Le vol spécial des mots

23 septembre 2011 — 3 Commentaires

L’expérience avait été réalisée au début des années ’60 par Stanley Milgram afin d’étudier la soumission aux règles et à l’autorité. Le test prévoyait un passage obligé. Les individus devaient punir d’autres personnes, dans le cas de mauvaise réponse à des questions, avec une décharge électrique. Dans le postulat cette dernière pouvait aller jusqu’à 450V. Et 2 personnes sur 3 l’avaient tout de même infligée. Est-ce que cela posait un problème d’ordre moral aux participants? Dans le 60% des cas les règles étaient suffisantes pour obtenir  l’obéissance. En réalité, le système était une simulation, mais les participants ne le savaient pas.

« Vol spécial » de Fernand Melgar fait émerger le souvenir de l’expérience de Milgram. Pas de simulation à Frambois, le centre de détention destiné aux demandeurs d’asile dont la procédure a été déboutée. Tout est réel.
L’application de la loi, votée de manière démocratique, est le premier élément évoqué par le directeur et le personnel de la prison pour expliquer leurs actes. C’est un sale boulot, mais le peuple suisse a voté. Il faut bien que quelqu’un le fasse. Comment font-ils pour résister, pour dépasser un problème d’ordre moral? Entre autres, ils volent le sens des mots.

Pour le directeur, et pour des gardiens, les détenus sont des clients ou des pensionnaires plutôt que des prisonniers. Ils prétendent ainsi faire preuve d’humanité et de gentillesse. En réalité, c’est le contraire. À travers la négation de la condition de prisonnier, le gardien oublie sa fonction de maton. Il peut ainsi rompre la distance formelle avec le détenu pour que son humanité ne suffoque pas, et continuer de tourner les clefs qui ferment les cellules. Le directeur de la prison et les gardiens se fabriquent dès lors une humanité contrefaite, vétue d’une gentillesse en toc. Leurs gestes, qu’ils prétendent de réconfort, s’apparentent plutôt aux actes qui apaisent l’animal en cage.
C’est à la fois humain et révoltant. Le sens et la signification de la dignité ont été volés à Frambois, où ce mot n’est qu’un cache-sexe qui décrit les pratiques qui détroussent sans accidents les détenus de leur dignité. A l’arrivée et au départ des prisonniers nus, fouillés, des gants cliniques. Une procédure. Le mensonge d’un choix. Le départ forcé. Les corps contraints.

Tant de politesse et d’humanité prétendues ne font que couvrir le néant humain, la couardise, la lâcheté. L’acte d’insoumission attendu tout  au long de « Vol spécial » ne viendra jamais. « Vol spécial » est un dur miroir qui réfléchit le côté sombre et misérable de la nature humaine. Le film produit le malaise. Il stimule la désobéissance et alimente le vertige. Qui parmi nous a le courage de la dissidence?

www.volspecial.ch

* »Les expériences de Milgram » http://bit.ly/oNMbmI

3 Réponses vers Le vol spécial des mots

  1. 

    Il ne s’agit malheureusement pas d’une « bonne » analyse mais d’une sempiternelle rengaine. Comme si, à l’instar du gardien d’un camp de concentration, tout fonctionnaire traitant de prêt ou de loin un dossier d’asile devrait avoir le devoir morale de désobéir à la loi, fut-elle démocratique et appliquée avec beaucoup de générosité.

    Après, je vais me permettre cet exemple « débile » :

    Vous emmenez vos enfants dans un parc d’attraction où ils s’amusent beaucoup. Arrivée l’heure de rentrer, vous leur demandez de vous accompagner : ils refusent tout net. Vous parlementez, expliquez les motifs objectifs, leur donnez encore un peu de temps, leur offrez une contre-partie (promesse d’un nouveau jouet), etcc … mais rien n’y fait. Ils ne veulent rien entendre et continuent à jouer gaiment dans le parc. Que faites-vous alors ?

    Sincèrement, je crois que je les prendrais sous le bras pour les emmener – contre leur gré – jusqu’à la voiture dans l’espoir qu’ils se calmeront. Bien sûr, cette décision sera impopulaire (vous pouvez déjà imaginer le regard des visiteurs du parc face aux cris des enfants et de leur père « indigne ») mais elle est motivée exclusivement par mon amour à leur égard.

    Alors, bien sûr, vous pouvez également me conseiller de ne rien faire, de laisser pourrir plus encore la situation, de détourner le regard, d’engager à grands frais une nounou sur place… ou que sais-je encore. Mais, dans les faits, que feriez-vous concrètement ?

    Pour revenir au sujet, je puis vous assurer que si j’ai voté cette loi, c’est bien par amour de la justice, de la démocratie et de l’être humain. Je ne souhaite – ni n’ai jamais souhaité – pas les rejeter ou leur imposer des traitements inhumains. Alors ne venez pas me dire qu’une personne qui accepte de faire le sale boulot que je leur ai confié en votant cette loi aurait un devoir morale d’y renoncer, comme si cette loi était digne d’un Etat tyrannique. C’est tout simplement absurde. Et si vous êtes friant des Droits de l’Homme, la Cour européenne des droits de l’homme n’y a jamais trouvé rien à redire… il s’agit seulement de la dernière et de l’ultime recours qu’un Etat peut avoir recours pour faire appliquer sa souveraineté territoriale, tout comme vous seriez certainement heureux que la police déloge – le cas échéant par la force – une gentielle famille de squatteurs qui auraient élu domicile dans votre maison. :o)

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  2. 

    Dans l’agitation des réactions, souvent épidermiques, que le documentaire de Fernand Melgar suscite, il est rare d’y trouver un peu de recul pour se permettre une analyse des phénomènes, pourtant bien connus, dont il est question !

    Bravo M. Marin pour votre article et souhaitons que cette humanité, dont certains aimeraient nier l’existence, puisse survivre aux tentations des « logiques implacables » qui transforment les individus « bien pensants » et « bien intentionnés » en tortionnaires par procuration.

    Les cartes de notre monde se redessinent jour après jour, mais si dans nos petits calculs, nous oublions l’essence même de notre espèce, alors nous y perdrons notre place et notre âme.

    L. Auteri

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  3. 

    Bonne analyse, j’avais moi aussi pensé aux similitudes de comportement entre les gardiens de Frambois et les cobayes de Milgram. Toutefois, une autre expérience de psychologie sociale, tout aussi troublante, semble s’approcher davantage à ce qui est montré dans le documentaire de Fernand Melgar : il s’agit de l’expérience dite « de Stanford », réalisée par Philip Zimbardo en 1971, et reproduite plus de 20 ans plus tard par Alex Haslam et Steve Reicher. Le lien Wiki concernant cette expérience : http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Stanford

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