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〉   L’information en continu est comparable à ce type de publicité qui nous montre l’image d’un met prêt à être mangé et qui à l’air d’être succulent, exquis, délicieux, mais qui– à l’heure de la vérité – ne correspond jamais ni à l’image projetée ni à celle qui a été perçue. Des images d’un hamburger, de lasagne, de frites ou de pizzas mitraillées de partout qui s’insinuent dans la mémoire tandis qu’elles provoquent le désir d’engloutir, de bouffer, de se remplir la panse. Un état de boulimie permanent qui doit nous emmener à consommer le produit représenté par son image. Souvent, le besoin d’étancher la pulsion boulimique provoquée par les images écrase la déception éprouvée lors du triste constat qui a lieu à l’heure de le consommer.
En réalité, cela ne ressemble en rien à ce qui a été présenté. Le goût n’est pas du tout celui qui a été imaginé. Ni la consistance, ni l’odeur, ni la composition, ni la texture. Et pourtant, le besoin d’engloutir devient si impérieux que le constat n’a plus aucune importance pourvu que nous bouffions, que nous engloutissions, que nous ingurgitions de suite et au plus vite de quoi satisfaire ce besoin.

L’information en continu fonctionne de la même manière, selon le même mécanisme. Elle nous fait croire qu’elle pourra satisfaire le besoin  qu’elle induit afin de nous pousser à la consommer bien qu’en réalité, à la fin, nous ne retenons pas grand-chose parce qu’elle ne nous apprend pas grand-chose non plus. Si ingurgiter les préparations qui font l’objet de matraquages publicitaires donne l’illusion de satisfaire un besoin, tandis que cela répond à une pulsion que les images elles-mêmes provoquent, l’information en continu donne lieu à une pulsion qui se confond avec le besoin de savoir plus, mais qui n’est jamais vraiment satisfait.

Le processus est construit sur une base qui s’efface d’elle même, c’est-à-dire sur des informations qui s’accumulent et s’empilent les unes sur les autres et qui se chassent entre elles. Des succédanés d’information qui nient les précédents, dans l’attente que d’autres suivent, alimentant ce cycle vicieux. La pulsion de savoir plus, de façon continue – induit par l’information en continu elle-même – n’est qu’un besoin illusoire, puisqu’il s’appuie sur un fondement qui s’effrite et qui se dématérialise à chaque fois, laissant la place à un nouveau mirage qui nécessite de la matière supplémentaire pour prendre forme. Et, tandis que le mirage s’approche, il disparaît, supplanté par l’illusion du mirage suivant.
Ainsi, l’information en continu produit, satisfait,  efface et remplace à la fois l’illusion d’un besoin et celui de sa satisfaction, s’alimentant d’elle même, comme dans les pires cauchemars bureaucratiques.

« En réalité, il s’agit de publicité mensongère, d’une arnaque qui ne dit pas son nom. L’information en continu n’existe pas, puisque l’information nécessite du temps pour qu’elle puisse prendre forme et pour qu’elle accède à son rang »

En réalité, il s’agit de publicité mensongère, d’une arnaque qui ne dit pas son nom. L’information en continu n’existe pas, puisque l’information  exige du temps pour qu’elle puisse prendre forme et pour qu’elle accède à son rang. Il faut évaluer, croiser plusieurs sources, vérifier pour que des données, des mots, des affirmations puissent être présentés comme de l’information. Et bien que l’information soit toujours provisoire, susceptible d’être corrigée et revue, elle exigé du travail et par conséquent du temps préalable nécessaire à sa condition. Le temps que l’information en continu, par définition, ne peut pas lui consacrer parce que c’est le temps, justement, qu’elle efface pour se déterminer et se suffire à elle même. L’information en continu doit produire la matière destinée au remplissage de l’espace et du temps médiatiques qu’elle fabrique et dans lesquelles elle s’inscrit. Le temps qui pourrait être consacré, autrement, à une véritable production d’informations.

L’information en continu n’existe pas : en  réalité il s’agit de bruit continu, où même quelques informations pertinentes, plausibles et intéressantes se noient, suffoquées par la pression que la production exigée par l’information en continu exerce. Il s’agit d’abord et surtout de provoquer de la boulimie d’informations, sans laquelle l’information en continu ne pourrait pas fonctionner. Et qu’importe si à l’heure de la satisfaire le produit a un goût exécrable, une odeur infecte et qu’il est dégoûtant. C’est la seule manière qui permet de rassasier à la fois cette pulsion et ce besoin si singuliers, induits par la fabrication du produit qui est censé les satisfaire. La condition pour que cela marche – et pour empêcher que la réflexion émerge – est que le processus ne s’arrête pas. Il faut que l’usine de l’information en continu ne cesse de faire marcher ses lignes de montage dont la produit n’est que le bruit qu’elles émettent.
La seule prétendue interruption, le seul simulacre d’une pause, n’est destiné qu’à la publicité. Après la pub ça recommence. Ou alors, en réalité, cela ne s’arrête jamais.  ♦

The Stranger

〉     C’est un phénomène cyclique : comme l’augmentation des primes de caisse maladie, comme le retour du printemps. C’est l’étape prévisible d’une logique périodique : comme les jours qui passent, comme les lamentations des responsables des stations de ski avant Noël à cause du manque de neige, comme les décès des skieurs hors-piste sous les avalanches dès que la neige –ponctuellement- finit par tomber. Comme le projet d’un tunnel supplémentaire, comme la grippe saisonnière, comme les hirondelles qui reviennent après le froid. Ainsi, l’étranger, encore une fois et comme d’habitude désormais, est de retour sur le centre de la scène suisse pour incarner le rôle du protagoniste du débat public. Quel honneur ! Même l’étranger n’aurait osé l’espérer bien que –bien entendu- ce n’est pas à l’étranger d’en décider. Bien sûr, il faut balayer tout amalgame avant qu’il ne puisse se produire. Ce n’est pas l’étranger commun,  l’étranger normal, l’étranger qui n’a rien à se reprocher et à qui on ne peut et on ne pourra rien reprocher qui est mis à l’index et il ne faut surtout pas qu’il puisse avoir l’impression de se sentir visé. Et tout cas, pas pour l’instant. C’est de l’étranger criminel dont il s’agit, de l’étranger dealer, de l’étranger qui pourrit la vie dans nos rues, de l’étranger qui vole du travail comme si le travail pouvait se voler ; il s’agit de l’étranger qui se reproduit à toute vitesse et qui finira par constituer le 250% de la totalité de la population. C’est l’étranger criminel, l’étranger qui a commis des délits ou qui y a été impliqué dont il est question. C’est l’étranger dont personne ne veut, même pas l’étranger lui-même, c’est bien ce qu’il dirait si on lui donnait l’opportunité de s’exprimer; il s’agit de l’étranger qui profite et abuse du système de protection sociale, de l’étranger qui est à la recherche d’un refuge mais qui en réalité n’est qu’attiré par notre système d’asile. Il est question de l’étranger vraiment étranger.

Il ne s’agit surtout pas de vous, chère Madame, qui avez été engagée pour venir faire le ménage chez nous puisque là c’est différent: il s’agit de faire le ménage, chez nous, des étrangers dont on ne veut pas. Bien entendu, cher Monsieur, il ne s’agit pas de vous parce que vous êtes ici pour faire votre travail d’infirmier et nous soigner, ni de vous qui conduisez le bus pour nous amener. Non, il ne s’agit non plus de vous qui nous servez à table, ni de vous qui êtes à la plonge, ni de vous qui travaillez dans nos usines et encore moins de vous qui ramassez les ordures au petit matin. Il est question de ces ordures d’étrangers –permettez-moi l’expression, ce n’est pas pour vous offenser dans le cas ou vous étiez étranger- dont on veut se débarrasser. L’étranger dont on parle, cher Monsieur, n’est pas non plus comme vous qui apportez des devises à gérer et que nous savons faire fructifier ; ni celui-là, chère Madame, qui comme vous se porte candidat à l’acquisition d’un bien immobilier que les vrais étrangers, eux, ne peuvent pas et ne pourront jamais acheter.

L’étranger dont il est question ici est un étranger véritable : celui qui revient périodiquement pour faire l’objet de la réitération d’un débat de cohésion et d’identité nationales; celui qui depuis des années devient l’objet principal et central d’une question publique à laquelle il ne participe pas et à laquelle il ne pourra jamais participer. Il ne s’agit surtout pas d’un étranger ni d’un citoyen comme les autres puisqu’il ne l’est pas, comme les autres; ni comme vous et moi et peu importe si à tout hasard vous êtes étranger ni que je puisse l’être non plus : la question n’est pas là. Cet étranger-là est un étranger qui n’est pas vraiment ici, qui n’est pas vraiment présent ; c’est un étranger qui n’a pas été invité, qui n’est pas intégré, qui sera finalement expulsé et qui finira –encore une fois- par être de nouveau là.

Comme l’hiver prochain, comme les ordures à ramasser, comme une maladie chronique, comme le ménage à faire, comme les mouches ou comme la saleté. Il ne s’agit ni de vous, chère Madame, ni de moi, cher Monsieur. Il s’agit de l’étranger avec un ‘e’ majuscule, de l’étranger vraiment étranger et pas d’un succédané d’étranger: celui dont on ne veut pas et qu’on continue de vouloir expulser. Parce qu’à chaque fois qu’on pense qu’il a été éliminé, cet étranger-là, comme l’année passée et comme l’année qui vient -et c’est ça qui nous rassure- finit toujours par retourner. Et c’est de lui, de cet étranger-là dont on débattra bientôt, encore une fois. C’est inéluctable, c’est un phénomène cyclique: comme l’augmentation des primes de caisse maladie, comme le retour du printemps.

bs

   Ceci n’est pas un billet d’hommage à David Bowie. Parmi les mots qui suivent il n’y en aura pas que d’autres n’ont déjà mieux écrit et prononcé à son égard. Il est très difficile, sinon impossible, de dire ou d’écrire quelque chose de meilleur ou de différent à son propos. En plus, à l’heure qu’il est, lire, regarder et écouter tout ce qui a été produit à propos de David Bowie depuis la mort de David Robert Jones, le 10 janvier, prendrait plus de temps que d’écouter son entière discographie. Ce serait illusoire de vouloir le faire, un peu comme si on voulait compter et reconnaître les étoiles lors d’une nuit qui les offre, toutes, à notre vue.

Les textes qui racontent l’extraordinaire talent de David Bowie pour s’inventer, pour mettre en scène ses personnages, les sacrifier et les réinventer pour se métamorphoser à nouveau s’additionnent presque à l’infini. Souvent, ils sont l’œuvre des meilleures plumes, de profonds connaisseurs de l’artiste et de son œuvre. Descriptions, récits, témoignages, aspects biographiques ; vieilles interviews, analyses de musiques et de textes; explications de symboles, une pléthore d’anecdotes. Il y a aussi les innombrables mots des fans, des amateurs, de ses adeptes. Rien ne manque et pendant le temps à venir il y en aura encore. Et encore plus. Seul le temps pourra déterminer la limite à la quantité d’informations qui pourront être produites ou acquises à propos de David Bowie.

La valence testamentaire de ★ – Blackstar – a été aussi soulignée et mise en lumière, comme si le dernier album était une manière pour David Bowie de tirer sa révérence et dire ‘goodbye’. Ziggy Stardust, Alladin Sane, Thin White Duke, le détective Nathan Adler. Il ne restait qu’un seul personnage crée par David Bowie qui pouvait être sacrifié par David Bowie sur l’autel de sa carrière artistique et seule la mort de David Robert Jones pouvait le lui permettre: celui de David Bowie lui-même.

C’est comme si David Bowie avait su anticiper et orchestrer le big-bang médiatique provoqué par sa mort ; comme s’il avait pu observer à l’avance la tempête planétaire déchaînée par la mort de David Bowie, par cet ultime sacrifice de l’unique personnage qui englobe tous les autres qu’il a créé et que seule sa mort –ou le décès de David Robert Jones- pouvait lui octroyer d’exécuter. Blackstar apparaît donc aujourd’hui comme un requiem : le requiem écrit par David Bowie pour la mort de David Bowie lui-même.

Tandis que les médias, les nouveaux médias et les réseaux sociaux additionnent et superposent les informations lors d’énormes tempêtes médiatiques provoquées par la mort de célébrités telle que celle de David Bowie, David Bowie –ou mieux David Robert Jones- a su créer, à l’heure de sa mort, à la fois la musique, les textes, un symbole et une icône finale qui conçoivent et constituent un espace qui synthétise la naissance, la vie, l’œuvre et la mort de David Bowie. Alors que des millions de particules d’informations qui lui sont consacrées se dispersent dans un espace médiatique indéfini, David Bowie a créé un univers matérialisé entre autres par imablackstar qui les englobe et les réunit symboliquement dans un espace qui lui appartient et qui donne accès à l’univers de David Bowie.

Comme dans un univers composé de miroirs qui réfléchissent la lumière à l’infini produisant l’aveuglement et comme dans l’univers où seul le noir absolu permet à la lumière de voyager et de briller, le sacrifice de David Bowie par David Bowie a permis a David Robert Jones, charnel et mortel, de projeter son unique et son ultime personnage dans l’immortalité. Ainsi, David Bowie a agi tel un ‘magus’, tel un ‘black magician’: créant l’œuvre qui clôt son œuvre, définissant ainsi un espace où dès la dernière note de Blackstar, après le silence de la morttoute la musique de David Bowie pourra être jouée et jouée sans fin.

Un univers où la lumière de millions de millions de fragments d’informations touchant David Bowie donnent forme à des étoiles qui illuminent son étoile noire; le symbole -le sien- qui absorbe la lumière, tel un trou noir illuminé qui engloutit tout et qui -pour briller- s’approprie de tout ce qui touche à David Bowie. Même des billets anonymes perdus dans une infinie tempête médiatique qui ne prétendent pas lui rendre hommage. Au fond, ceci voulait être en principe un hommage à David Robert Jones, mais David Bowie m’a eu. ♦