Archives de Charlie Hebdo

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〉Les corps des dix-sept victimes du carnage parisien étaient encore chauds que le bal des commentaires abjects et des argumentations fallacieuses commençait déjà. D’abord il y eu, comme prévu, les « ils l’ont bien cherché » et les « bien fait ».  Cela a produit de l’indignation, mais n’étonne pas vraiment puisque les auteurs de ces phrases souvent ne savent ni lire… Surtout, ils ne réussissent pas à penser autrement que par deux cubes monochromes à mettre par ici ou par là. Il paraît donc impossible qu’ils puissent comprendre que selon leur même logique, et la morale qu’ils expriment, ils devraient s’attendre aussi à une riposte « bien méritée » conséquente à leurs commentaires vu « qu’ils l’ont cherchée ». Heureusement, le chagrin et la douleur liés aux victimes du carnage n’ont pas produit de « fatwa » à leur égard, c’est pourquoi ils ne craignent pas pour leur peau à cause de ce qu’ils ont écrit.

Le cortège des commentaires stupides et des argumentations imbéciles ne s’est pourtant pas limité aux bas fonds des réseaux sociaux, il a aussi défilé là où les intelligences devraient -en principe- se donner rendez-vous. L’attentat condamné en vitesse, oubliant rapidement que le carnage a aussi fait des victimes parmi des policiers et les clients d’un supermarché par le simple fait d’être juifs, des personnalités ont enchaîné avec des arguments imbéciles tels que « l’huile sur le feu », « le deux poids deux mesures » et « la liberté d’expression à géométrie variable ».

« Le cortège des commentaires stupides et des argumentations imbéciles ne s’est pourtant pas limité aux bas fonds des réseaux sociaux, mais a été aussi prononcé là où les intelligences devraient -en principe- se donner rendez-vous »

La satire s’attaque à des religions, à des symboles de ces religions, à des figures de pouvoir de ces religions, à des figures qui incitent à la haine au nom de ces religions. La satire n’attaque ni l’ensemble des fidèles d’une religion, ni un ensemble homogène de personnes qui se réclament d’une confession: cela ne serait plus de la satire, mais de la xénophobie, du racisme. Charlie Hebdo, par des représentations caricaturales et arbitraires de Mahomet, n’attaque pas les musulmans, ne ridiculise pas les personnes de confession musulmane, ne rabaisse pas une communauté, sitôt qu’elle puisse se définir comme une seule et homogène communauté de concitoyens. Si Charlie Hebdo l’avait fait, les procès intentés à son égard auraient produit des condamnations.

Ce sont de nombreux imams, de nombreux dignitaires plus ou moins hauts de l’islam, de nombreuses personnalités, de nombreux fidèles qui ont traduit un sentiment, présumé, d’offense chez les musulmans face à ces dessins. Ce sont des personnalités s’exprimant au nom de l’islam et de tous les musulmans sans distinction aucune ; ce sont d’autres sombres crétins qu’au prétexte de caricatures ont proclamé des « fatwas ».  Et pourtant, si le dessin, si la caricature attaque un symbole et les personnes se sentent offensées, ce sentiment d’offense leur appartient. Ce sont des élites religieuses qui ont réitéré et relayé sans fin ce sentiment d’offense, qui ont -pour utiliser leur expression fétiche- jeté de l’huile sur le feu, construisant l’amalgame entre les représentations arbitraires du prophète et l’ensemble de ses fidèles ou l’ensemble de citoyens de la même confession.

Le roi d’Espagne peut-être, doit être, représenté aussi de façon ridicule ; les affaires de corruption de la maison royale espagnole peuvent et doivent faire l’objet de la satire. Affirmer, par contre, que les Espagnols immigrés dans notre pays sont tous des voleurs ou des violeurs est un acte différent et toute personne de nationalité espagnole pourrait alors porter plainte. Attaquer le roi ne signifie pas attaquer les espagnols, d’autant plus que parmi les espagnols beaucoup critiquent et se moquent du roi. Le roi d’Espagne est nu et celui-ci est son cul! Les Espagnols devraient-ils s’offenser, tous, à cause de ça? Ce sentiment leur appartient et ne doit en tout cas pas empêcher la satire et le humour à propos de la couronne d’Espagne!

En ce sens, de la même manière,  l’argumentation « deux poids, deux mesures » est aussi d’une imbécillité sans fin. Dessiner un juif, un citoyen de confession juive, avec les traits issus de la représentation raciste que nous connaissons, qui s’accapare l’argent, pour s’en prendre à une personne, à des personnes pour mépriser une communauté en fonction d’une confession, d’une liberté de culte : cela est raciste, cela est antisémite. Comme il serait xénophobe, islamophobe de proposer la caricature d’un musulman selon des traits racistes qui vole de l’argent afin d’attaquer l’ensemble des musulmans. En revanche, publier une représentation de Mahomet, sa caricature, ne signifie pas s’en prendre aux musulmans, mais attaquer un symbole, une religion. Et pourtant, les voix qui produisent l’amalgame entre le symbole, la religion et l’ensemble de personnes d’une même confession ne manquent pas. Elles insistent, au contraire, sur le fait que la liberté d’expression serait « à géométrie variable ». Quelle idiotie !

« Cette bêtise insiste et répète qu’il serait permis de se moquer des musulmans, mais qu’il serait interdit de se moquer des juifs. Quelle ânerie ! »

Cette bêtise insiste et répète qu’il serait permis de se moquer des musulmans, mais qu’il serait interdit de se moquer des juifs. Quelle ânerie ! Il est permis de se moquer et de tourner en ridicule un symbole, une religion et donc il est possible de proposer une caricature arbitraire du Christ, de Mahomet, de Bouddha ou de n’importe quelle autre figure symbolique de n’importe quelle autre religion, Apple et son iPhone par exemple, tiens ! Bien sûr, les religions que la satire préfère sont celles qui, dans leur culture, sont incapables de rire d’elle-mêmes.  Aussi, la satire s’attaque à des hauts dignitaires appelant à la haine au nom d’une religion, ridiculise les criminels tuant au nom d’un dieu ou de figures de pouvoir d’une religion. Il n’y a pas de géométrie variable, puisqu’il n’est intellectuellement pas honnête de comparer la moquerie d’un symbole d’un côté et le rabaissement de l’ensemble des personnes d’une même confession de l’autre.

La géométrie variable a été celle produite par les représentants religieux en réponse à la satire, tandis que la satire attaque toutes les religions, souvent en fonction de l’actualité qui -elle- offre les variations de sujet et de style. C’est la riposte à la satire qui n’est pas la même. Il y a les représentants religieux affirmant que leur foi n’est pas mise en branle par l’humour ; il y a les personnalités qui se sentent offensées, mais qui supportent la satire comme les athées, entre autres, supportent chaque jour les offenses à leur égard; il y a les représentants religieux qui ont proclamé, en leur nom, l’offense de tous les fidèles de leur religion. Il y en a d’autres qui portent plainte comme cela se fait dans un état de droit.

Enfin, les réactions les plus abjectes et violentes: il y a ceux qui appellent aux meurtres, qui incitent à la haine, à la vengeance réelle ou à la peine capitale. Paradoxalement, pour utiliser un euphémisme, dans la bouche de ceux qui ont répété à la nausée «les deux poids, deux mesures » et « la liberté  à géométrie variable », les incitateurs à la haine appelant au meurtre ont pris moins de place que les caricatures et les dessins. Il y a plusieurs poids et plusieurs mesures, pour utiliser leur expression, chez ces porte-parole, chez ces prétendus représentants religieux-là : ils sont convaincus qu’un kilo de papier où des caricatures ont été dessinées pèse plus, beaucoup plus, nettement plus qu’un kilo de projectiles bien que ceux-ci aient été tirés a bout portant. ♦

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Je regarde la une de Charlie Hebdo et je pense à cette histoire : un professeur de philosophie trace une longue ligne horizontale à la craie sur toute la largeur du tableau noir à la moitié de son hauteur. Puis, il pose la question suivante à ses étudiants :

« Qu’est-ce ? »

Tour à tour les réponses s’enchaînent. « C’est la différence entre le bien et le mal », « Le paradis et l’enfer », « C’est la représentation de la hiérarchie et du rapport entre dominants et dominés », « C’est ce qui émerge en rapport à ce qui reste immergé », « C’est la vérité en haut contre le mensonge en bas » et ainsi de suite.

Le professeur intervient et dit qu’il n’en est rien : cela est une ligne horizontale droite tracée sur ce tableau avec la craie qu’il tient dans sa main.

Je regarde de nouveau la une de Charlie Hebdo et je vois le dessin d’un personnage habillé en blanc qui porte un couvre chef de la même couleur. Le fond est vert, le nez est écrasé, la ligne qui ondule forme sa barbe,  deux cercles blancs avec des points pour faire les yeux. La signature de Luz indique il qu’il s’agit de son personnage de Mahomet, ou du prophète Mohammed si l’on préfère. Autrement, à première vue, pour celui qui est à l’obscur de tout ça, ce n’est qu’un dessin, juste un dessin, rien de plus qu’un dessin. Un dessin et il n’est même pas nécessaire d’ajouter « putain !».

Après une semaine passée à entendre que les salauds qui ont assassiné dix-sept personnes n’étaient pas l’Islam et qu’ils ne le représentaient pas, qu’il n’étaient pas de vrais musulmans ; qu’ils n’étaient que des fous, des caïds, des criminels, des imbéciles, des brebis égarées, des minables et j’en passe, j’aime à penser alors que cette une peut-être vue aussi juste pour ce qu’elle est: un dessin. Mais cela je ne l’ai pas encore entendu. Ces assassins n’étaient pas l’islam: comment est-ce que ce dessin peut le représenter, bien que de manière ridicule?

« Partout il est annoncé que Mahomet est en une de Charlie, mais tout comme le droit de douter des religions ou de nier l’existence de dieu est légitime, le droit existe de douter de cela »

Partout il est annoncé que Mahomet est en une de Charlie, mais tout comme le droit de douter des religions ou de nier l’existence de dieu est légitime, le droit est permis de douter de cette affirmation-là. Il ne manquait plus que l’interview du prophète soit aussi annoncée après le carnage:  « Mahomet révèle en exclusive dans ce numéro spécial de Charlie Hebdo si les assassins étaient ou n’étaient pas des vrais musulmans ! »

Si j’ai bien compris, Mahomet le prophète, ou Mohammed si vous préférez, est mort il y a longtemps. Sauf erreur, sa représentation est interdite par l’islam et cela n’est en réalité valable que pour ses fidèles, les musulmans. Cependant, les voix offensées par cette une de Charlie Hebdo se lèvent déjà. Depuis Londres, un sombre crétin fondamentaliste annonce que ce dessin est une « déclaration de guerre » et que « la charia se chargera de la peine capitale». Le grand mufti d’Égypte voit en cette une un acte « raciste », une « provocation injustifiée pour les sentiments de 1.5 milliard de musulmans ». Ce type qui prends à témoin tout ce monde ne déverse-t-il pas une citerne d’essence sur la flamme lui? Encore une fois, et malgré le carnage, les opinions qui répètent à la nausée  que « cette une jette de l’huile sur le feu » et que ce dessin est une « offense à l’Islam » se multiplient. Pensent-ils vraiment, ces hauts dignitaires de l’islam, dans leur foi, que Mahomet peut être réduit à ce dessin-là? Non seulement j’en doute, mais je n’y crois carrément pas.

Si en Islam la représentation de Mahomet est interdite, les fidèles de l’islam ne devraient dès lors pas s’adonner à regarder ses portraits.  Or, sans connaître son portrait, comment savoir que celle-là, à la une de Charlie, est une véritable caricature de Mahomet ? En plus, si j’ai bien compris, des hadiths interdisent la représentation du prophète, car celui-ci voulait éviter toute forme d’idolâtrie à son égard. Et là c’est le contraire qui se produit: l’idolâtrie s’empare de fidèles offensés par des dessins, par des représentations arbitraires d’un prophète, au point qu’ils empoignent les armes et tuent. Il s’agit d’un paradoxe surréaliste: l’idolâtrie qui devait être évitée par l’absence d’images s’accentue; elle se dit offensée dans son orgueil aveugle et aveuglant réduisant, au même temps, son prophète à la vision produite par un canard satirique et continue, en même temps, de se gaver des caricatures que ce même journal fournit. Il suffit donc que Charlie Hebdo décrète que la caricature est bien celle de Mahomet pour que des personnalités et de hauts dignitaires de l’islam le croient! Je vois mal ces mêmes élites, ou sois-disant représentants religieux, accepter le dessin d’un billet de banque pour se faire défrayer, prendre le dessin d’une datte et le manger ou se soulager la vessie sur le dessin d’un WC. Ceci n’est pas de l’argent ! Ceci n’est pas un fruit ! Ceci n’est pas une toilette !

« La pipe de Magritte n’était pas une pipe et pour en être certain il suffit de lire ‘Ceci n’est pas une pipe’ « 

La pipe de Magritte n’était pas une pipe et pour en être certain il suffit de savoir lire « Ceci n’est pas une pipe ». Est-ce bien utile ou est-ce imbécile d’essayer de la remplir de tabac et chercher de l’utiliser pour fumer pour le savoir? Alors, pourquoi croire et laissez croire, lançant des invectives, que ceci, en une de Charlie, est Mahomet ridiculisé et qu’il s’agit d’une offense à l’islam? Que vont faire ensuite ces fondamentalistes ? Appeler à brûler tout manuscrit de la Comédie de Dante au prétexte que Mahomet a été inséré dans l’Enfer et décrit comme un boiteux par le poète florentin ?

Les salauds qui ont commis ce carnage n’étaient pas de vrais musulmans, ils n’étaient pas l’islam, ils ne représentaient pas le monde musulman ? Très bien. Alors, selon cette même logique, de deux choses l’une : ou Charlie Hebdo détient à la fois le pouvoir d’inviter vraiment Mahomet dans son journal pour s’en moquer et celui de faire croire aux élites de l’islam qu’il propose une véritable caricature de leur prophète ou il n’en est rien puisqu’il s’agit juste d’une invention, de fantaisie, d’imagination, d’un dessin. Le dessin d’une voiture ne consomme pas d’essence, celui d’une tigresse ne nous mettra pas en danger, le dessin d’un pistolet ne peut pas tuer. Qui n’est pas en mesure de comprendre cela? Qui ne veut pas comprendre ou continue de ne pas vouloir comprendre ça?

Je regarde à nouveau la une de Charlie, c’est pourtant d’une simplicité élémentaire! Ceci n’est pas une déclaration de guerre, pas plus que la provocation pour qu’une bataille faite d’avions en papier et de fusils en carton éclate. Ceci ne devrait pas mettre en branle ni pouvoir offenser une foi solide et sûre d’elle-même. C’est pourtant d’une simplicité limpide et il serait suffisant que des élites, des hauts dignitaires de l’islam l’affirment: « Voici la une de Charlie Hebdo. Ceci n’est pas Mahomet. Ceci n’est pas Mohammed le prophète, ceci n’est pas le messager de Dieu le plus Grand ! ».

C’est aussi simple que ça. Ceci, en une de Charlie Hebdo, n’est qu’un dessin, putain. ♦

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Oui, j’ai aussi choisi de dire « je suis Charlie ». Comme bien d’autres, des millions d’autres, ni plus ni mois et peut-être parmi les plus médiocres.

« On s’en fout ! » . Ok, mais je ne vais pas m’arrêter là.

Je suis aussi myope, étranger, gros, fils d’un ouvrier, j’ai un passeport espagnol, je parle italien ; je suis boiteux, con, automobiliste, usager de transports publics, employé, andalou. La liste n’est pas finie, mais je n’ai aucune envie de la continuer. En tout cas, chacun de ces traits se définit par le fait que quelqu’un d’autre peut en revendiquer de plus importants, de plus forts, de plus puissants.

« On en a strictement rien à cirer! » Attends, je n’ai pas fini.

Francophone ? Oui, mais avec un drôle d’accent. Je ne suis pas un Andalou véritable si je crois à qui en Andalousie me répète cela. Par ailleurs je parle espagnol comme une vache italienne. La vie ouvrière ? Ce n’est pas ma condition, il m’a été dit que je n’en sais rien. Bien que je suis un étranger dans le pays où je vis, je constate que d’autres sont stigmatisés parce qu’ils sont plus étrangers que moi.

« Franchement, tu nous soules ! Aucun intérêt ! ». Oui, c’est peut-être vrai. Je vais tout de même continuer.

Au contrôle de la pureté de l’ADN identitaire, je pourrais me faufiler, mais une brute finirait par me mettre le nez dans les résultats démontrant que la nature de ces caractères qui me définissent est imparfaite, cabossée, impure, fragmentaire, bâtarde, partielle et lacunaire. Oui, je l’avoue, c’est aussi valable pour « je suis Charlie ».

« Ah ! C’est ce que je me disais aussi, tiens ! » Tu n’as pas tort.

Je n’ai pas été bercé depuis la plus tendre enfance par les dessins des auteurs assassinés, il n’y avait pas de numéro de  Hara-Kiri qui traînait sur la table du salon de la maison familiale. Découvrant Charlie Hebdo plus tard, je l’ai très souvent acheté, mais j’ai aussi arrêté de le lire. En revanche, je n’ai jamais souhaité que Charlie Hebdo publie autre chose que ce que ses auteurs veulent publier.

« Mais on s’en fout ! On s’en branle de ton opinion ! ». Oui, c’est vrai. En fait, rien ne ne m’oblige à l’explication ou à la justification de mes lectures.

Il y a sûrement des Charlies qui sont plus Charlies que moi, des Charlies qui sont plus attachés à ce journal que moi et dont l’identité est bien plus Charlie que la mienne. Je suis par exemple très content que des personnes qui n’ont jamais lu Charlie Hebdo le soutiennent aujourd’hui ; que des personnes que des années-lumière, en termes de goût et de style, séparent de Charlie se disent Charlie aujourd’hui me plaît aussi. Elles trouvaient et continuent peut-être de penser que Charlie Hebdo est grossier, vulgaire, provocateur, indécent et obscène. Elles ne l’ont peut-être jamais acheté, mais n’ont jamais ni souhaité ni cherché à empêcher la publication ; encore moins par l’usage de la violence, de la force ou des armes. Ces personnes sont aussi Charlie puisqu’elles sont pour que les idées qui ne leur appartiennent pas puissent s’exprimer librement.

« C’est d’une banalité! On s’en bat les couilles de tout ça ! ». Alors c’est parfait, puisque la distinction entre les bons et les mauvais Charlies me pousserait à ne plus vouloir l’être. En plus, dans tous les mouvements de masse, ou pire plébiscitaires, il est important qu’il y ait ceux qui n’adhèrent pas et des dissidents aussi. Il ne manquerait plus qu’au nom de Charlie il y ait  une sorte de nationalisme intégriste refusant une autre expression libre. Je suis Charlie dans la mesure où, dès que je veux et comme je l’entends, je peux décider que je ne le suis plus.

« Ouais, bon, tu nous gonfles ! Alors, tu veux dire quoi à la fin ? »

De la même manière, je suis Charlie et je cohabite avec d’autres qui affirment et qui revendiquent ne pas l’être et qui l’expriment librement. Ces derniers jours, par exemple, j’ai vu un dessin où un satiriste faisait face aux projectiles dont le titre était « Charlie Hebdo c’est de la merde : ça n’arrête pas les balles ». Obscène, certes : je ne sais pas dire si cela est de l’apologie au terrorisme. En tout cas, l’idée n’était pas originale puisque c’était la copie d’une idée parue dans Charlie Hebdo . Il n’y avait ni un trait nouveau ni une idée personnelle et c’est pour cette raison que c’était de la merde. Cependant, je souhaite aussi que qui ne se sent pas Charlie l’exprime librement.

« Ce billet c’est de la merde aussi ! ». Oui, c’est fort probable. C’est pourtant sur ce terrain que le combat devrait se passer : à travers les idées, les mots, les dessins et les autres moyens d’expression: à l’opposé de l’oppression. Essayer, refaire, encaisser les critiques, les avis, les moqueries. Chercher, se tromper, refaire, se confronter, discuter et refaire encore.

« Ouais, c’est ça ! T’enchaînes sur la rhétorique, mais jusqu’à ce point c’est nul à chier ! T’as rien d’autre à nous proposer ? » Pas grand-chose, je l’admets.

Je me suis dit qu’il doit bien il y avoir une hiérarchie des intégristes fondamentalistes qui tuent au nom de celui qu’ils prétendent être leur dieu. Cela arrive au criminel qui dévalise une banque et qui finit par être emprisonné après une longue cavale : en prison, l’accueil qui lui est réservé n’est pas le même que celui qui est destiné à un pédophile. De la même façon, les types qui ont tiré sur les dessinateurs, comme celui qui a pris pour cible des clients d’un magasin, doivent se situer à un niveau très bas sur l’échelle des djihadistes. Dans l’hypothèse qu’ils aient tout de même droit à une vierge dans l’au-delà, personne ne leur assure qu’il ne s’agira pas d’une vieille moche qui a perdu le dentier dont les rides du visage couvrent les seins flasques et vides; une vieille vierge jalouse, insupportable et à l’haleine putride. Une martyre, contrainte à de multiples sodomies non protégées pour préserver une virginité destinée aux martyrs les plus minables ; porteuse de maladies vénériennes et qui serait leur seule et unique partenaire sexuelle pour l’éternité sans qu’il y ait une seule capote à portée de main. Et ce n’est surtout pas dans leur paradis que ces cons pourraient finir par découvrir les joies de l’homosexualité entre djihadistes dont ils finiraient par rêver jusqu’à l’obsession.

« C’est nul. T’as pas mieux ? ». Non. Je l’avais bien dit : je suis Charlie, mais je ne suis pas aussi bien que ça. En revanche, je ne vais pas démordre. A ma façon et avec mon nom, je vais continuer –ici et ailleurs- de chercher ce que j’ai à dire et le dire. Enfin, même si je ne vais pas à être la hauteur, je sais déjà que je suis aussi pardonné.

« Ah bon ?! Et comment tu peux savoir ça ? »

C’est la une du prochain numéro de Charlie Hebdo, regarde.

« C’est bon, ça ! J’ai hâte de lire. Entre-temps, souviens-toi que t’es peut-être Charlie, mais t’avais dit que t’allais nettoyer les chiottes. Tout est peut-être pardonné, mais si dans une heure elles sont encore dans cet état tu ne le seras pas. Alors, d’abord, bouge-toi ! »

Oui, j’y vais: haut les cœurs et mort aux cons !

« Vaste programme et tu risquerais également d’y passer.  Commence par ta corvée pour l’instant, pour le reste on verra bien. » ♦