Archives de Brésil

travail de Jean-François Bocle

« El unico fruto del amor es la banana », le seul fruit de l’amour est la banane. À première vue ça pourrait être un bon slogan pour accompagner l’orage de bananes qui s’abat sur nous ces jours, un peu comme les grenouilles pleuvaient dans « Magnolia », le film de Paul Thomas Anderson de 1999. Sauf que la banane comme seul fruit de l’amour à l’origine n’était pas un hymne à la paix et à la tolérance. Cette banane-là n’était qu’un substitut phallique à deux sous puisque la suite était « es la banana de mi amor ». C’était le texte d’un  morceau chanté il y a quelques année par Michel Chacón, mi-grivois mi-paillard, sur les notes d’un banal cha-cha-cha.

Depuis que le 27 avril le joueur du FC Barcelone Dani Alves, lors d’un match contre Villareal, a récolté et mangé une banane qui lui a été lancée avec une intention raciste par un spectateur, la pluie de bananes ne semble pas vouloir s’arrêter.
Avec son geste, Dani Alves a d’abord enlevé à la banane toute la connotation que le raciste dans son imbécillité a cherché à lui conférer, la traitant pour ce qu’elle est : juste un fruit. Un geste d’une simplicité spectaculaire, relayé à une vitesse supersonique à travers la planète par tout type de média. Ensuite, signifiant leur antiracisme, des stars du football ont posé avec une banane dans des photos relayées par les réseaux sociaux. De suite, elle ont été imitées par un nombre incalculable de personnes.

Des bananes, des bananes et encore des bananes. Non seulement ces derniers jours, vu que les joueurs de football noirs subissent des gestes et des mots racistes qui les comparent aux singes depuis trop de temps.   Une manière d’agir qui a été adoptée aussi par des joueurs. Sergi Busquets, l’international espagnol du FC Barcelone, avait par exemple été filmé en 2011 lorsqu’il traitait un adversaire de singe.

« les joueurs de football noirs subissent des gestes et des mots racistes qui les comparent aux singes depuis trop de temps »

Entre-temps, le supporter du Villareal responsable du geste à l’encontre de Dani Alves a été expulsé à vie du stade de son club. La presse espagnole a révélé que Neymar – également joueur brésilien du Barça-  avait déjà sollicité un conseil à des spécialistes en communication afin d’élaborer une riposte aux chroniques insultes racistes dans les stades. L’idée de retourner la situation avec humour, afin de provoquer ensuite une espèce de mouvement, a donc émergé. Suite au geste de Dani Alves, Neymar a donc publié sa photo avec une banane utilisant les réseaux sociaux.

Dans un esprit hip-hop qui retourne l’insulte raciste au profit de celui qui est dénigré, le détournement de la banane a pris très rapidement une dimension énorme. Quelques jours seulement après le geste de Dani Alves, la banane a de nouveau dépassé son statut de fruit, réutilisée comme arme symbolique contre le racisme dans les stades. Il se peut cependant que la vitesse de la propagation et la dimension de cette vague puissent produire une rapide saturation.

Il faut par exemple espérer que la grande marque de bananes ne profite pas de cette situation pour récupérer et profiter de ce nouveau statut de ce fruit. Une stratégie qui pourrait prendre forme en vue de la Coupe du Monde au Brésil afin d’asseoir encore plus la position de la marque sur le marché. Il ne serait alors pas surprenant que « le seul fruit de l’amour » puisse servir de slogan et de musique d’une campagne publicitaire indigeste, construite autour de l’antiracisme afin de consolider et gagner des parts du marché bananier.

À ce moment là, pour combattre « el unico fruto del amor »,  la meilleure réponse pourrait avoir un esprit punk. Inspirée -pourquoi pas- par la musique de « The Chikitas » et utilisée comme une sorte de « Bazuka » contre l’invasion de toute sorte de banane mutante.  ♦

 

Adeus, Sócrates

5 décembre 2011 — Poster un commentaire

Sócrates n’est plus. Le docteur de cette magnifique équipe qu’était le Brésil de 1982 est mort, détruit par l’alcool comme l’avait été Garrincha. Grand, barbu, aux jambes minces et interminables, Sócrates était pourvu d’une énorme classe et pour ses détracteurs d’une grande lenteur, aussi. Grâce à son excroissance à l’arrière du pied droit, il était le roi de la talonnade. Sócrates n’était pas un joueur de football comme les autres. D’abord, il avait étudié et son surnom n’était pas dû à l’intelligence de ses passes en profondeur, mais au fait qu’il avait obtenu un doctorat en médecine. Au sein de l’équipe nationale, il évoluait au sein d’un légendaire milieu de terrain. Il y avait Toninho Cerezo -qui assurait les arrières- la dynamicité de Falcão, la classe d’Arthur Antunes Coimbra dit Zico et l’infatigable Júnior. Et les passes de Sócrates libéraient souvent la frappe dévastatrice d’Éder.

Le jeu du Brésil en 1982 était fantastique, et bien de télévisions ont programmé des répliques nocturnes de ses plus belles parties. Comme l’alcool a emporté Socrates, le cynisme de l’Italie avait éliminé du Championnat du monde la belle et impossible seleção. Au cours de l’historique match du 5 juillet à Barcelone, Sócrates –alors capitaine- avait marqué le premier goal pour son équipe. Pris au piège du contrepied italien, le Brésil avait tout de même réussi à marquer le but du 2-2 grâce à une belle frappe de Falcão: un résultat qui aurait qualifié les Brésiliens, renvoyant les azzurri à la maison. Mais le Brésil n’était pas équipe à jouer dans sa moitié de terrain pour attendre l’adversaire, cherchant un match nul. Au fond -comme disait Sócrates- le but d’un match de foot est de laisser un bon souvenir au public. Ainsi, les Brésiliens s’étaient jetés à l’avant à la recherche de la victoire, mais avaient encaissé le but décisif de Paolo Rossi. Brésil éliminé et match imprimé à jamais dans la mémoire du football.

Fidèle à son style, Sócrates frappait les penalties comme nul autre, sans prendre –presque- d’élan. Cela pouvait donner un beau but comme celui marqué contre la Pologne en 1986 ou un grand raté, comme contre la France la même année, au Mexique.
Mais il n’y a pas que le ballon dans l’histoire liée à ce joueur. Au début des années ’80, Socrates jouait au sein de l’équipe pauliste de Corinthians. Le club était alors géré d’une manière catastrophique et quatre joueurs politisés –Wladimir, Casagrande, Zenon et Sócrates- en avaient appelé à la rébellion. Sous l’impulsion de ces quatre personnes, l’équipe de Corinthians avait opté pour l’autogestion. Un joueur, un vote. Cela avait donné vie à un mouvement appelé « Democracia Corinthiana », une devise imprimée sur les maillots blancs de l’équipe. Et cela, en pleine dictature militaire au Brésil. Adeus, Sócrates.

*Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira, dit Sócrates  http://twitpic.com/7okb0j/full   http://twitpic.com/7oonte/full       http://twitpic.com/7ooofg/full