Archives de indignation

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Il y a des personnes qui ont choisi de penser tout bas ce que d’autres hurlent. Elles reconnaissent leurs instincts de rage, leurs pulsions de vengeance, mais les transforment et les trient avec le tamis rationnel. Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas museler ni leurs émotions ni leurs sentiments, mais qui empêchent leur indignation ou leur révolte de se transformer en violente fureur.

Il y a des personnes qui ont le courage de s’interroger en soi ou qui partagent leurs doutes les plus sombres et les questions qui les torturent sans pour autant prendre l’autre à la gorge.

Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas utiliser la raison et la pensée pour s’interdire toute vague sentimentale ou réaction émotionnelle puisqu’ils reconnaissent que celles-ci leur indiquent un cap, une direction à suivre.
Il y a des personnes qui ont le courage d’afficher leur indignation, le scandale qui les inonde, la commotion qui les envahit, les mains qui tremblent, mais qui n’étranglent ni l’action ni l’opinion de mots, de propos et de gestes brutaux, insultants et parfois abjects.

« Des personnes sont réduites au statut de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage »

Bien souvent ces personnes sont réduites au statut impalpable de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage, vu qu’elles persévèrent à ne pas se laisser emporter par une vague hurlante. Une marée hargneuse, sans pudeur, qui démolit tout lors de son passage; composée de brutes qui revendiquent de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais qui prennent en otage la pensée des autres et surtout leurs choix.

Et c’est en ce sens que la raison et la pensée se révèlent nos plus précieux instruments. Il n’est pas question –encore une fois- de réduire les passions, la ferveur, la tristesse ou toute autre émotion à un frein de l’envergure humaine, mais de réaffirmer qu’à l’aide de ces instruments nous conduisons notre développement.
Il s’agit d’une affirmation ferme, intransigeante, inflexible.
Une brèche, une fissure, une déchirure sont inévitables. Cependant, ne pas recoudre avec le fil de la raison et de la pensée signifierait laisser que les plus bas instincts s’infiltrent, grossissent, s’amplifient acquérant un volume et un poids qu’il serait ardu -alors- de freiner. ♦

En matière de stratégie utilisant la provocation comme pièce maîtresse du discours politique, Silvio Berlusconi a été un maître indiscutable. La provocation berlusconienne a toujours rempli au moins deux fonctions : l’occupation de l’espace médiatique et la conquête du terrain de l’affrontement politique. Ainsi le Cavaliere a souvent su prévoir les évènements provoqués dans l’atmosphère du camp adverse tout en gardant une longueur d’avance.

À maintes reprises, Silvio Berlusconi a fabriqué l’illusion d’attaques de longue portée. Un mouvement poussant ses adversaires à reculer, forçant leur éparpillement désordonné et ouvrant une brèche à travers laquelle pénétrer et conquérir le terrain. Déclarations, prises de positions, petites phrases. Les projectiles berlusconiens ont toujours su provoquer des tempêtes médiatiques et des ouragans de réactions. Pendant deux décennies le Cavaliere a su profiter de la faiblesse de ses adversaires, caractérisée par des plaintes et des pleurnicheries mutées -à travers des coups incessants- en indignation maladive. Pire, en scandale outré et aveugle. A chaque fois, après la première attaque, Berlusconi et ses fidèles ont nié, corrigé, revu les propos. Des banderilles sur le dos des adversaires dont la gracilité politique était directement proportionnelle à la facilité avec laquelle ils se laissaient offenser.

Claude Guéant et son camp s’inscrivent dans cette même stratégie. Piqués à vif par la déclaration du ministre de l’Intérieur, leurs adversaires se sont produits dans une pénible litanie, dans l’énième exhibition de leurs sentiments outrés. Au lieu d’une riposte lucide et solide sommant le ministre de préciser ce qu’il voulait dire par « toutes les civilisations ne se valent pas », ils ont réagi comme des adolescents naïfs pris dans le piège d’un troll de passage sur un forum. Le point Goodwin a été atteint à la vitesse de la lumière. L’ironie, l’intelligence, la lucidité et surtout des questions auraient été bienvenues à la place de cet épanouissement désossé des fleurs bleues blessées. De quelles civilisations est-ce que Claude Guéant voulait parler ? Antique ? Médiévale ? Agraire ? Romaine ? Inca ? Maya ? Est-ce qu’elles se valent ? Est-ce qu’elles sont la même chose ? L’affirmation de Claude Guéant aurait ainsi montré par elle-même à quel point elle est creuse, inutile et -dans la bouche d’un ministre- amorphe. Tandis que sans réponses aux questions posées, elle aurait eu le même effet que celui produit par une bulle dans une baignoire.

Pour ce qui est de la supériorité -prétendue par Claude Guéant- d’une civilisation sur une autre , il aurait été indispensable de l’interroger pour qu’il la contextualise, l’argumente, l’explique et la confronte aux faits historiques. À la place, le suffoquant concert des âmes outrées jouant la partition de l’indignation dirigée par la baguette de la provocation. Et entre-temps Claude Géant, suivant la voie tracée par le Cavaliere, a déjà repris la main annonçant qu’il recherche la voie de l’apaisement.