi à ce plaisir que j’ai longtemps pensé inaccessible.

Après tant d’années, j’éprouve de la gratitude pour ce professeur dont le zeste de folie n’était peut-être qu’une idée connectée à des poèmes qu’il avait appris par coeur.

Enfin, il aurait peut-être fallu que je consacre quelques mots à propos d’une dimension dont cet enseignant ne nous avait pas parlé. À mon tour, je ne vais pas le faire puisque je crois qu’elle saura se retrouver -presque comme un rite ou des boutons manquants-  dans ces mots-là. ♦

travail de Jean-François Bocle

« El unico fruto del amor es la banana », le seul fruit de l’amour est la banane. À première vue ça pourrait être un bon slogan pour accompagner l’orage de bananes qui s’abat sur nous ces jours, un peu comme les grenouilles pleuvaient dans « Magnolia », le film de Paul Thomas Anderson de 1999. Sauf que la banane comme seul fruit de l’amour à l’origine n’était pas un hymne à la paix et à la tolérance. Cette banane-là n’était qu’un substitut phallique à deux sous puisque la suite était « es la banana de mi amor ». C’était le texte d’un  morceau chanté il y a quelques année par Michel Chacón, mi-grivois mi-paillard, sur les notes d’un banal cha-cha-cha.

Depuis que le 27 avril le joueur du FC Barcelone Dani Alves, lors d’un match contre Villareal, a récolté et mangé une banane qui lui a été lancée avec une intention raciste par un spectateur, la pluie de bananes ne semble pas vouloir s’arrêter.
Avec son geste, Dani Alves a d’abord enlevé à la banane toute la connotation que le raciste dans son imbécillité a cherché à lui conférer, la traitant pour ce qu’elle est : juste un fruit. Un geste d’une simplicité spectaculaire, relayé à une vitesse supersonique à travers la planète par tout type de média. Ensuite, signifiant leur antiracisme, des stars du football ont posé avec une banane dans des photos relayées par les réseaux sociaux. De suite, elle ont été imitées par un nombre incalculable de personnes.

Des bananes, des bananes et encore des bananes. Non seulement ces derniers jours, vu que les joueurs de football noirs subissent des gestes et des mots racistes qui les comparent aux singes depuis trop de temps.   Une manière d’agir qui a été adoptée aussi par des joueurs. Sergi Busquets, l’international espagnol du FC Barcelone, avait par exemple été filmé en 2011 lorsqu’il traitait un adversaire de singe.

« les joueurs de football noirs subissent des gestes et des mots racistes qui les comparent aux singes depuis trop de temps »

Entre-temps, le supporter du Villareal responsable du geste à l’encontre de Dani Alves a été expulsé à vie du stade de son club. La presse espagnole a révélé que Neymar – également joueur brésilien du Barça-  avait déjà sollicité un conseil à des spécialistes en communication afin d’élaborer une riposte aux chroniques insultes racistes dans les stades. L’idée de retourner la situation avec humour, afin de provoquer ensuite une espèce de mouvement, a donc émergé. Suite au geste de Dani Alves, Neymar a donc publié sa photo avec une banane utilisant les réseaux sociaux.

Dans un esprit hip-hop qui retourne l’insulte raciste au profit de celui qui est dénigré, le détournement de la banane a pris très rapidement une dimension énorme. Quelques jours seulement après le geste de Dani Alves, la banane a de nouveau dépassé son statut de fruit, réutilisée comme arme symbolique contre le racisme dans les stades. Il se peut cependant que la vitesse de la propagation et la dimension de cette vague puissent produire une rapide saturation.

Il faut par exemple espérer que la grande marque de bananes ne profite pas de cette situation pour récupérer et profiter de ce nouveau statut de ce fruit. Une stratégie qui pourrait prendre forme en vue de la Coupe du Monde au Brésil afin d’asseoir encore plus la position de la marque sur le marché. Il ne serait alors pas surprenant que « le seul fruit de l’amour » puisse servir de slogan et de musique d’une campagne publicitaire indigeste, construite autour de l’antiracisme afin de consolider et gagner des parts du marché bananier.

À ce moment là, pour combattre « el unico fruto del amor »,  la meilleure réponse pourrait avoir un esprit punk. Inspirée -pourquoi pas- par la musique de « The Chikitas » et utilisée comme une sorte de « Bazuka » contre l’invasion de toute sorte de banane mutante.  ♦

 

George Carlin

 Louis CK est l’un des meilleurs comedians en vie, sinon le meilleur. Vivant, car George Carlin est mort en 2008. Lors d’un hommage prononcé en 2010 à la mémoire de ce dernier, Louis CK explique pourquoi ce formidable comedian compte tant pour lui.

Louis CK raconte qu’il avait découvert le rire, qu’il souhaitait réussir à faire rire grâce à George Carlin; il avait donc commencé une carrière de comique. Il se produisait dans un stand-up d’une heure qu’il avait joué pendant quinze ans. « C’était de la merde » dit-il.

Louis CK raconte qu’il se sentait pris au piège par son heure de stand-up et par ses blagues alors que George Carlin revenait chaque année sur scène avec un tout nouveau spectacle. « Comment faisait-il ? ». Il avait finit par lui poser la question et George Carlin lui avait répondu que dès qu’un spectacle était fini, il jetait tout et il recommençait. Comment est-ce que Louis CK aurait pu se débarrasser de son spectacle? Désespéré, il prit la décision de suivre l’exemple de celui qu’il admirait: c’était la seule issue et il lui avait donné le courage de le faire. « Sauf qu’après avoir jeté les blagues sur les avions et les chiens que reste-t-il ? Il faut aller plus en profondeur, parler de tes sentiments, de toi.  Alors tu fais des blagues là-dessus, puis tu les jettes. Et puis tu vas encore plus en profondeur : tu parles de tes peurs et de tes cauchemars ». Louis CK dit qu’il avait commencé à suivre ce processus. «Qu’est-ce que je veux dire vraiment et que j’ai peur de dire ? ».

 « quand le spectacle était fini,  il jetait tout et recommençait »

Sans vouloir suivre la trace de ces deux formidables comedians, bien que je n’ai pas le talent de faire rire, j’ai été très marqué par cette question : « Qu’est-ce que je veux dire vraiment et que j’ai peur de dire ? ». J’ai été touché au point de vouloir essayer de mettre cela en pratique, au risque de m’en prendre plein la figure. J’ai alors pensé au fait que la mort de mon père serait une libération. Mais que cela n’est pas vrai, parce que j’ai tellement peur que mon père meure qu’en réalité, sa mort pourrait me libérer de cette peur, pas de mon père.

Mais tout ça est aussi faux. Ce qui est vrai et qui me fait vraiment peur c’est de croiser le regard de mon père sachant qu’il a lu ce que je viens d’écrire. Ce n’est pas drôle, je le reconnais. Mais j’ai imaginé mon visage à ce moment-là.

Et ça, ça m’a fait rire.  ♦

*hommage de Louis CK à George Carlin, mars 2010

 memoireeffacee

Va savoir si au début il y avait les dix commandements. En tout cas, à un moment donné il y a eu une liste de paroles. Impossible ici de la compiler par cœur d’autant plus qu’il est plutôt simple d’aller la rechercher sur les voies infinies du Net.Il serait plus difficile d’en vérifier la véracité à la source, mais ça c’est une autre question.

 Et puis il y a les sept pêchés capitaux qui comme les prénoms des sept nains continuent d’être compliqués à apprendre de manière définitive. Il est plutôt aisé d’imaginer l’éventuel lecteur se mélanger les pinceaux entre l’avidité et Joyeux, la jalousie et l’autre nain dont le nom reste sur le bout de la langue. Eh bien non, l’avidité et la jalousie ne figurent pas parmi les sept pêchés capitaux, inutile de le souligner vu qu’entre-temps Internet a fourni la réponse.

Il  y a aussi les sept merveilles du monde qui ne pouvaient pas se limiter au monde antique.   C’est pourquoi il y a eu les sept nouvelles merveilles du monde: il fallait qu’un bâtiment de Zaha Hadid vienne concurrencer les jardins suspendus, un peu comme Maradona joue un match impossible contre Pelé alors que Messi est appelé à la rescousse par les plus jeunes.

Les listes ne sont pas une nouveauté et elles continuent des nous accompagner lors de notre rapide lecture du monde. Cependant, depuis qu’Internet s’est imposé à notre usage quotidien du savoir, les listes semblent vivre un nouvel essor.

D’autant plus que le fil des réseaux sociaux se débarrasse encore plus rapidement de l’ancienne nouvelle à l’aide d’une autre, plus récente.  Les techniques d’écriture pour le web ont été répétées à la nausée. Il faut faire court, réitérer les mots clef, intégrer des images à la rédaction des articles, mettre en évidence des titres de paragraphe et des mots à repérer. Il faut favoriser l’ingestion du produit, faciliter la digestion de son contenu comme s’il s’agissait d’une nourriture prémâchée avalée lors d’un processus régressif qui réduit les composants à leur plus simple dénominateur. La quantité totale de matière consommée peut alors augmenter, au risque du gavage et de l’indigestion.

« c’est un format qui produit une saturation lente, la mort du style, la fin du récit »

Pour faciliter encore plus la tâche, les listes ont été adoptées tel un ersatz journalistique à induire le click : ce sont les dix façons d’être heureux, les quinze endroits abandonnés, les quatorze inventions oubliées, les treize mots qui provoquent l’attention, les douze choses que nous ne savions pas. Les listes s’empilent les unes sur les autres poussant la liste précédente plus loin dans le tube digestif des informations acquises grâce aux listes, puis oubliées.

C’est un format qui produit une saturation lente, la mort du style, la fin du récit, l’agonie de la rédaction ; comme une cigarette après l’autre emmène à l’expiration définitive. Il y aura toujours une liste plus récente qu’une autre . Tandis que de la liste originale nous n’avons pas encore appris l’ensemble des commandements.

Et le dernier des sept nains manque toujours à l’appel. ♦

Il y a des applications pour savoir où je suis, la direction à prendre, les points d’intérêt autour de moi, les horaires de départ, le temps estimé du parcours, la météo prévue à l’arrivée. Mais l’écran ne sait pas me filer l’envie de bouger, ne m’avertit pas s’il y a une autre personne sur laquelle je fonce tandis que je le regarde, l’écran.

L’interface portable branchée constamment au réseau ne m’enseigne pas l’attitude à avoir quand je croise l’autre : dois-je foncer tête baissée et dire « pardon » ou chercher un contact visuel et demander pardon seulement si effectivement je lui file –par inadvertance- un coup? Il y a des applications pour faire le billet, pour gérer les listes à compiler, pour stocker les pages à lire, les rendez-vous à ne pas manquer, les films soi-disant incontournables, les concerts à ne pas rater. Des applications qui m’informent à propos de la musique qui se joue, qui traduisent les mots que je méconnais ; qui m’aident à gérer le temps qui reste, les tâches à réaliser, les délais à tenir.

 Il n’y a aucune trace -par contre- d’un système qui puisse forcer l’insupportable musique diffusée dans l’ascenseur à s’éteindre, à faire disparaître les panneaux publicitaires qui me saturent ; qui saurait éloigner les prosélytes qui m’emmerdent, les odeurs qui m’horripilent, les sensations désagréables, les mots qui m’enragent, les comportements que je hais.

 « aucune application n’arrive à faire ressentir la motivation, l’envie, la peur, le désir, l’oubli »

Les applications qui me disent ce qu’il faut manger, penser, envisager, visiter, choisir, sélectionner, éliminer, organiser ne manquent pas. Il y a un nombre incalculable d’applications pour mesurer la quantité de pas effectués dans une journée, l’intensité du rythme cardiaque, la qualité du sommeil, les calories ingurgitées. Pourtant, lors d’une nuit d’insomnie, l’appareil ne propose absolument rien pour retrouver le sommeil. Dans sa mémoire il n’y a rien qui puisse substituer le goût qui manque, la sensation absente, le souvenir qui s’efface. Sauf à indiquer des tâches à suivre, aucune application n’arrive à faire ressentir la motivation, l’envie, la peur, le désir, l’oubli.

Il y a des applications qui décrivent la technique, qui montrent les processus ; des logiciels qui dénombrent, détaillent, répertorient. Il y a des applications qui nous donnent accès à des bases de données, des cartes de tout type, des écrits stockés. Et pourtant aucune ne nous enseigne à chercher, agréger, discriminer, évaluer.

Il y a un manque d’applications évident et manifeste qui me donne envie de me débarrasser de celles que j’ai accumulées. Un geste spectaculaire, irréfléchi, impulsif mais rempli de panache. Sauf qu’après le vide pourrait s’instaurer. Et je serai perdu.  ♦

J.Buckley

〉 Avec l’explosion des réseaux sociaux, une manière d’applaudir, exalter et relayer des séquences vidéo a vu le jour, s’amplifiant. Il n’est pas question ici de vidéos en style caméra cachée ou de film réalisés avec un drone plutôt qu’avec une caméra fixée sur le casque d’un skieur hors-piste.
Ce sont ces vidéos inspirées par les émissions de téléréalité où tout un chacun peut vivre un instant de célébrité qui ne dure pas plus de temps que celui qu’il faut pour presser la moitié d’un citron. Des personnes communes qui en quelques instants sautent de l’anonymat le plus banal à une célébrité qui en réalité n’est que son succédané fast-food. Aussi vite célébrée que consommée. Oubliée tel un gobelet au coin d’une rue puisqu’elle ne contient pas assez de valeur pour que le commun des mortels prenne la peine de la jeter dans une poubelle.

C’est l’enfant qui réussit à chanter une version d’un morceau interprété par  Bilie Holliday qui produit des frissons, des applaudissements et des clicks ; des partages et des retweet. Un enfant déjà oublié, donné en pâture à un public vorace de ce type de séquence. Qu’importe que l’enfant chante une chanson sombre, d’une mélancolie infinie et qui évoque le suicide. La bannière publicitaire sous la vidéo du moment, la course effrénée à l’avalanche de clicks, coûte que coûte.
Puis c’est l’oubli, enfui sous un amas de séquences du même type, mais plus récentes.
Où sont le talent, le travail, la discipline, la trajectoire ? Nulle part. Il y a parfois un brin d’adresse, certes. Mais elle est brûlée avec son sujet sur l’autel de la notorieté éphémère, la rendant aussi esclave du profit au très court terme. Immolés sur scène au nom de l’émotion des spectateurs: aussi fugace que superficielle.

« maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule »

Il y a eu la femme vierge à ses cinquante ans, l’homme qui reproduit « La Marseillaise » avec ses capacités en aérophagie. Il y a eu l’adolescente à la voix de salope, la sœur qui reproduit la pâle copie de musique pop, avec l’ajout d’une saveur d’église qui voudrait se défroquer. Et puis des anonymes encore plus anonymes qui forment le socle grisâtre sur lequel ces pseudo-célébrités au goût édulcoré s’étayent pour  se produire et émerger, comme si elles sortaient d’une ligne de production d’une usine « Tricatel ».

Et maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule, cette version aurait mérité de rester cloîtrée dans la plus plate banalité. Par contre elle a été propulsée à la vision planétaire à travers internet et les réseaux sociaux. Il y a alors les applaudissements, les commentaires exaltés, les émotions à l’emporte-pièce. L’inutile et futile version imposée dans la time-line de toute personne inscrite à n’importe quel réseau social.
Il faut une puissante dose d’antihistaminique afin de pouvoir supporter ce type de séquence. Il n’est pas nécessaire d’élever Leonard Cohen à la dimension du sacré. Cependant, il est indispensable de poser sa version d’ « Hallelujah » sur l’autre bras de la balance pour se rendre compte de la vacuité et de l’insignifiance de l’interprétation du prêtre.

A chaque fois, lors d’une vidéo de ce type, il est nécessaire de réactiver la mémoire, le souvenir et l’esprit critique pour ne pas se faire avoir par ces produits saturés d’une sorte de glutamate qu’il suffit d’enlever pour qu’ils  revèlent à première vue leur fadeur, leur platitude et leur inutilité.

Ou alors, il y a mieux. N’importe qui peut faire n’importe quoi et le spectateur aussi. Car celui-ci peut ignorer, tout simplement : « Hallelujah ! »  ♦

hollande-segolene 1988

 Le remaniement. François Hollande. Manuel Valls, Premier ministre. Arnaud Montebourg  « Ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique ». Comme si la reprise de la production par l’industrie française était imperméable à l’économie. Comme si le numérique n’était pas un outil de redressement productif grâce aux entreprises spécialisées dans les IT ou actives dans le secteur du software . Celles-ci, voulant être pinailleur, il faudrait les nommer « entreprises consacrées à la production et au développement de logiciels informatiques» afin de s’aligner avec l’idéologie du « Made in France » martelée sans grands résultats par ce même ministre.

En effet, la courbe du chômage en France ne veut pas entendre raison, coriace dans la direction prise. Et dire que son inversion a été à maintes reprises invoquée par François Hollande, Jean-Marc Ayrault et par le ministre du redressement productif. Rien. La courbe du chômage n’obéit pas aux injonctions du pouvoir.
Il faudra tout de même trouver un remède, une solution, à ce problème.
À croire qu’un « Ministère de l’inversion de la courbe du chômage » puisse voir bientôt le jour. A moins que cette mission ne soit pas attribuée, à travers une fonction supplémentaire, à l’actuel ministre de l’économie etc. Séparée de tout le reste, bien entendu : « …du numérique et de l’inversion de la courbe du chômage ».

Ce serait dès lors curieux de voir comment les graphistes de Bercy pourraient résoudre le casse-tête produit par une nouvelle carte de visite d’Arnaud Montebourg et ses nombreuses fonctions. Au pire le ministre pourrait proposer une impression recto verso et l’affaire serait réglée. Celle de la nouvelle carte de visite et non pas le problème de direction de la courbe du chômage qui -elle- pourrait continuer sa course sans aucun obstacle.

« La nomination de Ségolène Royal au gouvernement me fait penser à une comédie américaine sur le câble »

Et puis il y a Ségolène Royal. L’ex-compagne de François Hollande est entrée au gouvernement, au Ministère de l’écologie, produisant ainsi une situation plutôt cocasse. Il n’est donc pas impossible que le gouvernement commence à réfléchir à une « Commission spéciale pour la transparence des relations entre partenaires ou ex-partenaires au sein des classes dirigeantes »: histoire de faire taire les magazines people, ravis de déverser des tonnes d’encre à propos de la relation Hollande-Royal.

Comme si le feuilleton n’était pas assez tordu, un détail croustillant vient le garnir. En effet, lors de la campagne de Ségolène Royal pour l’élection présidentielle de 2007, Arnaud Montebourg avait prononcé une petite phrase qui n’a pas perdu de sa saveur. Il était alors le porte-parole de Ségolène Royal et invité par le « Grand-Journal » de Canal+ avait affirmé : «Ségolène Royal n’a qu’un seul défaut: c’est son compagnon ».

En France pour diriger pendant une journée « Libération », l’écrivain américain James Ellroy a dit: « La nomination de Ségolène Royal au gouvernement me fait penser à une comédie américaine sur le câble. Mais à la télé américaine, l’ex-femme serait devenue lesbienne et aurait eu une aventure torride avec une femme du nouveau gouvernement. Et lui reverrait la maîtresse avec laquelle il a trompé sa première femme ». Un style de scénario que le feuilleton à la française ne réussit manifestement pas à égaler.

François Hollande, Ségolène Royal et Arnaud Montebourg : les voilà finalement réunis. La telenovela à la française peut continuer. ♦

*James Ellroy à Libération: http://bit.ly/1oxORoK

*Arnaud Montebourg au « Grand Journal », Canal+ »,  http://bit.ly/1k7wMvU

1200px-Rage

Il y a des personnes qui ont choisi de penser tout bas ce que d’autres hurlent. Elles reconnaissent leurs instincts de rage, leurs pulsions de vengeance, mais les transforment et les trient avec le tamis rationnel. Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas museler ni leurs émotions ni leurs sentiments, mais qui empêchent leur indignation ou leur révolte de se transformer en violente fureur.

Il y a des personnes qui ont le courage de s’interroger en soi ou qui partagent leurs doutes les plus sombres et les questions qui les torturent sans pour autant prendre l’autre à la gorge.

Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas utiliser la raison et la pensée pour s’interdire toute vague sentimentale ou réaction émotionnelle puisqu’ils reconnaissent que celles-ci leur indiquent un cap, une direction à suivre.
Il y a des personnes qui ont le courage d’afficher leur indignation, le scandale qui les inonde, la commotion qui les envahit, les mains qui tremblent, mais qui n’étranglent ni l’action ni l’opinion de mots, de propos et de gestes brutaux, insultants et parfois abjects.

« Des personnes sont réduites au statut de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage »

Bien souvent ces personnes sont réduites au statut impalpable de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage, vu qu’elles persévèrent à ne pas se laisser emporter par une vague hurlante. Une marée hargneuse, sans pudeur, qui démolit tout lors de son passage; composée de brutes qui revendiquent de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais qui prennent en otage la pensée des autres et surtout leurs choix.

Et c’est en ce sens que la raison et la pensée se révèlent nos plus précieux instruments. Il n’est pas question –encore une fois- de réduire les passions, la ferveur, la tristesse ou toute autre émotion à un frein de l’envergure humaine, mais de réaffirmer qu’à l’aide de ces instruments nous conduisons notre développement.
Il s’agit d’une affirmation ferme, intransigeante, inflexible.
Une brèche, une fissure, une déchirure sont inévitables. Cependant, ne pas recoudre avec le fil de la raison et de la pensée signifierait laisser que les plus bas instincts s’infiltrent, grossissent, s’amplifient acquérant un volume et un poids qu’il serait ardu -alors- de freiner. ♦

The Italian Mitrokhin commission chairma

Depuis que la Cour de cassation a confirmé le 1er août dernier la condamnation de Silvio Berlusconi à quatre ans de prison, l’Italie vit une nouvelle période d’instabilité politique. Malgré cette sentence, Silvio Berlusconi reste très populaire au sein de l’électorat italien. Grand connaisseur de la réalité politique italienne, Paolo Guzzanti, journaliste, essayiste et ex-parlementaire de centre-droite, nous reçoit chez lui, à Rome. Il nous explique pourquoi l’ex-Premier ministre italien reste susceptible de rester sur le devant de la scène.

Comment expliquez-vous la persistance de la popularité 
de Silvio Berlusconi?
Tout d’abord, l’histoire de la République montre que la majorité de l’électorat italien n’a jamais souhaité élire la Gauche au pouvoir, s’exprimant même contre celle-ci.
En plus, bien qu’il soit décrit, surtout à l’étranger, comme un pitre grotesque, Berlusconi reste aujourd’hui très populaire, selon le principe de l’« underdog »: il est le joueur qui s’oppose au favori et qui attire les faveurs du public. Il est aussi l’homme persécuté : bon nombre d’Italiens le soutiennent, car ils ne considèrent pas la justice italienne comme crédible.

Comment est-ce que vous expliquez cela ?
La magistrature italienne est une corporation de pouvoir. À l’époque de Tangentopoli, le vaste système de corruption que l’enquête Mani pulite a révélé en 1992, lorsque les partis historiques ont été balayés, les magistrats ont rempli le vide de pouvoir. Le Parquet de Milan intimait alors l’ordre au Parlement de légiférer! C’est une caste autoréférentielle. C’est un cas unique : en France la magistrature, à y regarder de près, répond à l’Exécutif. Dans les pays anglo-saxons, en partie, elle rend compte à l’électorat. En Italie, la magistrature ne jouit pas de l’autorité et du respect qu’elle a dans ces pays.

Comment jugez-vous la condamnation prononcée en août contre Berlusconi ?
Je l’ai lue et elle ne me convainc pas. Elle ne présente aucune preuve irréfutable de sa culpabilité. Berlusconi peut aisément dire qu’elle n’est pas crédible et que les juges le visent personnellement. D’autant qu’une affaire liée à Antonio Esposito, le président de la Cour de cassation qui a rendu la sentence, vient d’émerger. Il y a deux ans, en présence de témoins, Esposito a fait des blagues, affirmant que si un jour il avait eu affaire à Berlusconi, il l’aurait ruiné. Le citoyen italien ne peut pas faire confiance à une justice manifestement partiale.

Le Cavaliere affirme qu’il est persécuté par les magistrats: êtes-vous d’accord?
Berlusconi a affronté d’innombrables procès. Je ne saurais dire s’il s’est rendu coupable de certains délits. Il se peut que oui. Je constate cependant qu’il a été l’objet d’un acharnement judiciaire atypique. C’est statistique : au fil de sa trajectoire politique, les procès envers Berlusconi se sont intensifiés.

Est-ce que la sentence contre Berlusconi va désintégrer la Droite italienne?
Non. Que cela nous plaise ou pas, la Droite italienne, c’est Berlusconi. Elle ne peut pas compter sur plusieurs dirigeants. Il détient personnellement la confiance d’une partie de l’électorat, estimée aujourd’hui à 27%. La Droite italienne disparaîtra avec le départ de Berlusconi et je pense que cela n’arrivera que lorsqu’il sera mort, quand il sera physiquement dans le cercueil. Tant qu’il sera vivant, Berlusconi restera un leader politique. Il a un charisme et exerce un pouvoir de séduction qui empêchent toute compétition pour le leadership de son parti.

Comment se fait-il qu’un seul homme puisse prendre en otage le gouvernement à cause de ses déboires avec la justice?
Il y a une dimension judiciaire et une dimension politique. La sentence de la Cour de cassation a des répercussions politiques. La preuve : dès que la sentence a été rendue, la Gauche a demandé à Berlusconi de se retirer de la scène politique, sachant pertinemment que son parti, sans lui, n’a pas de réelle existence. Preuve en est: le Président de la République vient de supplier Berlusconi de ne pas faire tomber le gouvernement de coalition ; il s’est adressé au leader politique et non pas à Berlusconi en qualité de repris de justice.

Comment l’Italie peut-elle sortir de l’instabilité actuelle ?
Je peux me tromper, mais je pense que Berlusconi ne va pas faire le choix de provoquer une crise de gouvernement. À mon avis, il n’y aura pas de nouvelles élections dans l’immédiat. Par ailleurs, en ce moment, Berlusconi serait susceptible de les gagner. Si Berlusconi retire son soutien, le gouvernement de coalition tombera. Il se peut qu’une autre majorité se crée, mais je ne crois pas que le Président de la République donnera mandat à un gouvernement porté par une majorité instable, faible ou dépendante de Beppe Grillo.

Quelle serait la meilleure issue à votre avis ?
Je pense que la meilleure solution consisterait en élections organisées dans une année, idéalement sur la base d’une nouvelle loi électorale. Avec le gouvernement Monti, l’Italie a été placée dans une situation inconstitutionnelle dictée par l’urgence. Lors des dernières élections, l’électorat a voté à un tiers pour le PD, à un tiers pour le mouvement de Grillo et un tiers pour Berlusconi, ce qui a conduit à l’actuel gouvernement de coalition. Il faudra que le peuple confirme son vote.

Et la plus mauvaise ?
Le plus mauvais parmi les scénarios serait que Giorgio Napolitano, irrité et fâché, démissionne et bloque la politique italienne. La réalité politique italienne dépasse toujours la fantaisie. Mais je souhaite à mon pays qu’il puisse trouver, dans l’année qui vient, une alternative à Berlusconi. ♦

*Paolo Guzzanti est né en 1940 à Rome. Il a été journaliste à « Il Punto », « L’Avanti ! et « La Repubblica ». Il a été éditorialiste et correspondant aux États-Unis de « La Stampa », vice-directeur de « Il Giornale » et éditorialiste de « Panorama ». Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Ustica, la verità svelata » (1999), « Guzzanti vs. Berlusconi » (2009), « Guzzanti vs. De Benedetti ” (2010) et « Senza più sognare il padre » (2012). En 2010 il a publié un pamphlet intitulé « Mignottocrazia » : une critique acérée des rapports entretenus par Berlusconi avec les femmes et de la condition féminine en Italie. Élu sénateur en 2001 avec le PDL, il a présidé de 2002 à 2006 la Commission d’enquête parlementaire relative à l’infiltration d’agents du KGB dans l’Italie de l’après-Deuxième guerre. Député du Parlement jusqu’en 2012, il a quitté , en 2009, le PDL critiquant durement Silvio Berlusconi pour ses liaisons avec Vladimir Poutine.

retirada

〉J’écris le français avec mon français parce que ça me plait, parce que ça m’amuse, parce que  j’aime ça. Je me divertis, je trouve ça cool, passionnant, difficile, captivant, compliqué, absorbant bien que je sache qu’il ne faut pas exagérer avec les adjectifs, les adverbes, les incises –qui pourraient par leur longueur polluer le message et confondre le lecteur sur l’objectif visé par un texte perçu comme un amas de mots mis en forme par un type qui parle italien, espagnol et qui ne sait même pas prononcer une phrase correcte en allemand- les allitérations, les formules alambiquées, les poncifs, les idées reçues, la facilité.

Je le fais, car je m’arroge le droit de m’approprier d’un matériau éloigné que je gratte parfois comme une guitare électrique mais qui souvent, je l’admets, devient pédant, ennuyeux et perd l’arôme des premiers billets d’ « un ristretto ! ». Personne ne m’oblige à remplir de mots une page A4, ma tête de notes, mes idées de questions traduites et mélangées dans un mixer multilingue qui ne tourne pas très régulièrement . Il s’agit d’un acte libre, souvent torturé, probablement narcissique et désintéressé avec lequel je ne gagne un centime et qui m’induit à reprendre une clope.

« Je vais continuer à écrire le français avec mon français et si un jour quelqu’un trouve une note funky dans mes mots, j’en serai ravi »

C’est de la désinvolture et très souvent, comme les mots qui se suivent l’un après l’autre ici,  c’est le reflet de ma balourdise, de ma gaucherie. Souvent je doute, voulant tout jeter à la poubelle. Cliquer, supprimer définitivement. Effacer ces billets qui s’empilent dans un tas de vieux papier électronique. Mais je ne le fais pas, parce que je ne possède que ces mots en français et en italien, désormais, ce serait la même chose.

Je le publie puisque c’est mon espace, car quelques lecteurs s’amusent des maladresses stylistiques, linguistiques, de l’exotisme méditerranéen sans s’offusquer du code des bâtards. Je vais continuer à écrire le français avec mon français et si un jour quelqu’un trouve une note funky dans mes mots, j’en serai ravi. Pour le reste, je m’aperçois bien que chercher à malaxer une matière étrangère puisse l’endurcir ou la balafrer. Mais je crois toujours qu’il y ait quelqu’un qui puisse esquisser un sourire parce qu’il est familier avec cette matière-là. ♦

homs

« Et alors, à votre avis, est-ce qu’ils vont bombarder la Syrie ou pas ? ».  « Je ne sais pas, franchement, je n’en ai aucune idée ». « Mais vous devez avoir une idée, vous. Dites-moi qu’est ce que vous pensez, vous devez bien avoir une opinion ! »

J’ai été tenté de répondre  – comme je l’ai souvent lu et entendu cette semaine –  que je n’ai pas d’opinion à propos de l’éventuelle intervention militaire en Syrie. Mais le monsieur en question n’est pas du tout inexpérimenté et aurait pu facilement détecter que je n’aurais pas dit la vérité tout en essayant de ne pas mentir. La tentation a été de lui répondre de manière évasive ou par un paradoxe.
La conversation a bien entendu continué et avec elle j’ai amené à la maison bon nombre de questions.

Est-ce que j’ai une opinion à propos d’une éventuelle intervention en Syrie après le temps que j’ai passé à lire cherchant à comprendre ? Après une forte dose d’esprit d’escalier, une voix intérieure me dit que j’aurais pu dire que je cherche à construire mon opinion tout en m’informant, essayant de penser à la question. Et comme celle-ci est très complexe, je n’ai pas encore d’opinion solide.
Aussi, j’aurais pu affirmer que le nombre des victimes, de réfugiés, de blessées est arrivé à un ordre de grandeur qui dépasse l’entendement ; que les actes de Bachar Al-Assad ont été exécrables, que la diplomatie, les discussions, l’issue pacifique n’ont produit aucun résultat et que la guerre en Syrie est si grave qu’une intervention s’impose.

« la peur que les images à propos de l’attaque à l’arme chimique aient été un montage, la peur que Bachar Al-Assad ait vraiment utilisé des armes chimiques et que les rebelles aussi »

Exposer mes peurs aurait-il été utile? La peur que les images à propos de l’attaque à l’arme chimique aient été un montage, comme elles l’avaient été pour le présumé massacre de Timisoara, ou la mort de Ceausescu. La peur que Bachar Al-Assad ait vraiment utilisé des armes chimiques, et que les rebelles –comme l’avait dit Carla del Ponte au mois de mai- aussi. Et bien d’autres peurs encore, comme celles issues de la guerre en Iraq. Ensuite, nous aurions pu égrainer les nouvelles du jours et en discuter.

Cependant, le fort accent espagnol et les rides de mon interlocuteur ont réfléchi des traits d’une histoire commune à celle de ma famille, liée à la guerre civile espagnole.
Dans notre au revoir toute notre impuissance face à une guerre qui se dessine et -surtout- face à une autre qui a lieu depuis trop longtemps.
Mon opinion à propos d’une éventuelle intervention en Syrie peux et pourra donc attendre. A l’opposé de la population civile syrienne meurtrie par la guerre qui -elle- ne le peut pas. ♦

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〉Il y a de plus en plus cette tendance de ne plus rien commencer puisque tout débute. Finalement, c’est l’indice d’une représentation continue : quand tout débute et plus rien ne commence c’est comme si à chaque fois il y avait une première, une nouvelle et perpétuelle levée de rideaux. Si au tout début, par exemple, à la place du commencement il y avait eu un début alors le projet aurait été différent. Aujourd’hui, au contraire, le projet semble changer puisqu’il y a de moins en moins de fatalités et de plus en plus de défis. La fin d’un projet en appelle un autre, dans une courbe de croissance nourrie d’efficience. Il s’agit d’une tendance de plus en plus difficile à mesurer dans le discours, mais qui recherche un ensemble de mouvements qui se suivent. Les courbes du graphique de la vie dictent, résument et synthétisent les nouveaux projets, l’efficience et le début d’une nouvelle tendance qui généralement vise la hausse plutôt que la baisse.

De moins en moins de personnes peuvent s’extraire de cette tendance à relancer les défis, qu’ils soient du quotidien, professionnels ou carrément hédonistes. Alors tout débute car chaque mouvement de commencement est en réalité une série qui annonce un ensemble de décisions et d’actes qui s’assemblent d’abord dans un projet,puis dans un chantier qui ne peut pas commencer vu qu’il débute.

« Les courbes du graphique de la vie dictent, résument et synthétisent les nouveaux projets, l’efficience et le début d’une nouvelle tendance qui généralement vise la hausse plutôt que la baisse »

Prétendre que tout ne soit pas –de plus en plus- dévoré par les chantiers des défis et des projets ressemble aujourd’hui à un combat d’arrière-garde. Dans l’éternel commencement du même réside l’illusion de l’éloignement de la fin, c’est pourquoi il convient de débuter plutôt que de commencer. Proposer un autre chantier ou un projet différent serait aussi compliqué, puisqu’il serait inscrit dans le même type de démarche : sortir du défis permanent par un autre défis est en effet paradoxal.

Ayant de moins en moins d’idées pour sortir de l’impasse provoquée par de plus en plus de projets et de chantiers qui visent à la fois à l’efficience et à la croissance, laissant de moins en moins d’espaces à la respiration et à l’imprévu, le projet pourrait être celui de résister. A moins que résister  puisse se révéler trop dur. L’issue pourrait alors se matérialiser, dans un moment de détresse, dans l’abandon de tout projet. Laisser le chantier en l’état pour s’en extraire; renoncer aux courbes et aux tendances pour en finir. ♦

« Je trouve qu’il faudrait que nous réfléchissions à propos de notre habitude de répondre par « c’est vrai ? » lors de nos dupontdupont2conversations. Souvent je suis déstabilisé, car je ne comprends pas s’il s’agit d’un tic de langage ou d’un besoin de sincérité dans le dialogue »

« C’est vrai ? »

« Non, en réalité c’est faux. Je me moque de toi en disant le contraire de ce que je pense. J’affirme cela, mais j’admets que non, en réalité c’est faux »

«C’est vrai ? »

« Non, c’est faux puisque -comme je viens de te dire- c’est vrai»

« J’ai de la peine à te suivre, c’est compliqué. Est-ce que ça va toi ? »

« Et toi ? »

« Tu ne peux pas me répondre comme ça, c’est détestable ! »

« C’est vrai ? »

« Non, en réalité c’est faux. Mais je ne me moque pas de toi en disant le contraire de ce que je pense. Je te dis cela, mais j’admets que c’est faux. »

« C’est vrai ? »

« Oui, c’est vrai, puisque je viens de te dire que c’est faux »

« C’est détestable et à la fois ça ne l’est pas. T’es sûr que ça va ?»

« Et toi ? »

«Oui, mais je trouve qu’il faudrait que nous réfléchissions à propos de notre habitude de répondre par « c’est vrai ? » lors de nos conversation. Souvent je suis déstabilisé car je ne comprends pas s’il s’agit d’un tic de langage ou alors d’un besoin de sincérité dans le dialogue»

« Ce n’est pas faux »

« C’est vrai»

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〉L’inventaire est long, très long, interminable. Le dater paraît compliqué, mais quelque part il y a sûrement une équipe de spécialistes qui pourrait remonter le flux électronique des données émises pour en déterminer la genèse. Il est probable que la mémoire accumulée par les serveurs de Google ou ceux de Facebook puisse permettre de repêcher la première séquence numérique alignant les trois lettres: R.I.P. « Rest in peace », forme anglo-saxonne qui a reduit à l’oubli l’expression latine « Requiescat in pace » . L’italien étant désormais délimité par la péninsule, « Riposa in pace » pour le monde n’est plus.
Il n’y aura ici aucune tentative de retracer la liste puisque l’oubli d’une personnalité plutôt que d’une autre pourrait faire du tort à celle ou à celui qui en détecte l’absence. Personne ne sera blessé, chacun pourra retrouver les noms et composer son souvenir.

Ainsi, en plus de remplir la fonction qui rappelle les dates d’anniversaires parfois oubliées, les réseaux sociaux ont fait émerger, l’incluant dans les fils des évènements, l’expression du deuil online signifié par les trois lettres : R.I.P. Dans ces moments, ne pas dire la douleur éprouvée, le sentiment de vide ressenti face à l’écran, pourrait signifier que l’internaute n’est pas concerné par le décès d’une personnalité plutôt que d’une autre. En revanche, inscrire les trois lettres pourrait exprimer à la fois le sentiment de vide ressenti et la nécessité de communion -dans le deuil- avec ceux qui l’expriment. Un acte qui renforce l’appartenance à un groupe ou une communauté. Un geste qui affirme un trait d’un caractère ou d’une personnalité. Cela donne lieu à une étreinte collective se formant sur les circuits qui relient nos machines et qui nous met en contact -par écrans interposés- les uns avec les autres.

« inscrire les trois lettres pourrait exprimer à la fois le sentiment de vide ressenti et la nécessité de communion -dans le deuil- avec ceux qui l’expriment »

Puis, à un autre niveau, il y a le bouleversement collectif dont la nature est différente. Plus profonde. Le chagrin éprouvé ces derniers jours, qui touche et qui inonde. Un sentiment de douleur et d’impuissance qui semblent avoir trouvé dans le réseaux des réseaux, surtout dans sa dimension sociale, un espace inédit d’expression. La parole publiée véhiculant à la fois les larmes, la douleur. Les mots s’alignent, les émoticons se forment, les citations se répètent. Et parfois cela se transforme en exutoire. La technologie nous offre mille possibilités pour nous unir dans une participation à laquelle -peut-être- nous ne sommes pas préparés. Parmi les instruments de communication dont nous disposons, aucun ne prévoit l’indicible ; aucune fonction, parmi ces innombrables nouveautés techniques du nouveau millénaire, ne conçoit le silence. ♦

grotto

Avec le Festival de Locarno fleurissent les évocations de repas dégustés au répit et à l’écart de la Piazza Grande. Une terrasse protégée pendant l’après-midi par l’ombre de ses arbres, des bancs et des tables en pierre. C’est le dîner au grotto.
Une appellation malheureusement galvaudée et parfois violée par des restaurants ou–si l’exotisme s’avère nécessaire- des trattorie dont le mérite se résume à une belle terrasse et parfois à une bonne cuisine. Pour mettre l’eau à la bouche, la mise en scène puise dans le folklore tessinois. L’imposture est souvent accompagnée par une gastronomie qui singe les propositions rustiques et succulentes des véritables grotti. Certes, il y a des restaurants qui s’approprient indûment l’appellation et qui proposent -entre autres- des mets locaux de qualité. Cependant, cela revient à manger d’excellents produits tessinois dans un bon restaurant, mais pas dans un grotto.

« La cave est le cœur du grotto et aussi le noyau de la norme réglant son appellation qui indique par ailleurs le devoir de proposer des produits locaux »

Pour reconnaître un vrai grotto, il y a d’abord sa position excentrée. Il est souvent adossé à la montagne puisque le lieu était autrefois choisi en fonction d’une grotte idéale pour conserver et affiner salamis, viandes séchées et fromages.

Il s’agissait d’un abri insinué dans la roche, rafraîchi par un courant d’air exhalé par les entrailles de la montagne. La cave est le cœur du grotto et aussi le noyau de la norme réglant son appellation qui indique par ailleurs le devoir de proposer des produits locaux. Une longue et riche carte trahit la tromperie, le nombre excessif de couverts aussi. Trop de restaurants bradent l’idée de grotto dans un grand écart qui d’un côté cède à la proposition de pommes frites et de l’autre garde à tort la dénomination.
Il serait tentant pour la caisse d’un grotto de contenter le client qui après avoir lu une chronique dans la presse dominicale romande exige un risotto englué avec de la crème. S’il s’agit d’un vrai grotto, le gérant proposera à la place une polenta cuite au feu dans un pot en cuivre avec du fromage ou, s’il y en a, du lapin. Au contraire, la carte d’un restaurant présentera aussi du poisson de mer, du jambon de Parme ou des vins italiens.

Le vrai grotto est le garant d’un patrimoine culturel et gastronomique tessinois dont la survie exige que le client s’adapte à sa proposition spartiate, à son offre rustique et à une carte dépouillée qui varie en fonction de la disponibilité d’excellents produits. Pas l’inverse. Une démarche radicale, mais authentique où se rencontrent à travers un seul intermédiaire producteurs locaux et consommateurs. Une entrecôte d’Argentine, du Barbaresco piémontais ou du limoncello sicilien sont certes de très bons produits; servis dans un grotto, ils acquièrent le statut d’effets spéciaux. Et pour ce type d’expérience il vaut mieux opter pour un restaurant en ville avant d’aller au cinéma.

*article publié par http://www.lameduse.ch

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〉Mercredi 1er juin. La montre indique la 97e minute. Nigéria 4, Argentine 0. Le son du sifflet scinde le boucan émis par le National Stadium d’Abuja. L’arbitre indique le point de penalty. Boselli, le numéro 9 argentin, frappe fort au milieu. But. 4 à 1.Le ralenti montre qu’il n’y a pas penalty. Qu’importe : il s’agit d’un match amical et la victoire africaine est acquise. L’arbitre vient de concéder 9 minutes de temps additionnel. Ce n’est pas grave puisque c’est la fête.

Entre-temps, se frottant les mains, une quantité anormale de parieurs encaissent de très bons gains : ils ont misé au dernier moment sur un but en plus marqué après la 90e minute. Ainsi les 9 minutes et le penalty ont été leur manne d’un soir. Sauf que la densité de parieurs est trop haute. Le match est sous enquête.

« il y a quelques jours la Conclave du football mondial s’est conclue avec l’élection de Sepp Blatter, seul papable resté dans la course dans un contexte de corruption »

En 2009 une des plus grandes affaires liées à des matchs truqués avait été révélée par la justice allemande. Près de 200 rencontres suspectes, une enquête qui avait suivi les tentacules des pots-de-vin et de la corruption en Autriche, Hongrie, Croatie avec deux arrestations en Suisse.

Le scandale du « Calcioscommesse » avait secoué l’Italie en 1980 et avait été oublié avec la Coupe du Monde que les Italiens avaient conquise à Madrid. « Calciopoli » avait marqué le retour des matchs truqués en Italie en 2006. Puis les Azzurri avaient battu la France du coup de tête de Zidane. La Coupe exposée pour la joie des tifosi et les squelettes cachés dans l’armoire. Aujourd’hui, un autre scandale lié aux paris et aux parties truquées frappe l’Italie.

Il est temps de dessiner les routes du football qui portent –toutes-  à Zürich. Celles de Rome ont été déjà tracées et quand il s’agit de pédophilie et d’Église catholique, les yeux regardent la fenêtre du Vatican. Or, il y a quelques jours la Conclave du football mondial s’est conclue avec l’élection de Sepp Blatter, seul papable resté dans la course dans un contexte de corruption: une fumée blanche et immaculée qui a dégagé une odeur infecte. ♦