Archives de scénarios

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« Bonjour, je vous appelle car je revendique la paternité du ‘Boson de Higgs’. En réalité, j’ai été le premier qui a postulé l’existence de cette particule et j’exige que le Prix Nobel attribué a François Englert et à Peter Higgs leur soit enlevé puisqu’il me revient d’office ! »

Ces jours, lorsque je lis et j’entends le mot « revendication », je pense à cette scène surréaliste, à cet appel imaginaire à la rédaction d’un grand journal. Et lorsqu’il est question de produire une suite à cet échange, j’essaye d’éviter les répliques sèches, signifiant à l’appelant que la rédaction n’a pas de temps à perdre avec de pareilles sottises. De même pour ce qui est des réponses courtoises, et quelque peu blasées, qui remercient pour l’appel et qui ajoutent que celui-ci a fait l’objet d’une note qui sera évaluée ultérieurement par la rédaction. Cependant –et avec toute la bonne volonté du monde- je n’arrive pas à éviter un passage clef. Et bien que je cherche par tous les moyens de la remettre à plus tard, la question revient, plus vite que jamais : « Avez-vous des preuves de vos affirmations ? ». Aussi simple que ça : des preuves. Ou du moins, des indices.

Impossible de ne pas penser à quelques phrases prononcées par le juge Giovanni Falcone, lorsqu’il était question de sa méthode avec les pentiti : ces repentis de la mafia qui devaient prouver leurs affirmations au juge pour que celui-ci puisse retenir que leur parole avait de la valeur. Il s’agissait de détails qui, à première vue, pouvaient avoir l’air insignifiants : des descriptions, des traits de récits dont le juge pouvait, de façon matérielle, prouver l’existence. Et de cette façon, il évaluait la véracité des révélations des repentis de la mafia.

Je pense aussi aux revendications de groupes armés des années de plomb, ou d’autres groupes terroristes. Dans leurs notes, il pouvait il y avoir le type d’explosif utilisé, d’autres détails inconnus au plus grand nombre, des éléments qui prouvaient que la revendication d’un acte pouvait bien leur être attribuée.

Au contraire, ces derniers temps, lorsqu’il s’agit de revendication d’attentats par les groupes islamistes les plus sanglants, je constate que ce principe fondamental n’est pas respecté. Comme si la rédaction, recevant l’appel de la personne revendiquant la paternité du « Boson de Higgs », ou lisant pareille revendication sur un blog ou via les réseaux sociaux, destinait une partie de son journal à rendre compte de cette revendication et à la relayer, sans qu’il n’y ait eu de démarches supplémentaires.

L’impression que les groupes islamistes les plus sanglants utilisent la revendication a posteriori tel un outil de propagande, sans aucune preuve et sans rendre public aucun indice à propos de leurs affirmations, est très forte. Il se peut que cette manière de faire soit l’une des caractéristiques de ces organisations et qu’elles agissent pour inciter de sombres personnes à passer à l’acte de façon qu’aucun lien préalable avec une structure supérieure ne puisse être prouvé. Une matière, celle-ci, destinée aux enquêteurs, aux services d’intelligence, aux analystes spécialisés et aux journalistes d’investigation les plus chevronnés.

Entre-temps, dans l’attente que des éléments puissent mieux nous éclairer à propos du fonctionnement et des méthodes de ces groupes carnassiers, il me semble qu’il faudrait appliquer à leur égard la même dose d’incrédulité que Saint Thomas avait eu à l’encontre de la crucifixion du Christ. Cette même incrédulité qui permet de douter à la fois de l’existence de Saint Thomas, du Christ lui-même et de la véracité de ce récit concernant l’incrédulité.

« Bonjour, je vous appelle car je revendique la paternité du ‘Boson de Higgs’! »

« Je vous ai bien entendu Monsieur: avez-vous une preuve, ou du moins des indices, afin d’étayer vos affirmations ? »

C’est aussi simple que ça. Une réponse négative à ce sujet conduit à penser que relayer une revendication -quelle qu’elle soit- sans aucune preuve, sans aucun indice, signifie se mettre au service de l’acteur de la revendication et de ses fins.

Aucun besoin de revendiquer la paternité de ce raisonnement, puisqu’il ne m’appartient pas et que je pense que son application au sein d’une rédaction tient de l’évidence. Cependant, à la lumière de qui se passe et des revendications relayées à la va vite, il me semble à la fois absurde et nécessaire de revendiquer l’application de ce principe avant de relayer une revendication quelconque. Même celle-ci, ça va sans dire.

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« Et alors, à votre avis, est-ce qu’ils vont bombarder la Syrie ou pas ? ».  « Je ne sais pas, franchement, je n’en ai aucune idée ». « Mais vous devez avoir une idée, vous. Dites-moi qu’est ce que vous pensez, vous devez bien avoir une opinion ! »

J’ai été tenté de répondre  – comme je l’ai souvent lu et entendu cette semaine –  que je n’ai pas d’opinion à propos de l’éventuelle intervention militaire en Syrie. Mais le monsieur en question n’est pas du tout inexpérimenté et aurait pu facilement détecter que je n’aurais pas dit la vérité tout en essayant de ne pas mentir. La tentation a été de lui répondre de manière évasive ou par un paradoxe.
La conversation a bien entendu continué et avec elle j’ai amené à la maison bon nombre de questions.

Est-ce que j’ai une opinion à propos d’une éventuelle intervention en Syrie après le temps que j’ai passé à lire cherchant à comprendre ? Après une forte dose d’esprit d’escalier, une voix intérieure me dit que j’aurais pu dire que je cherche à construire mon opinion tout en m’informant, essayant de penser à la question. Et comme celle-ci est très complexe, je n’ai pas encore d’opinion solide.
Aussi, j’aurais pu affirmer que le nombre des victimes, de réfugiés, de blessées est arrivé à un ordre de grandeur qui dépasse l’entendement ; que les actes de Bachar Al-Assad ont été exécrables, que la diplomatie, les discussions, l’issue pacifique n’ont produit aucun résultat et que la guerre en Syrie est si grave qu’une intervention s’impose.

« la peur que les images à propos de l’attaque à l’arme chimique aient été un montage, la peur que Bachar Al-Assad ait vraiment utilisé des armes chimiques et que les rebelles aussi »

Exposer mes peurs aurait-il été utile? La peur que les images à propos de l’attaque à l’arme chimique aient été un montage, comme elles l’avaient été pour le présumé massacre de Timisoara, ou la mort de Ceausescu. La peur que Bachar Al-Assad ait vraiment utilisé des armes chimiques, et que les rebelles –comme l’avait dit Carla del Ponte au mois de mai- aussi. Et bien d’autres peurs encore, comme celles issues de la guerre en Iraq. Ensuite, nous aurions pu égrainer les nouvelles du jours et en discuter.

Cependant, le fort accent espagnol et les rides de mon interlocuteur ont réfléchi des traits d’une histoire commune à celle de ma famille, liée à la guerre civile espagnole.
Dans notre au revoir toute notre impuissance face à une guerre qui se dessine et -surtout- face à une autre qui a lieu depuis trop longtemps.
Mon opinion à propos d’une éventuelle intervention en Syrie peux et pourra donc attendre. A l’opposé de la population civile syrienne meurtrie par la guerre qui -elle- ne le peut pas. ♦

« Je trouve qu’il faudrait que nous réfléchissions à propos de notre habitude de répondre par « c’est vrai ? » lors de nos dupontdupont2conversations. Souvent je suis déstabilisé, car je ne comprends pas s’il s’agit d’un tic de langage ou d’un besoin de sincérité dans le dialogue »

« C’est vrai ? »

« Non, en réalité c’est faux. Je me moque de toi en disant le contraire de ce que je pense. J’affirme cela, mais j’admets que non, en réalité c’est faux »

«C’est vrai ? »

« Non, c’est faux puisque -comme je viens de te dire- c’est vrai»

« J’ai de la peine à te suivre, c’est compliqué. Est-ce que ça va toi ? »

« Et toi ? »

« Tu ne peux pas me répondre comme ça, c’est détestable ! »

« C’est vrai ? »

« Non, en réalité c’est faux. Mais je ne me moque pas de toi en disant le contraire de ce que je pense. Je te dis cela, mais j’admets que c’est faux. »

« C’est vrai ? »

« Oui, c’est vrai, puisque je viens de te dire que c’est faux »

« C’est détestable et à la fois ça ne l’est pas. T’es sûr que ça va ?»

« Et toi ? »

«Oui, mais je trouve qu’il faudrait que nous réfléchissions à propos de notre habitude de répondre par « c’est vrai ? » lors de nos conversation. Souvent je suis déstabilisé car je ne comprends pas s’il s’agit d’un tic de langage ou alors d’un besoin de sincérité dans le dialogue»

« Ce n’est pas faux »

« C’est vrai»