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Il y a des applications pour savoir où je suis, la direction à prendre, les points d’intérêt autour de moi, les horaires de départ, le temps estimé du parcours, la météo prévue à l’arrivée. Mais l’écran ne sait pas me filer l’envie de bouger, ne m’avertit pas s’il y a une autre personne sur laquelle je fonce tandis que je le regarde, l’écran.

L’interface portable branchée constamment au réseau ne m’enseigne pas l’attitude à avoir quand je croise l’autre : dois-je foncer tête baissée et dire « pardon » ou chercher un contact visuel et demander pardon seulement si effectivement je lui file –par inadvertance- un coup? Il y a des applications pour faire le billet, pour gérer les listes à compiler, pour stocker les pages à lire, les rendez-vous à ne pas manquer, les films soi-disant incontournables, les concerts à ne pas rater. Des applications qui m’informent à propos de la musique qui se joue, qui traduisent les mots que je méconnais ; qui m’aident à gérer le temps qui reste, les tâches à réaliser, les délais à tenir.

 Il n’y a aucune trace -par contre- d’un système qui puisse forcer l’insupportable musique diffusée dans l’ascenseur à s’éteindre, à faire disparaître les panneaux publicitaires qui me saturent ; qui saurait éloigner les prosélytes qui m’emmerdent, les odeurs qui m’horripilent, les sensations désagréables, les mots qui m’enragent, les comportements que je hais.

 « aucune application n’arrive à faire ressentir la motivation, l’envie, la peur, le désir, l’oubli »

Les applications qui me disent ce qu’il faut manger, penser, envisager, visiter, choisir, sélectionner, éliminer, organiser ne manquent pas. Il y a un nombre incalculable d’applications pour mesurer la quantité de pas effectués dans une journée, l’intensité du rythme cardiaque, la qualité du sommeil, les calories ingurgitées. Pourtant, lors d’une nuit d’insomnie, l’appareil ne propose absolument rien pour retrouver le sommeil. Dans sa mémoire il n’y a rien qui puisse substituer le goût qui manque, la sensation absente, le souvenir qui s’efface. Sauf à indiquer des tâches à suivre, aucune application n’arrive à faire ressentir la motivation, l’envie, la peur, le désir, l’oubli.

Il y a des applications qui décrivent la technique, qui montrent les processus ; des logiciels qui dénombrent, détaillent, répertorient. Il y a des applications qui nous donnent accès à des bases de données, des cartes de tout type, des écrits stockés. Et pourtant aucune ne nous enseigne à chercher, agréger, discriminer, évaluer.

Il y a un manque d’applications évident et manifeste qui me donne envie de me débarrasser de celles que j’ai accumulées. Un geste spectaculaire, irréfléchi, impulsif mais rempli de panache. Sauf qu’après le vide pourrait s’instaurer. Et je serai perdu.  ♦