Archives de août 2011

 

Jobskeystone

〉     La mort du rock a été annoncée tant de fois que plus personne n’y croit.  Un refrain retourné de façon chronique sur l’exclamation macabre qui a alimenté le rock plutôt que prophétiser sa fin.
Steve Jobs a eu une carrière et une vie comparables au rock. Combien de fois sa mort a été annoncée, voire déclarée, tandis qu’il relançait son parcours sur des terrains qu’il n’aurait pas pu explorer autrement ? Le cofondateur de Apple a été donné pour mort une première fois lors du départ de son associé Steve Wozniak. En 1985, il est exclu de son entreprise par le conseil d’administration qui lui préfère John Sculley, l’homme venu du soda que Steve Jobs avait engagé. Steve Jobs, is dead !

C’est éloigné d’Apple que Steve Jobs développe NeXT Computers. Toutefois, le succès commercial des ordinateurs noirs n’est pas au rendez-vous. Alors l’entreprise d’un côté meurt, mais de l’autre pose le fondement du système d’exploitation OSX. Entre-temps Apple agonise, et Steve Jobs renaît. Il retourne à Cupertino, annonce la venue de l’iMac et la mort de la disquette. La concurrence se dépense en sarcasmes, tandis que l’ordinateur-terminal d’Internet est né, portant avec lui la connexion USB. A cette occasion, Steve Jobs fait disparaître son salaire qui devient d’un dollar symbolique, signifiant que la vie de Apple est lié au succès de ses produits et la sienne à la réalisation de projets. Apple revit. Entretemps, Steve Jobs a parié sur le cinéma qui renonce aux acteurs, racheté l’entreprise de George Lucas et -au contraire de Disney- a cru dans le talent de John Lasseter. C’est Pixar.

Pour créer iPod et iTunes, Steve Jobs expulse le CD. Puis le stylet et le clavier s’effacent du smartphone et l’iPhone apparaît. Le iPad voit le jour, mais sans souris ni trackpad.

« La parabole de Steve Jobs n’était pas le grand discours, plutôt l’anecdote et l’exemple. C’était le pinacle de la démonstration –boom !- qui provoquait l’enthousiasme et la jubilation »

Steve Jobs. un guru dont la messe était le keynote. Pas de vin, mais des nouveautés.  Une salle comble de disciples : les développeurs.  Une religion fondé sur la pratique avec fidèles, adeptes et prosélytes dans le monde entier. Un credo que tout le monde peut alimenter online ou dans les lieux de communion : bienvenus à l’Apple Store. La parabole de Steve Jobs n’était pas le grand discours, plutôt l’anecdote et l’exemple. C’était le pinacle de la démonstration –boom !- qui provoquait l’enthousiasme et la jubilation. Des chiffres qui tombaient pour des prix qui se cassaient, provoquant l’euphorie.

Puis la démission. Steve Jobs is dead !

« But there’s one more thing ». Depuis l’annonce de la démission, hommages, articles et discours à propos de Steve Jobs se conjuguent souvent au passé. Comme s’il était mort. Un phénomène qui indique à quel point ses fidèles sont attachés à leur prophète. En se retirant, Steve Jobs provoque au sein d’Apple un vide comparable à la mort. Une fin et un début. Il est probable que Steve Jobs ait voulu ainsi retourner à la vie au-delà de l’univers de la Pomme, histoire –comme dans le rock- de la croquer encore un peu. ♦

*Steve Jobs, remise des diplômes, Standford, 2005   http://bit.ly/3B9Vtv

politicallyincorrect

Elles vont nous accompagner encore longtemps. Au moins jusqu’à l’hiver, mais il est à parier que l’année prochaine elles ne vont pas tomber, du coup, en désuétude. Deux expressions qui vont être dites et répétées, tels des points d’exclamation flanqués l’un derrière l’autre à la fin d’une phrase, ou le mot mis en exergue avec des lettres capitales.
Des locutions qui encore une fois vont mettre en évidence, avec emphase, un discours médiocre. Des ritournelles de la pensée qui masque son incapacité de séduire par l’originalité à travers la redite.

La première consiste dans la prétention du politiquement incorrect. Une pratique comparable à la revendication de l’art prononcée par le soi-disant artiste ou alors à la mise en exergue de l’humour improbable revendiqué par celui ou celle qui ne le possède pas.
Ils claironnent à très haute voix qu’ils sont les porteurs de l’esprit rebelle, seuls insoumis à la pensée unique. Souvent, ils masquent un racisme sous-jacent, qu’ils nient ; des pratiques et des intentions xénophobes qu’ils évacuent d’un revers de la main. Dans leurs langage, homophobie et machisme; à l’écran leurs expressions étonnée, celle des martyrs.
Ils ont trouvé le filon il y a des années déjà, et continuent de l’exploiter. Inutile de leur signaler que leurs discours véhiculent des mots qui, entre un coup de coude et l’autre, un verre et le suivant, nagent au comptoir nauséabond de l’antisémitisme, plutôt que de l’islamophobie. Ou alors du sexisme ordinaire. La liste est longue.

« ce type de discours, soi-disant original et prétendument courageux, est désormais devenu banal et majoritaire »

Des paroles portées tel un étendard au sein des institutions, ou du moins dans leurs antichambres. C’est le mérite, prétendent-ils, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Et c’est là que la deuxième expression se révèle.
Il y a dans la revendication de la pensée politiquement incorrecte qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, l’indice de l’incohérence, puisque ce type de discours, soi-disant original et prétendument courageux, est désormais devenu banal et majoritaire.

Face à ce discours des martyrs spécialistes du très grand écart, il serait alors utile de revendiquer, plutôt qu’une pureté morale exempte de tout péché, une posture qui reconnaît racisme, xénophobie, machisme, homophobie et les peurs comme des agents qui sont inscrits en nous. Et que ce sont la civilisation et les formes de la démocratie qui nous permettent de les combattre. 

Face à l’avancée des brutes, agressives et hurlantes, reconnaître la part de ces caractères comme notre partie d’ombre, plutôt que les nier pour stigmatiser l’autre, serait peut-être un premier pas vers un discours cohérent, courageux et solide. Et pourquoi pas, gagnant.  

A l’origine de la controverse, il y a Paulo Branco. Le producteur cinématographique qui a présidé le jury du Festival du film de Locarno a prononcé une opinion tranchée à l’égard de «Vol spécial», le film de Fernand Melgar.
C’est pendant la conférence de clôture du festival que Paulo Branco a pris à contre-pied les éloges reçus par «Vol spécial», le qualifiant de «film fasciste».

Depuis, Fernand Melgar explique qu’il n’est pas manichéen et qu’il propose un cinéma engagé qui n’est pas militant. Il y a trois ans, pour «La Forteresse», le cinéaste avait déjà affronté le même type de question, exprimée de façon moins brutale, fournissant la même explication. Le film montrait les conditions de vie au sein du Centre d’enregistrement de Vallorbe, la première étape de la vie d’un demandeur d’asile.
A l’inverse, «Vol spécial» se concentre sur le dernier stade de la procédure, quand la demande d’asile est déboutée. Cela implique le retour au pays volontaire ou alors le renvoi forcé. Pour les personnes dont la procédure d’asile est close qui se trouvent sur le sol suisse, la loi prévoit la prison: le cadre où «Vol spécial» a été tourné.

Paulo Branco s’insurge contre ce film qui à ses yeux ne dénonce pas une pratique inhumaine, devenant ainsi son complice. Fernand Melgar répète qu’il choisit de montrer sans juger afin de produire un débat de société ouvert et démocratique.
Très passionnant, voire trop car les protagonistes de la polémique – et les commentateurs – ont oublié le fondement du débat public. Pour que ce dernier puisse avoir lieu, il est nécessaire que le citoyen aussi puisse avoir accès à l’objet de la controverse. Pour «Vol spécial», ce n’est pas le cas. Seulement les professionnels et quelques centaines de festivaliers ont pu voir un film qui ne sortira en salle que le 21 septembre.

Dans l’attente et sans des séances spéciales, le spectacle stérile de ce différend ressemble plutôt à un irritant affrontement d’égos. Une querelle qui est une incroyable et inattendue occasion de promotion pour le film. Surtout, l’exhibition de cette polémique parle du mépris produit à l’égard du lecteur, de l’auditeur et du spectateur. Oubliés, ils ont été exclus. Il ne leur reste qu’à découper les articles et sauvegarder les fichiers audiovisuels pour finalement se forger une opinion dans un mois. C’est paradoxal: l’information va de plus en plus vite, mais le moment venu, pour «Vol spécial», elle va être essoufflée et en retard.

http://www.volspecial.ch

*article publié par  www.lameduse.ch