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     Je l’ai lu. Puis je l’ai vite oublié, comme si j’avais un logiciel anti-virus intégré dans ma mémoire ou une application qui observe, trie, classe par priorités et se débarrasse des déchets selon le même principe, mais à l’envers. Ou alors, sans trop m’en rendre compte, j’ai juste pensé que ça ne valait pas la peine et que j’allais faire comme si de rien n’était.
Puis, va savoir comment, le papier est de nouveau fini sous mon regard. Bref, je l’ai relu. Il est signé Fathi Derder, a été publié par le site du « Temps » le 17 octobre et le sujet dont il traite est – oh surprise! – la start-up. Enfin, la start-up n’est en réalité qu’un prétexte. Le titre: « C’est fou ce que les start-up agacent dans ce pays. Et pourtant… ».

Dès le début du papier il y a quelque chose qui cloche : comme une absence, comme une omission. Comme un oubli, voire plusieurs. Et une espèce de substrat de l’article qui irrite et qui risque d’énerver.
Non, ce n’est pas parce que Fathi Derder ne mentionne pas le fait que sa réélection au Conseil National a été due à la non élection de Luc Recordon au Conseil des Etats et au fait que l’élection d’Olivier Français lui a libéré la place du vient ensuite au National. Pas non plus le fait qu’il ne dit pas qu’une start-up n’est pas seulement « une entreprise fondée sur la science » (sic !), mais aussi une entreprise qui emploie des trouvailles, des technologies et des résultats produits par les autres ou qui ne fait qu’appliquer un logiciel, certes performant et pointu, à un domaine : les transports, la santé, la distribution, le logement, l’alimentation et bien d’autres encore. Il n’y a pas de limites à l’informatisation de la vie.

Le hic ne réside non plus dans le fait que Fathi Derder évite soigneusement de parler d’argent lorsqu’il s’agit de start-up : comme si c’était sale, comme si ces entreprises n’étaient fondées que sur la recherche et qu’il ne fallait pas qu’elles cherchent aussi, et surtout à des moments clefs, des financements. Comme s’il ne fallait pas qu’elles négocient les participations de fonds d’investissements, l’apport financier de tiers, de privés ou d’autres qui – plus tôt que tard – commencent à réclamer un retour sur investissement.

« ce qui (m’) agace et qui (m’) irrite, c’est que Fathi Derder ne fait que parler de lui sans consacrer un mot au sujet de son entreprise »

Non, ce qui (m’) agace et qui (m’) irrite c’est qu’encore une fois Fathi Derder ne fait que parler de lui sans consacrer un seul mot au sujet qu’il traite: la start-up, justement. Et ce qui est pire, c’est qu’il produit un discours caractéristique des martyrs affirmant subir des moqueries, des remarques et des critiques de la part de ceux qui ont vu leur scepticisme attisé par ses mots sa rengaine hagiographique du modèle d’entreprise à la sauce Silicon Valley.

Le monde de la start-up, de ces entreprises naissantes dont les fondations s’immergent dans la technologie plus que dans la science ne m’agace souvent pas, ou alors, tout au plus, il m’irrite lorsqu’il produit un langage qui veut cacher l’ambition d’un business par ailleurs légitime avec un attirail de concepts qui confondent la location avec le partage, la commission sur une transaction avec un intérêt humanitaire, l’application informatique avec une réelle invention d’outils ou un carnet de clients avec une communauté.

Mais souvent ce ne sont pas les start-up qui produisent directement ces discours : ce sont leurs théoriciens, leurs exégètes, leurs hommes de propagande les plus lassants. Et Fathi Derder en est un. Ce n’est pas la start-up qui m’agace, mais c’est lui qui me les brise menues à chaque fois qu’il en parle. En tout cas, c’est certain: si j’étais une start-up je n’aimerais pas du tout que Fathi Derder parle de moi.

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 Fathi Derder est excédé par la morale. Il l’écrit entre guillemets, faute de pouvoir les signifier avec ses doigts, pour en faire l’objet de sa tribune du lundi 30 janvier dans « Politblog ». « Attention, danger !  -écrit-il- « La Morale » est de retour ».

Fathi Derder a bien raison de s’insurger contre les donneurs de leçons qui jour après jour remplissent les pages de nos quotidiens et les couloirs de l’opinion publique avec d’étouffants préceptes moraux, c’est pourquoi il nous fait sa leçon. Le néoconseiller national s’en prend à l’UDC selon qui le mal est incarné par les élites et les nantis. L’anticapitalisme de la gauche et l’aversion pour le consumérisme des verts irritent Fathi Derder, pour qui la « question morale » n’est qu’une inutile entrave aux défis qui attendent notre société. Il faut donc la balayer d’un revers de la main.

Une oppressante moralisation ambiante qui culpabilise, assène Fathi Derder : à croire qu’il ne s’est pas lui-même débarrassé d’un principe moral qui distingue le bien et le mal sans quoi il est impossible de culpabiliser, et dont la société (et qui d’autres sinon ?) doit –selon lui- se débarrasser. La « faute morale » de Philipp Hildebrand ou « les pêchés » qui ont conduit à la crise économique écoeurent Fathi Derder qui par contre ne nous propose pas une lecture différente, pris par une logique que des indignés pourraient envier. Fathi Derder aurait pu, libéral qu’il est, utiliser la clef de lecture qui voit dans les actes de Philipp Hildebrand une erreur, la reconduire au principe de la responsabilité personnelle. Et nous tenir leçon sur ce qui la détermine, bien entendu.

Au lieu de se réduire à un prêche qui reproduit le schéma qu’il attaque, Fathi Derder aurait pu dépenser deux mots à propos de la conduite inventive et créatrice qui a amené à la conception du système des subprimes : un moteur pour l’accélération d’une croissance dont nous entendons encore l’écho de la chute. Les voix qui s’élèvent pour un retour de la morale dans l’économie répondent à l’action de ceux qui pendant des années, débarrassées de toute morale, mais surtout de toute responsabilité collective, ont contribué sinon provoqué la crise actuelle.

Si d’après Fathi Derder la morale sert pour que des politiciens drapés dans leur vertu puissent récolter des voix éloignées de toute action, son sermon antimoraliste n’est pas plus productif:  il cherche aussi à gagner des voix, et il s’excite un peu. Au fond, Fathi Derder doit penser que s’insurger contre la morale c’est vachement Bien.♦

*Fathi Derder, « Danger, la morale fait son grand retour », Politblog, 30.1.2012 http://bit.ly/w8nPpV