Archives de octobre 2011

Le phénomène pourrait faire l’objet d’une recherche approfondie : quand un événement se produit à l’étranger et relève de l’intérêt public –pertinent ou supposé-  le regard cherche nos semblables.
Il y a quelques ans, lors de compétitions internationales d’athlétisme, le commentateur nommait le premier blanc au classement. Pour ce qui est du drapeau, ça marche toujours : ce sont les trois compatriotes parmi les dix premiers ou le chauvinisme porté par le maillot jaune.

Même phénomène, en négatif, lors d’une catastrophe. Une tragédie aérienne paraît plus grave si des victimes possèdent le même passeport que le nôtre ; le retentissement médiatique d’une prise d’otage est plus fort quand il touche des journalistes de notre pays.
Les catastrophes naturelles n’en sont pas exemptes. Certes quand elles sont hors-norme, elles rebondissent de manière immédiate sur nos pages et sur nos écrans. Mais en règle générale, l’intérêt médiatique immédiat est proportionnel au nombre de compatriotes impliqués. Ainsi, lors du tsunami qui avait frappé le Sud-est asiatique fin 2004,  la vitesse à laquelle l’information s’était propagée était directement proportionnelle à la quantité de touristes qui avaient décidé de passer les vacances d’hiver en Thaïlande.

Il arrive aussi que la catastrophe constitue un miroir qui nous réfléchit. C’est le cas du Japon et de la catastrophe de Fukushima. En effet, la consternation pour la destinée des Japonais a été remplacée par le débat autour du nucléaire chez nous.
De même pour les inondations en Thaïlande. Elles ont lieu depuis des semaines déjà et les décès se sont multipliés. Cependant, l’information n’a que rarement escaladé le sommaire des journaux. Il n’y a pas beaucoup de touristes occidentaux en Thaïlande en ce moment, alors que d’autres informations ont rempli l’actualité.

Puis, il y a quelques jours -tandis que les files d’attente pour l’iPhone 4s enflaient- les inondations ont suscité l’intérêt des médias et des sites consacrés à la technologie. Quel rapport ? Les inondations ont provoqué l’arrêt des sites thaïlandais de production de disques durs et d’appareils photo. Les prix vont augmenter et le lancement de futurs produits a été retardé.  C’est à la fois cynique et paradoxal. Nous sommes connectés de manière permanente à l’information, mais le nouvel écran acquis brille tellement que nous y cherchons notre reflet dans un nombrilisme qui oublie le destin de ceux qui l’ont produit. L’écran, pas le nombrilisme.

Il y a dix-sept ans, Silvio Berlusconi avait quelques cheveux en moins. Et il est possible que le souvenir de ces années lui fasse perdre quelques-uns parmi les fils synthétiques qui depuis lui ont été implantés sur le crâne.

Le Président du Conseil italien vient de se prendre la tête avec les réformes des retraites et du marché du travail. D’un côté, si le gouvernement italien passe à l’action, en Italie il sera plus facile de licencier. Deuxième axe : Berlusconi a promis que l’âge de la retraite sera porté à 67 ans à partir de 2026. Aucune réforme -par contre- n’a été formulée par rapport à la durée des cotisations, puisque sur ce point le Cavaliere a cédé à la menace d’Umberto Bossi. Le chef de la Lega -dont l’appui est indispensable pour que la coalition dirigée par Berlusconi puisse gouverner- a été inflexible. Le Cavaliere a dû s’adapter. Un regard dans le rétroviseur démontre que les retraites ont déjà été l’objet d’un conflit entre les deux.

Novembre 1994. Berlusconi reçoit une convocation du parquet de Milan. Nommé au printemps Président du Conseil après qu’il a gagné les élections au printemps, le Cavaliere se dit persécuté par les procureurs milanais. Depuis des mois, suite à un article publié par « L’Espresso », l’opinion publique se déchire à propos de l’hypothèse d’une liaison dangereuse entre la Mafia et Berlusconi. Entre-temps, une première réforme des retraites est en cours, source d’un âpre conflit entre Berlusconi e Bossi. Le Cavaliere décide de demander le vote de confiance au parlement italien. C’est le 21 décembre. Bossi a annoncé son veto, le premier gouvernement Berlsuconi tombe. Ensuite, début 1995, Umberto Bossi attaque Silvio Berlusconi à propos de l’origine douteuse de sa fortune, tandis que le Cavaliere affirme que plus jamais il ne siégera à une table avec Umberto Bossi, car il l’estime déloyal et malhonnête.

Aujourd’hui, l’histoire semble se répéter. La dette de l’Italie continue de s’engouffrer dans un puits sans fonds tandis que Berlusconi et Bossi –toujours alliés- se crispent à propos des retraites. Le signe que la fin du règne Berlusconi n’est pas lointaine ?

 

* La Repubblica, « Bossi: ‘Dietro Berlusconi c’è la Mafia’, 5.3.1995  http://bit.ly/skhaDh

*Umberto Bossi vs. Berlusconi, 1995  http://bit.ly/vRvcH6

*Silvio Berlusconi, 1995, « Plus jamais je ne ferai confiance à Bossi » http://bit.ly/rDcwRl

publié par www.lameduse.ch

Dans un film de Julio Medém intitulé « La pelota vasca, la piel contra la piedra », sorti en 2003, l’écrivain basque Bernardo Atxaga disait rêver d’une ville basque – Euskal Hiria, en euskara – plus qu’à un peuple basque, l’Euskal Herria. Une ville – disait-il – n’accueille pas seulement une identité première et innée, mais mille identités. Elle appartient à ceux qui y vivent, à ceux qui la constituent.  L’écrivain imaginait une ville octroyant le droit à plusieurs identités de cohabiter, à de multiples quartiers d’exister. Entre autres, un quartier où il aurait pu continuer à parler et à écrire librement sa langue, l’euskara:  « Je pense qu’un jour ce sera réalité et nous allons nous en apercevoir car les gens vont marcher à vingt centimètres du sol, débarrassés d’un poids trop lourd ».

Le pas hésitant qui ne décolle encore pas du sol. Le reportage s’intitule « Reiniciando Euskadi ». Jesús Eguguiren se dirige vers la vieille ville de San Sebastián. Trente ans que le dirigeant du Parti socialiste basque n’y a pas mis les pieds.  Une cible parmi d’autres. Comme lui, d’autres peuvent aujourd’hui marcher librement, sans craindre pour leur vie. La liberté se manifeste aussi par des choses anodines. Deux jours après le communiqué de l’ETA annonçant “l’arrêt définitif de son activité armée”, un espace de dialogue s’ouvre au Pays Basque.

Indice du changement, l’excellent accueil avec lequel l’opinion publique a reçu « Reiniciando Euskadi ». Dans ce reportage, diffusé dimanche par « La Sexta», s’expriment la parole de victimes du terrorisme, mais aussi des opinions politiques opposées. La voix des victimes des violences perpétrées par l’État espagnol n’a pas été effacée. Il y a huit ans, « La pelota vasca, la piel contra la piedra» avait eu une autre destinée. Des voix d’indignation et de rage s’étaient levées, prenant en otage le magnifique travail de Julio Medém parce qu’il avait eu l’ambition de proposer le dialogue, sans censurer aucune voix. Une association de victimes du terrorisme et la droite espagnole plus virulente l’avaient insulté et menacé.

Aujourd’hui au Pays Basque le vent tourne. « La pelota vasca, la piel contra la piedra » pourrait être revu avec un nouveau regard, projeté dans une ville qui commence à ressembler à celle décrite par Bernardo Atxaga. Une ville où le son des discussions animées a remplacé l’assourdissant silence provoqué par la peur de la violence.

*Julio Medém, « La pelota vasca, la piel contra la piedra», 2003 http://bit.ly/abFX3O

*Appel de Julio Medém http://bit.ly/sGGUw5

*Salvados, La Sexta, “Reiniciando Euskadi » http://bit.ly/nuHt6z