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   C’est le matin avec du café et « Le Temps » à la recherche d’un article qui puisse susciter de l’intérêt et qui, associé à la caféine, puisse accélérer le réveil. Enfin, c’est une image. Comme celle utilisée par Stephane Benoit-Godet lorsqu’il décrit, dans sa chronique intitulée « Pourquoi la RTS méprise l’économie ? » , le « matin comme un autre » à bord de sa voiture, tombant sur une station radio qu’il aime bien lorsque « le soleil, lui, commence à chauffer doucement le bitume comme un matin d’été ».

À ce point je me dis qu’il aurait pu éviter la tirade pseudo-poétique, écrire qu’il roulait sur l’autoroute et qu’il écoutait la radio.  Mais il a décidé d’en rajouter: « Il est 8h et quelques le matin. L’autoroute en direction de Lausanne sature déjà ». Certes, il aurait pu être 20 h et quelques, le soir. Et le trafic sur l’autoroute, en direction de Genève, aurait pu saturer encore, mais dans la fraîcheur naissante d’un soir d’été.   Bref, je bâille et je reprends du café. Quel intérêt ? Aucun. Mais ça compense le fait que Stéphane Benoit-Godet informe le lecteur à propos du fait qu’il a passé – lui – une semaine en Californie, à la Silicon Valley, en compagnie d’une « dizaine d’étudiants romands des HEC, des EPFL et des EHL ». Enfin, de la Faculté des Hautes études commerciales, de l’École polytechnique fédérale et de l’École hôtelière de Lausanne, quoi.

« Il est 8h et quelques le matin. L’autoroute en direction de Lausanne sature déjà ». Certes, il aurait pu être 20 h et quelques le soir. Et le trafic sur l’autoroute, en direction de Genève, aurait pu saturer encore, mais dans la fraîcheur naissante d’un soir d’été.

Donc, Stéphane Benoit-Godet roulait lorsqu’il a écouté une chronique à propos de ‘Sibos’, un salon qui traite surtout de la technologie appliquée au services financiers ou bancaires, ou de la fintech. Apparemment l’auteur du billet a utilisé des mots crus à propos des banquiers qui se sont rendus à ce salon. Et cela, nous dit Stéphane Benoit-Godet, sur une chaîne « jeune de la RSR ». Assez surprenant de la part du rédacteur en chef du « Temps », car il devrait parfaitement savoir que « Couleur3 » est caractérisée par le ton des billets et par le registre utilisé par ses chroniqueurs plus que par leur âge. Tandis que la RSR, elle, est désormais d’un autre âge.  Enfin, pour en avoir la certitude il n’a qu’à demander – justement – aux jeunes qu’il a accompagnés en Californie et qui écoutent la chaîne sans se froisser tandis qu’ils montent une start-up comme si de rien n’était.

Dans sa chronique il dit aussi que la fintech « c’est la technologie, l’avenir et des dizaines de milliers d’emplois à la clé pour un secteur en complète recomposition ». Bien entendu, s’attendre à la précision des chiffres et à un calcul effectué avec un instrument autre que la louche aurait été exagéré pour un papier qui réduit l’intérêt de la RTS pour l’économie à un billet entendu sur « Couleur3 ». Car au fond, cela reviendrait à réduire l’intérêt du « Temps » pour l’économie au fait que son rédacteur en chef, à la place de s’intéresser à la condamnation de Jérôme Kerviel à la Cour d’appel de Versailles ou à la réduction des commandes dans le secteur de l’horlogerie qui conduit à une augmentation de licenciements, consacre un article et son attention à une chronique de « Couleur3 ».

Stéphane Benoit-Godet écrit aussi « qu’il ne manque que pas grand-chose à l’Arc lémanique pour  se transformer en Silicon Valley ». C’est vrai : il se peut qu’il manque aussi un rédacteur en chef d’un quotidien comme « Le Temps » qui fasse preuve d’un style journalistique plus anglo-saxon ; qui traite des sujets avec un esprit factuel, qui sache nommer sans se cacher derrière le masque du langage impersonnel et qui désigne de manière explicite, sans utiliser les allusions vu que dans sa chronique, le rédacteur en chef du « Temps » n’a pas cité la chaîne, ni l’émission, ni l’auteur du billet radiophonique. Et surtout, un rédacteur en chef qui fasse preuve d’un journalisme qui évite de produire un raisonnement fallacieux pour conclure que la « RTS méprise l’économie » sur la base d’un billet entendu à la radio. Et peu importent les conditions, le lieu, la douceur du soleil et la température du bitume de l’autoroute.

À la fin, j’aurais préféré lire une opinion signée Pierre Veya, l’ancien rédacteur en chef du « Temps ». Car peu importe l’âge: j’aurais eu l’impression d’avoir appris quelque chose à la place d’avoir perdu mon temps. Tandis que là, un matin comme un autre, à la fin du papier signé Stéphane Benoit-Godet, mon regard s’est posé sur la paroi de la cuisine, doucement chauffée par le soleil comme un matin d’été, où s’est matérialisé un énorme, somptueux et très graphique ‘WTF !’ ♦

Ils sont décédés pendant la même semaine, à l’intervalle de cinq jours. D’abord Sean Hoare, un journaliste de 47 ans spécialisé dans le show-business. En surpoids, il fumait ses cigarettes jusqu’au filtre, d’après une photo donnée en pâture un jour après sa mort.  Son corps sans vie a été retrouvé au matin du 18 juillet. Dès l’après-midi, ses problèmes de drogues et alcool ont été soulignés dans la presse. Il avait travaillé au sein du groupe de Murdoch et avait été le premier à avoir dénoncé -à visage découvert- les pratiques de piratage et d’écoutes téléphoniques illégales qui sévissaient au sein de « News of the world ».

Quelques heures après la mort du journaliste, Rupert Murdoch se rendait à l’audience devant une commission parlementaire britannique. Le magnat australien des médias a toujours nié les révélations de Sean Hoare, affirmant que si le journaliste accusait « News of the World » c’était par vengeance puisqu’il avait été éloigné de la rédaction à cause de ses problèmes de drogues et d’alcool. De son côté, le journaliste avait expliqué que boire était une conséquence parmi d’autres, provoquées par le poids de sa profession. Une violente pression qui poussait par exemple d’autres journalistes à fondre en larmes ou à tenir debout à coups de médicaments. Une culture d’entreprise qui sommait aux employés de produire des informations à tout prix : un coût qui aujourd’hui commence à être chiffré. Une semaine avant sa mort, le journaliste avait expliqué les méthodes utilisées par « News of the World », affirmant que les logiciels de piratage étaient acquis à travers la corruption de policiers de Scotland Yard.  À propos du décès de Soan Hoare, la police s’est empressée lundi déjà d’affirmer qu’elle était « inexplicable, mais pas suspect », un facteur qui alimente de sombres supçons, vu que Sean Hoare avait dénoncée la corruption au sein des forces de l’ordre.

Puis, samedi 23 juillet, la mort d’Amy Winehouse. Drogue et alcool. Un décès qui relègue la mort de Sean Hoare dans une zone de moindre intérêt pour les news. Et pourtant, un fil lie les deux destins : l’intense sensation que la cause de leurs décès évolue sur la scène du show-business. Au « Guardian », Sean Haore avait expliqué : «J’étais payé pour sortir et aller prendre de la drogue avec des rockstars, pour me bourrer, prendre des pilules et de la cocaïne avec eux. C’est un milieu tellement compétitif. […] Tu te retrouves à faire des trucs qu’aucune personne saine ne ferait.»

Des histoires malsaines peut-être, mais qui ont été achetées pendant des années par des lecteurs dont le voyeurisme a été provoqué, excité, alimenté. Une logique de business cruelle, cynique et incroyable selon laquelle la mort de Sean Hoare et Amy Whinehouse n’est qu’un funeste dommage collatéral.

Sean Hoare, BBC, Panorama, 14 mars 2011

http://www.bbc.co.uk/news/uk-14195574

http://www.youtube.com/watch?v=w_cnYHW82pw

*publié par www.lameduse.ch

«Thank you & goodbye» est la une de «News of the world» qui ferme boutique 168 ans après son lancement. Un arrêt d’activité dû à une sombre affaire d’écoutes téléphoniques. Englué dans un style de presse de plus en plus ordurier, le newspaper  anglais était devenu  addicted  aux informations brûlantes, surtout de people et  football players , obtenues par le piratage téléphonique. Des informations données en pâture à la faim – alimentée par ces mêmes informations – de lecteurs boulimiques. Un cercle vicieux et une forme de toxico-dépendance à laquelle -pourquoi le cacher-  « un ristretto! » est addicted  aussi.

Une évolution particulière des écoutes téléphoniques qui conservent par ailleurs une valeur qui dépasse toute imagination. Une valence d’une amplitude gigantesque au sein de laquelle s’inscrit l’action du journaliste wannabe  détective qui s’adonne à la production de trash news imprimées dans des tabloïds de caniveau. Un type de journaliste muté en  huele-braguetas  – celui qui renifle les braguettes – épithète à travers lequel les commissaires barcelonais méprisaient le détective de Vazquez-Montalbàn Pepe Carvalho.

Cette affaire d’écoutes téléphoniques fait émerger le souvenir de la Stasi écoutant les habitants de Berlin-Est dans «Das Leben der Anderen», le film de Florian Henckel von Donnersmarck sorti en 2006. Ou alors, il remet au goût du jour «Le journaliste et le président», trilogie d’Edwy Plenel, où est racontée l’affaire de la cellule de Mitterrand qui dirigeait les écoutes illégales dont Plenel aussi avait été victime.

Il s’agit d’un curieux détournement de situation:  le journaliste objet d’écoutes illégales, car retenu dangereux pour l’establishment par le pouvoir en place d’un côté; le journaliste qui reproduit le même système pour alimenter le flux d’infos caniveau de l’autre.

Il serait convenable aussi de dire quelques mots à propos du Patriot Act ou de la manière dont les écoutes téléphoniques arrivent dans la presse italienne. Ou alors, il serait utile de rappeler comment des entreprises privées – comme Google ou Facebook – se sont organisées pour récolter les informations qui nous concernent sans avoir besoin de les saisir de manière illégale, car nous les fournissons en échange d’un service: si un service d’espionnage nous les avait volés, nous aurions crié au scandale, mais là, la dépendance est aux outils qui nous permettent de regarder par la fenêtre de notre ordinateur la vie des autres. Intéressant, certes, pourquoi pas. Mais le temps est un tyran et le ristretto, ça fait un moment qu’il a été bu.

*publié par  www.lameduse.ch