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infini

Nous l’avons tous utilisée, au moins une fois dans la vie, de cette façon : nous lui avons fait porter les habits de l’argument lorsque nous avons cherché à expliquer ce qui a invité, motivé ou poussé l’autre dans une voie qui diffère de la nôtre. Une direction que nous ne partageons pas, des choix que nous ne pourrions jamais prendre, des décisions très éloignées de celles que nous pensons être justes.

L’ignorance : à la rescousse d’un regard qui parfois peine à décrire et à décrypter les différences qui nous divisent et qui nous paraissent insondables ; telle une étiquette pour que nous puissions définir chez l’autre une dimension que nous n’arrivons pas à saisir. Autrement, il pourrait il y avoir la sensation d’un espace vide engendrant le vertige, l’indignation ou le mépris.

Car au fond, s’ils ont agi de la sorte, c’est par ignorance. Et s’il se comporte ainsi, c’est parce qu’il est ignorant. Certes, l’expression de ce vote ne peut être expliquée que par l’ignorance de cette fraction de la population. Que veux-tu, il dit cela parce-qu’il est ignorant! Et caetera.

Affirmer l’ignorance de l’autre apaise et clôt la recherche de facteurs indéfinis, de motivations enfouies, des raisons énigmatiques. En plus, cela nous aide puisque nous ne sommes aucunement responsables de l’ignorance des autres. Nous l’avons tous fait au moins une fois dans la vie. N’est-ce pas ?

Et bien, je l’ignore.

Je l’ignore, car je ne dispose d’aucun instrument, ni d’aucun outil factuel, pour étayer cette assertion et démontrer qu’elle est vraie. Est-elle en mesure de résister à une tentative de falsification ?

« Non, monsieur ! Mon expérience démontre que ce que vous affirmez est faux puisque je n’ai jamais –oh grand jamais !- utilisé ni l’idée, ni la notion et encore moins le concept d’ignorance de la façon que vous décrivez. Démontrez-moi le contraire, si vous le pouvez ! Mais vous ne le pouvez pas : ergo nous ne l’avons pas tous fait au moins une fois dans la vie ! ».

À ce point, la seule issue serait de m’engager sur le chemin du savoir relatif à l’ignorance afin d’acquérir plus de connaissances à son propos. J’ai toutefois la sensation qu’à la fin du travail, sur la cime de l’effort produit, un terrain illimité se présenterait à ma vue :  celui du savoir. Le savoir dont j’ignore tout et qui cherche à s’étendre sur un espace immense: celui de l’ignorance.

À quoi bon, alors, désigner l’ignorance de l’autre si mon ignorance est sans fin ? Ne serais-je en train de révéler mon ignorance lorsque je dis la sienne ?

« Le savoir dont j’ignore tout et qui cherche à s’étendre sur un espace immense: celui de l’ignorance »  

Plus qu’un argument facile qui par ailleurs pourrait alimenter un mépris stérile de l’autre, l’ignorance me paraît un terrain de jeu infini, aux profils innombrables, caractérisé par une multitude de facettes qui –dans un mouvement paradoxal- offre encore plus d’espace à qui sait la regarder et aux savoirs qui l’explorent afin de la combler.

L’ignorance tel un cadeau infini qui nous est offert, à nous tous, de manière équitable. Et comme tout cadeau, l’ignorance aussi demande un premier pas pour en prendre conscience: la reconnaitre pour l’accepter. Essayer de la combler c’est l’étape ultérieure qui saura mettre en marche le rapport particulier et paradoxal qui la lie au savoir. A l’avancement du savoir sera offerte encore plus d’ignorance. Dans une optique infinie: dès lors que le savoir paraît acquis, l’ignorance viendra lui proposer des espaces ultérieurs d’exploration. Et ainsi de suite. Ad libitum, voire plus, peut-être.        

Je pense alors que bien de comportements, de manières de dire et de faire que je suis incapable de comprendre ne relèvent pas de l’ignorance et que celle-ci ne les explique pas. Il se peut, en revanche, qu’ils prennent racine dans le refus de voir et d’accepter l’ignorance telle une dimension inéluctable -qui nous est offerte- de la condition humaine.  

Mais ce qui provoque et qui explique cela, malheureusement, je l’ignore complètement.  ♦

Par cœur

22 juillet 2014 — Un commentaire

botticellidante

〉  Un jour un professeur dont le visage était teinté par de la mélancolie et un zeste de folie racontait que le français offrait une précieuse expression. Il était important à ses yeux que nous – ses élèves – la comprenions.

Il s’agissait de  « apprendre par cœur ». Il soulignait la différence avec « apprendre par la mémoire » qui n’existe pas en français puisque c’est une traduction littérale de imparare a memoria, apprendre par cœur -justement-  en italien.

Ce professeur pensait qu’apprendre par coeur était bien plus qu’une simple expression imagée.  A son avis, elle nous indiquait un chemin que nous aurions pu emprunter. Et il aurait été, en plus, source de plaisir.  Apprendre par cœur  ne pouvait pas se limiter à  répéter un texte, quel qu’il soit. Il s’agissait d’apprendre à le réciter ou – encore mieux – à le dire. Il affirmait que si nous avions vraiment appris par cœur, le texte aurait fini par faire partie de nous, à jamais.

A l’aide de la mémoire, nous aurions pu éprouver la sensation de rechercher en nous le texte appris. Puis le dire, avoir l’impression de le toucher et en découvrir de nouvelles significations, des recoins inconnus que nous n’avions pas aperçus auparavant. C’était, selon ses mots, comme un bagage léger qui nous aurait toujours accompagné; souvent il aurait pu aussi combler des vides.

Apprendre par coeur nous aurait permis d’acquérir des biens précieux et accessibles;  les porter en nous, sans aucun poids, au long de nos vies.  Des poèmes, des aphorismes, des chansons  qui – tôt ou tard –  auraient su répondre à des questions, souvent avant même qu’elles puissent être formulées.  D’après lui, apprendre par cœur voulait dire  vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments; les découvrir, les explorer, les vivre. Autrement, l’expression française aurait été appris par tête et pas par coeur.

 « apprendre par cœur voulait dire vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments, les découvrir, les explorer, les vivre »

A cette époque-là, la majorité des enseignants préféraient nous convaincre qu’il valait mieux comprendre que répéter des notions apprises par cœur. La lecture cérébrale, la compréhension mentale ou théorique comptaient plus qu’une sorte d’apprentissage par la parole; par le fait de prononcer, d’apprendre à travers une voie que la pédagogie en vogue jugeait dépassée.

Puis, il y a quelque temps – comme souvent- de musiques, d’anciennes publicités et autres morceaux utilisé à des fins commerciaux ont joué leur ritournelle dans ma tête. J’ai repensé à ce professeur. Bien que je n’ai jamais appris tout cela, c’est bien ancré dans ma mémoire. Encore que cela ne me déplaise pas entièrement, j’ai tout de même décidé que j’allais apprendre par cœur des textes que j’aurais choisis, dans une sorte de riposte à ce phénomène qui impose à la mémoire du contenu par le matraquage.

J’imagine que les comédiens, entre autres, connaissent l’expérience et la sensation liées à l’apprentissage par cœur et tout ce qui en découle. Depuis peu,  je goûte aussi à ce plaisir que j’ai longtemps pensé inaccessible.

Après tant d’années, j’éprouve de la gratitude pour ce professeur dont le zeste de folie n’était peut-être qu’une idée connectée à des poèmes qu’il avait appris par coeur.

Enfin, il aurait peut-être fallu que je consacre quelques mots à propos d’une dimension dont cet enseignant ne nous avait pas parlé. À mon tour, je ne vais pas le faire puisque je crois qu’elle saura se retrouver -presque comme un rite ou des boutons manquants-  dans ces mots-là. ♦