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Ariel Sharon et l’Esplanade des Mosquées, c’est l’image qui me vient à l’esprit quand je pense par où commencer. Puis il y a des mots qui se s’enchaînent et qui s’effacent.

Il y a vingt ans, le thème était déjà la question Israël vs. Palestine ou Palestine vs. Israël pour ne pas dire vice versa. Je finissais par arracher la feuille et je la jetais telle une serviette sale, avant d’aller fumer sur le balcon, frustré et impuissant.  C’était la conséquence d’une suite de mots inutiles à propos de l’horreur de la guerre ou de la beauté de la résistance ; des phrases qui valaient moins que le papier sur lequel elles étaient griffonnées. L’abomination et la désolation : souhaiter les dire était un acte présomptueux qui ne pouvait finir que dans une poubelle.
Heureusement, il n’y avait ni internet à la maison, ni de réseaux sociaux ; je suis soulagé de penser que ces mots n’aient pas couru le risque de connaître ce destin, plutôt que celui qui leur était réservé parmi les ordures.

A ce moment-là, ils étaient deux dans l’image. Yitzhak Rabin – dont je dois toujours vérifier le prénom- et Yasser Arafat dont le nom, aujourd’hui, fait émerger dans mon esprit l’hypothèse du polonium 210, sa biographie, sa naissance en Égypte et une suite de questions troubles. Des éléments qui subissent la guerre perpétuelle que l’enterrement des faits mène à la véritable discussion.
Il s’agit d’un phénomène qui n’est pas du tout limité à Yasser Arafat, mais qui saisit une multitude de thèmes et de figures qui touchent les deux fronts opposés dans ce conflit. L’affrontement constant, lorsqu’il s’agit d’en parler ou d’en débattre, contribue fréquemment à entraver l’articulation de la pensée et de la réflexion.
Il y a vingt ans, je ne connaissais que cette issue quand j’affrontais ce thème, car le sentiment et l’émotion prenaient toute la place

C’était mon grand-père qui m’avait enseigné l’horreur de la guerre, puisqu’il avait vécu la Guerre civile d’Espagne. J’avais cependant mis à l’écart un deuxième précepte qu’il m’avait transmis. Il me disait que –surtout- lorsqu’il s’agissait d’une guerre, il fallait que je me concentre d’abord sur les arguments, cherchant à évaluer les faits. De plus, je ne devais jamais perdre le contact avec une vue d’ensemble. Mon opinion n’avait aucune valeur et n’en aurait pas eu tant que la base sur laquelle elle reposait aurait été mise à l’épreuve: il fallait qu’elle se révèle solide.  Par contre, j’aurais rencontré les idéologies, les manipulations, les doctrines, les propos captieux, les simplifications hâtives, la mauvaise foi -entre autres- et il fallait que je les reconnaisse, disait-il.

Des années plus tard, Internet était entré dans ma vie. J’avais déjà commencé ce type de travail lorsque je participais à des échanges et des véritables batailles sur des forums de discussion, mais pas de manière suffisante. Un jour, j’avais été poussé à bout. Avec du recul, j’avais finalement pris conscience que la rage et l’indignation ne suffisaient pas pour affronter la discussion. Il fallait que je creuse et que je creuse plus. Il fallait que je creuse mieux. Il fallait que j’étudie.

Les guerres qui ont marqué l’histoire de ce conflit, les protectorats, le rôle de l’Égypte, de la Syrie et des pays du Moyen-Orient. Celui des États-Unis. Les résolutions de l’ONU, les négociations, les traités. La Cisjordanie, la Transjordanie, la Jordanie. West Bank. L’histoire de Gaza.
Les différents courants du sionisme, la signification et l’idéologie du Grand Israël, la guerre civile palestinienne, les stratégies des martyres, la naissance et la croissance du Hamas, de l’OLP, de l’ANP. Les groupes palestiniens les plus radicaux. Les idéologues de la destruction d’Israël, les rapports avec le Liban, les propos des leaders d’Iran, les Israéliens opposés à leur gouvernement, les extrémistes de ce même pays, l’histoire du Fatah. Le mur, les tunnels, les roquettes, les bombardements.

La liste est infinie. Et il s’agit d’une attitude et d’un travail qui rencontrent souvent les limites imposées par la réalité, le temps, les forces, les capacités, la méconnaissance des langues, les priorités de la vie ; c’est pourquoi je ne m’arroge aucune expertise, mais l’opportunité de pouvoir aller un peu plus loin, à chaque fois. Et cela arrive surtout grâce à la confrontation honnête, au débat qui recherche et partage ce même objectif, à l’échange qui renonce au fallacieux,  à la répétition des ritournelles sans savoir pourquoi. Sans toujours y parvenir. Commettant des erreurs. Cherchant à les admettre et les corriger, évitant les fautes.

Il n’y a aucun besoin que je m’abreuve avec le bombardement d’images d’enfants morts pour que je comprenne l’horreur de la guerre. Bien entendu, je souhaite qu’elle s’arrête, que les belligérants trouvent un accord, qu’il puisse il y avoir deux états. Pourtant je me rends bien compte que mon opinion, en ce sens, ne compte rien. Il m’a été souvent dit que dans la vie, et encore plus quand il s’agit d’une guerre, il faut choisir l’une des deux parties qui s’affrontent. Cependant, si les deux parties relèvent d’une imposition, je refuse ce type de choix.

« il n’y a aucun besoin que je m’abreuve avec le bombardement d’images d’enfants morts pour que je comprenne l’horreur de la guerre »

J’ai choisi mon camp. Il est défini par la recherche des faits qui mettent en difficulté ce que je pense savoir déjà, par l’intérêt pour les éléments prouvant la manipulation de certains arguments, par la mise en perspective, par le doute appliqué à des vérités qui me paraissent trop évidentes ou faciles, par la discussion critique de ce que je dis et de ce que je pourrais affirmer.

C’est un chemin tortueux et douloureux puisqu’il fait souvent voler en éclats des convictions qui ne reposent pas sur des fondements solides. Parfois, le ton est inflexible puisque -quand il s’agit de ce conflit- la mauvaise foi, la propagande et la falsification sont toujours au rendez-vous. Cela ne sert toutefois ni à donner raison à l’une des parties du conflit, agissant comme un militant, ni à chercher à avoir raison. Cela signifie que nous tous avons la raison, puisque nous en disposons, mais qu’il s’agit de l’utiliser, tel un outil qui sert à la compréhension.  Et si dans la fermeté d’un propos il y a un erreur, elle oblige à le corriger avec la même conviction. Il n’y a pas de neutralité dans ce camp, il n’y a pas de relativité. Il y a la volonté, le besoin, la nécessité, l’objectif de la recherche –pour chaque point, pour chaque argument- de ce qui est exact, de la vérité.

Ariel Sharon et l’Esplanade des Mosquées, l’image est toujours présente. Finalement, je n’en ai pas parlé. Il vaudrait mieux que la prochaine fois, je commence par la photo du prix Nobel de la paix 1994. En tout cas -à ce point- il n’est pas question que j’efface ou que je jette ce qui est là.  ♦

L’avantage de la traçabilité est désormais prouvé. Ainsi, il est possible d’apprendre que les fraises de février proviennent de la province de Huelva, en Espagne. Grâce à la traçabilité, il est possible de savoir que l’ordinateur acheté a été conçu à Cupertino, Californie, Etats-Unis et qu’il a été fabriqué chez Foxconn, à Shenzen, province du Guangdong, Chine. Merci à la traçabilité : la cuisse de poulet –dans sa sauce curry- peut être reconduite à un animal élevé au Brésil. Quelques recherches et il est également possible de connaître l’origine du fourrage qui a été donné à l’animal. Pour le curry, ce sera plus difficile puisqu’il s’agit d’un mélange d’épices. C’est un peu comme pour une montre «Made in Switzerland» : elle donne souvent l’impression qu’elle est fabriquée pièce par pièce dans une usine où propreté, précision et discipline règnent en maître incontesté. Elles ont l’air, ces montres, d’avoir été assemblées dans un atelier lumineux par les mains habiles de femmes blondes qui pendant leur pause -dans un silence paisible- mangent du chocolat. Ce n’est souvent pas le cas, vu que bon nombre de montres suisses contiennent des pièces fabriquées en Chine. Toutefois l’information ne se trouve ni sur la montre, ni sur sa boîte.
Rien, non plus, n’indique sur la barquette de fraises de Huelva que les fruits ont été cueillis par une main d’oeuvre surexploitée et sous-payée ou que les terrains exploités pour cultiver les fraises ont pu être volés aux contours de la réserve naturelle de Doñana. De même pour l’ordinateur: aucune inscription à propos du fait que des troupes militaires du pays où il a été conçu se trouvent depuis des années en Afghanistan. Inutile de chercher l’inscription « dictature qui enferme et torture des milliers de prisonniers politiques dans des camps de travail » après les mots « Made in China ».

A Rome, en 2009, suite aux frappes militaires d’Israël sur Gaza, un syndicaliste avait appelé au boycott des magasins appartenants à des juifs. Une déclaration qui avait été fustigée par une très grande majorité de l’opinion publique, puisque cela –traduit en allemand- signifiait « Kauft nicht bei Juden ! ». Et une liste de magasins de la capitale italienne dont les propriétaires étaient juifs, compilée comme toujours par une main anonyme, de circuler sur internet…
Sans en arriver là, la déclaration de Migros -à propos de sa volonté d’indiquer que des produits ont été importés de « Cisjordanie, zone de peuplement israélienne » ou de « Jérusalem-Est » plutôt que d’Israël- relève aujourd’hui du même mécanisme.
« Migros est politiquement neutre » affirme Monika Weibel, la porte-parole de Migros, dans un insupportable exercice d’hypocrisie mièvre et commerciale qui feinte de ne pas savoir que l’antisémitisme commence par là : vouloir appliquer à Israël, ou aux juifs, une décision qui n’est pas appliquée aux autres, et qui donc est discriminatoire.

Enfin, si « Migros » devait finir par appliquer la décision annoncée, par la même occasion elle devrait au moins décider de compléter l’inscription « Made in China ». Il est vrai : « dictature qui emprisonne et torture des milliers de prisonniers politiques dans des camps de travail » peut paraître trop brutal. « Made in China, un pays qui ne respecte pas les droits des êtres humains » pourrait suffire, dans le neutre esprit de transparence favorisant la traçabilité des produits clamé par Migros. Mais Migros ne le fera pas puisque d’un point de vue commercial –bien entendu- cela n’est pas viable.