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J.Buckley

〉 Avec l’explosion des réseaux sociaux, une manière d’applaudir, exalter et relayer des séquences vidéo a vu le jour, s’amplifiant. Il n’est pas question ici de vidéos en style caméra cachée ou de film réalisés avec un drone plutôt qu’avec une caméra fixée sur le casque d’un skieur hors-piste.
Ce sont ces vidéos inspirées par les émissions de téléréalité où tout un chacun peut vivre un instant de célébrité qui ne dure pas plus de temps que celui qu’il faut pour presser la moitié d’un citron. Des personnes communes qui en quelques instants sautent de l’anonymat le plus banal à une célébrité qui en réalité n’est que son succédané fast-food. Aussi vite célébrée que consommée. Oubliée tel un gobelet au coin d’une rue puisqu’elle ne contient pas assez de valeur pour que le commun des mortels prenne la peine de la jeter dans une poubelle.

C’est l’enfant qui réussit à chanter une version d’un morceau interprété par  Bilie Holliday qui produit des frissons, des applaudissements et des clicks ; des partages et des retweet. Un enfant déjà oublié, donné en pâture à un public vorace de ce type de séquence. Qu’importe que l’enfant chante une chanson sombre, d’une mélancolie infinie et qui évoque le suicide. La bannière publicitaire sous la vidéo du moment, la course effrénée à l’avalanche de clicks, coûte que coûte.
Puis c’est l’oubli, enfui sous un amas de séquences du même type, mais plus récentes.
Où sont le talent, le travail, la discipline, la trajectoire ? Nulle part. Il y a parfois un brin d’adresse, certes. Mais elle est brûlée avec son sujet sur l’autel de la notorieté éphémère, la rendant aussi esclave du profit au très court terme. Immolés sur scène au nom de l’émotion des spectateurs: aussi fugace que superficielle.

« maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule »

Il y a eu la femme vierge à ses cinquante ans, l’homme qui reproduit « La Marseillaise » avec ses capacités en aérophagie. Il y a eu l’adolescente à la voix de salope, la sœur qui reproduit la pâle copie de musique pop, avec l’ajout d’une saveur d’église qui voudrait se défroquer. Et puis des anonymes encore plus anonymes qui forment le socle grisâtre sur lequel ces pseudo-célébrités au goût édulcoré s’étayent pour  se produire et émerger, comme si elles sortaient d’une ligne de production d’une usine « Tricatel ».

Et maintenant il y a le prête qui chante « Hallelujah » lors d’une célébration à l’église. À mi-chemin entre le pathétique et le ridicule, cette version aurait mérité de rester cloîtrée dans la plus plate banalité. Par contre elle a été propulsée à la vision planétaire à travers internet et les réseaux sociaux. Il y a alors les applaudissements, les commentaires exaltés, les émotions à l’emporte-pièce. L’inutile et futile version imposée dans la time-line de toute personne inscrite à n’importe quel réseau social.
Il faut une puissante dose d’antihistaminique afin de pouvoir supporter ce type de séquence. Il n’est pas nécessaire d’élever Leonard Cohen à la dimension du sacré. Cependant, il est indispensable de poser sa version d’ « Hallelujah » sur l’autre bras de la balance pour se rendre compte de la vacuité et de l’insignifiance de l’interprétation du prêtre.

A chaque fois, lors d’une vidéo de ce type, il est nécessaire de réactiver la mémoire, le souvenir et l’esprit critique pour ne pas se faire avoir par ces produits saturés d’une sorte de glutamate qu’il suffit d’enlever pour qu’ils  revèlent à première vue leur fadeur, leur platitude et leur inutilité.

Ou alors, il y a mieux. N’importe qui peut faire n’importe quoi et le spectateur aussi. Car celui-ci peut ignorer, tout simplement : « Hallelujah ! »  ♦

L’annonce, le sourire ravi et à peine retenu. La tête en arrière, un soupir de soulagement. Un regard vers elle, il lui serre le bras. Il y va. Le discours a été préparé, mais sans faire le ridicule de devoir déplier une feuille arrachée d’un cahier spirale, d’un agenda de l’année passé. Il a été appris –presque- par cœur. C’est la répétition mentale par immersion imagée. Le moment a été visualisé, la réelle surprise est là. L’excitation se mélange à la satisfaction.

Ovation. Grande respiration. Les pas ont été légers. Pupitre, micro. Hésitation, surprise. Inspiration, tension, expiration.

Je…(grande expiration)…Merci ! Merci du fond du cœur… (le reste n’y est pas sans parler de l’appareil  digestif). Merci (le festival, le président du festival, le président du jury) : ça me touche (et ça va peut-être me faire toucher aussi tout en étant, pour un peu, intouchable) énormément (profondément ? extraordinairement ?) / ça me touche (avec hésitation).

Je ne m’attendais (absolument ? pas du tout ? ) pas à cette récompense (enfin, si, un peu / je la voulais beaucoup /  mais je ne vais tout de même pas le dire, enfin…) et voilà qu’elle est… (ici? là? entre mes mains? tombée du ciel?).  Je suis tellement bouleversé et/ou ému que les mots ont de la peine à jaillir (trop précieux ?) – se former – … (silence, hésitation, grand soupir / l’émotion).

Dans la carrière d’un cinéaste / acteur /  celui-ci –j’ai la chance de vivre maintenant (emphase), ici et maintenant- est un instant magique, mais éphémère. Car la seule raison, la cause, l’unique objectif est le…Cinéma. Une pensée / j’aimerais dédier ce prix / à une personne (climax) qui m’a été proche – qui m’a accompagné (un regard vers le passé, dans le vide, ailleurs) quand le désir de cinéma n’était –en moi- qu’en germe (silence) : le nom (pas de polémique, fédérateur, pas trop éloigné dans le temps). (effet – applaudissements?)

J’aimerais…je souhaite également remercier (  l’acteur / le réalisateur ) : « tu sais que ce film a été écrit pour toi », « sans toi tout ça n’aurait pas été possible », « tu es exceptionnel-le (bouleversant-e, magnifique, généreux). (Ne pas oublier : la justesse) . Tu as joué / mis en scène / avec une justesse incroyable / le jeu était juste, la direction était juste, parfaite, admirable, (intense?) (voire finesse).

Aussi, je sais que ça peut paraître banal (ça l’est, mais quand même), j’aimerais (vas-y donc !), remercier le(s) producteur(s) qui a cru dans le film, en moi. Quand l’aventure de ce film a commencé (gestation, écriture, réalisation) etc.

Je salue aussi (mais pas trop, il ne faut pas non plus exagérer), je souhaite saluer le travail (l’acharnement au travail ?) des techniciens (ou plutôt citer lumière/montage – il est vrai qu’il reste un conflit à régler)…sans eux (les ampoules – les lampadaires) etc.

Encore un mot, pour ne pas oublier (cause humanitaire, guerre oubliée) : c’est vraiment important.

Le cinéma est partage, le cinéma est émotion (le cinéma est engagement / le cinéma est générosité / le cinéma est la bénédiction des dieux ?).

(La voix cassée, les yeux qui brillent) : merci, merci encore, merci du fond du cœur (répétition, mais ça passe).

Merci Cannes ! Au revoir!

(ne pas oublier de me confirmer la réservation au restaurant)

-à revoir-

Combien de moyens il y a de rendre actuelle une histoire comme « Gatsby le magnifique » ? Pour commencer, une possibilité serait de ne prononcer le titre qu’en anglais. « The Great Gatsby » sonne vraiment mieux. À l’heure où nous sommes overbookés et consultons notre smartphone, utiliser la traduction française paraît vraiment out et le charme suranné des puristes du français ne fonctionne plus. En plus, dans le titre original, il y a le double « G » qui évoque à la fois l’univers visuel de Gucci et celui de Tom Ford : un double avantage pour attirer un large public qui s’inscrit dans une continuité stylistique qui a traversé les derniers dix ans.

Baz Lhurmann, le réalisateur du dernier « Great Gatsby », a apporté un style et une touche non indifférente à sa version. Les plans et les couleurs du film transpirent les heures passées à la postproduction et une esthétique à mi-chemin entre Dolce&Gabbana et Dior. Un processus sans fin qui d’un côté a retardé la sortie du film ; de l’autre un heureux concours de circonstances qui l’a amené à la présentation cannoise de la semaine passée, en contemporaine à la sortie dans les salles.

Alors, il est vrai que le style de Baz Lhurmann ne laisse pas indifférent et qu’il y a chez le réalisateur australien une très nette volonté d’insuffler dans le film des éléments en accord avec notre époque. Le travail d’actualisation de l’histoire publiée en 1925 a certes été salué par de nombreuses critiques, mais aurait pu aller nettement plus loin. Il est incompréhensible, par exemple, que les personnages utilisent des vieux téléphones et que les appels soient annoncés par des majordomes: n’auraient-ils pas pu utiliser des smartphones ? Inacceptable que les voitures utilisées par les protagonistes du film ne soient pas équipées de jantes chromées 19’’ avec des pneus surdimensionnés. Jay Gatsby roule avec un spider jaune construit sur mesure qui n’a même pas été rabaissé.

Il n’aurait pas dû s’arrêter au milieu du chemin Baz Lhurmann. Leonardo DiCaprio est fit et bronzé, mais dans le film Gatsby n’utilise pas de lampe UV et ne fait pas de footing . Le film ne le montre jamais, à  travers les fenêtres de sa maison, lors du travail de ses abdos.
Pour les somptueuses fêtes chez Gatsby, le pari de Baz Lhurmann semble prendre corps, mais ne parait pas achevé . Tout le monde danse, s’amuse, tandis que la bande sonore crache de la musique en pur style Ibiza fin des années ’90. Les basses à fond, tandis que l’image montre des musiciens de jazz. N’aurait-il pas été mieux d’engager David Guetta pour le montrer derrière les platines plutôt que ces musiciens ?

C’est surtout la musique qui porte l’actualisation de « The Great Gatsby ». Par exemple, pour les scènes romantiques il y a Lana Del Rey, pour celles de banlieue Jay-Z. Ne pouvait pas manquer will.i.am.
Alors, pourquoi s’arrêter là ? C’est bien dommage que Baz Lhurman n’ait pas osé plus. Les costumes sont inspirés par l’époque et personne ne porte de jean ni du cuir; la maison de Gatsby est un château plutôt qu’une villa minimaliste en béton aux grandes baies vitrées. L’alcool coule à flots, mais il n’y a pas de vodka mélangée à une boisson énergisante. Surtout, malgré le style de musique, le risque de montrer des fêtards sniffer de la coke n’a pas été pris. Dans le film il n’y a pas de dealer qui traite Jay Gatsby de big motherfucker. Et comme il n’y a rien de tout ça, au fond, c’est à se demander ce que la musique choisie par Baz Lhurmann vient faire là.