Haut les cœurs et mort aux cons !

13 janvier 2015 — Laisser un commentaire

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Oui, j’ai aussi choisi de dire « je suis Charlie ». Comme bien d’autres, des millions d’autres, ni plus ni mois et peut-être parmi les plus médiocres.

« On s’en fout ! » . Ok, mais je ne vais pas m’arrêter là.

Je suis aussi myope, étranger, gros, fils d’un ouvrier, j’ai un passeport espagnol, je parle italien ; je suis boiteux, con, automobiliste, usager de transports publics, employé, andalou. La liste n’est pas finie, mais je n’ai aucune envie de la continuer. En tout cas, chacun de ces traits se définit par le fait que quelqu’un d’autre peut en revendiquer de plus importants, de plus forts, de plus puissants.

« On en a strictement rien à cirer! » Attends, je n’ai pas fini.

Francophone ? Oui, mais avec un drôle d’accent. Je ne suis pas un Andalou véritable si je crois à qui en Andalousie me répète cela. Par ailleurs je parle espagnol comme une vache italienne. La vie ouvrière ? Ce n’est pas ma condition, il m’a été dit que je n’en sais rien. Bien que je suis un étranger dans le pays où je vis, je constate que d’autres sont stigmatisés parce qu’ils sont plus étrangers que moi.

« Franchement, tu nous soules ! Aucun intérêt ! ». Oui, c’est peut-être vrai. Je vais tout de même continuer.

Au contrôle de la pureté de l’ADN identitaire, je pourrais me faufiler, mais une brute finirait par me mettre le nez dans les résultats démontrant que la nature de ces caractères qui me définissent est imparfaite, cabossée, impure, fragmentaire, bâtarde, partielle et lacunaire. Oui, je l’avoue, c’est aussi valable pour « je suis Charlie ».

« Ah ! C’est ce que je me disais aussi, tiens ! » Tu n’as pas tort.

Je n’ai pas été bercé depuis la plus tendre enfance par les dessins des auteurs assassinés, il n’y avait pas de numéro de  Hara-Kiri qui traînait sur la table du salon de la maison familiale. Découvrant Charlie Hebdo plus tard, je l’ai très souvent acheté, mais j’ai aussi arrêté de le lire. En revanche, je n’ai jamais souhaité que Charlie Hebdo publie autre chose que ce que ses auteurs veulent publier.

« Mais on s’en fout ! On s’en branle de ton opinion ! ». Oui, c’est vrai. En fait, rien ne ne m’oblige à l’explication ou à la justification de mes lectures.

Il y a sûrement des Charlies qui sont plus Charlies que moi, des Charlies qui sont plus attachés à ce journal que moi et dont l’identité est bien plus Charlie que la mienne. Je suis par exemple très content que des personnes qui n’ont jamais lu Charlie Hebdo le soutiennent aujourd’hui ; que des personnes que des années-lumière, en termes de goût et de style, séparent de Charlie se disent Charlie aujourd’hui me plaît aussi. Elles trouvaient et continuent peut-être de penser que Charlie Hebdo est grossier, vulgaire, provocateur, indécent et obscène. Elles ne l’ont peut-être jamais acheté, mais n’ont jamais ni souhaité ni cherché à empêcher la publication ; encore moins par l’usage de la violence, de la force ou des armes. Ces personnes sont aussi Charlie puisqu’elles sont pour que les idées qui ne leur appartiennent pas puissent s’exprimer librement.

« C’est d’une banalité! On s’en bat les couilles de tout ça ! ». Alors c’est parfait, puisque la distinction entre les bons et les mauvais Charlies me pousserait à ne plus vouloir l’être. En plus, dans tous les mouvements de masse, ou pire plébiscitaires, il est important qu’il y ait ceux qui n’adhèrent pas et des dissidents aussi. Il ne manquerait plus qu’au nom de Charlie il y ait  une sorte de nationalisme intégriste refusant une autre expression libre. Je suis Charlie dans la mesure où, dès que je veux et comme je l’entends, je peux décider que je ne le suis plus.

« Ouais, bon, tu nous gonfles ! Alors, tu veux dire quoi à la fin ? »

De la même manière, je suis Charlie et je cohabite avec d’autres qui affirment et qui revendiquent ne pas l’être et qui l’expriment librement. Ces derniers jours, par exemple, j’ai vu un dessin où un satiriste faisait face aux projectiles dont le titre était « Charlie Hebdo c’est de la merde : ça n’arrête pas les balles ». Obscène, certes : je ne sais pas dire si cela est de l’apologie au terrorisme. En tout cas, l’idée n’était pas originale puisque c’était la copie d’une idée parue dans Charlie Hebdo . Il n’y avait ni un trait nouveau ni une idée personnelle et c’est pour cette raison que c’était de la merde. Cependant, je souhaite aussi que qui ne se sent pas Charlie l’exprime librement.

« Ce billet c’est de la merde aussi ! ». Oui, c’est fort probable. C’est pourtant sur ce terrain que le combat devrait se passer : à travers les idées, les mots, les dessins et les autres moyens d’expression: à l’opposé de l’oppression. Essayer, refaire, encaisser les critiques, les avis, les moqueries. Chercher, se tromper, refaire, se confronter, discuter et refaire encore.

« Ouais, c’est ça ! T’enchaînes sur la rhétorique, mais jusqu’à ce point c’est nul à chier ! T’as rien d’autre à nous proposer ? » Pas grand-chose, je l’admets.

Je me suis dit qu’il doit bien il y avoir une hiérarchie des intégristes fondamentalistes qui tuent au nom de celui qu’ils prétendent être leur dieu. Cela arrive au criminel qui dévalise une banque et qui finit par être emprisonné après une longue cavale : en prison, l’accueil qui lui est réservé n’est pas le même que celui qui est destiné à un pédophile. De la même façon, les types qui ont tiré sur les dessinateurs, comme celui qui a pris pour cible des clients d’un magasin, doivent se situer à un niveau très bas sur l’échelle des djihadistes. Dans l’hypothèse qu’ils aient tout de même droit à une vierge dans l’au-delà, personne ne leur assure qu’il ne s’agira pas d’une vieille moche qui a perdu le dentier dont les rides du visage couvrent les seins flasques et vides; une vieille vierge jalouse, insupportable et à l’haleine putride. Une martyre, contrainte à de multiples sodomies non protégées pour préserver une virginité destinée aux martyrs les plus minables ; porteuse de maladies vénériennes et qui serait leur seule et unique partenaire sexuelle pour l’éternité sans qu’il y ait une seule capote à portée de main. Et ce n’est surtout pas dans leur paradis que ces cons pourraient finir par découvrir les joies de l’homosexualité entre djihadistes dont ils finiraient par rêver jusqu’à l’obsession.

« C’est nul. T’as pas mieux ? ». Non. Je l’avais bien dit : je suis Charlie, mais je ne suis pas aussi bien que ça. En revanche, je ne vais pas démordre. A ma façon et avec mon nom, je vais continuer –ici et ailleurs- de chercher ce que j’ai à dire et le dire. Enfin, même si je ne vais pas à être la hauteur, je sais déjà que je suis aussi pardonné.

« Ah bon ?! Et comment tu peux savoir ça ? »

C’est la une du prochain numéro de Charlie Hebdo, regarde.

« C’est bon, ça ! J’ai hâte de lire. Entre-temps, souviens-toi que t’es peut-être Charlie, mais t’avais dit que t’allais nettoyer les chiottes. Tout est peut-être pardonné, mais si dans une heure elles sont encore dans cet état tu ne le seras pas. Alors, d’abord, bouge-toi ! »

Oui, j’y vais: haut les cœurs et mort aux cons !

« Vaste programme et tu risquerais également d’y passer.  Commence par ta corvée pour l’instant, pour le reste on verra bien. » ♦

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