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Par cœur

22 juillet 2014 — Un commentaire

botticellidante

〉  Un jour un professeur dont le visage était teinté par de la mélancolie et un zeste de folie racontait que le français offrait une précieuse expression. Il était important à ses yeux que nous – ses élèves – la comprenions.

Il s’agissait de  « apprendre par cœur ». Il soulignait la différence avec « apprendre par la mémoire » qui n’existe pas en français puisque c’est une traduction littérale de imparare a memoria, apprendre par cœur -justement-  en italien.

Ce professeur pensait qu’apprendre par coeur était bien plus qu’une simple expression imagée.  A son avis, elle nous indiquait un chemin que nous aurions pu emprunter. Et il aurait été, en plus, source de plaisir.  Apprendre par cœur  ne pouvait pas se limiter à  répéter un texte, quel qu’il soit. Il s’agissait d’apprendre à le réciter ou – encore mieux – à le dire. Il affirmait que si nous avions vraiment appris par cœur, le texte aurait fini par faire partie de nous, à jamais.

A l’aide de la mémoire, nous aurions pu éprouver la sensation de rechercher en nous le texte appris. Puis le dire, avoir l’impression de le toucher et en découvrir de nouvelles significations, des recoins inconnus que nous n’avions pas aperçus auparavant. C’était, selon ses mots, comme un bagage léger qui nous aurait toujours accompagné; souvent il aurait pu aussi combler des vides.

Apprendre par coeur nous aurait permis d’acquérir des biens précieux et accessibles;  les porter en nous, sans aucun poids, au long de nos vies.  Des poèmes, des aphorismes, des chansons  qui – tôt ou tard –  auraient su répondre à des questions, souvent avant même qu’elles puissent être formulées.  D’après lui, apprendre par cœur voulait dire  vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments; les découvrir, les explorer, les vivre. Autrement, l’expression française aurait été appris par tête et pas par coeur.

 « apprendre par cœur voulait dire vivre une expérience à travers laquelle un texte pouvait finir par nous mettre en contact avec des sentiments, les découvrir, les explorer, les vivre »

A cette époque-là, la majorité des enseignants préféraient nous convaincre qu’il valait mieux comprendre que répéter des notions apprises par cœur. La lecture cérébrale, la compréhension mentale ou théorique comptaient plus qu’une sorte d’apprentissage par la parole; par le fait de prononcer, d’apprendre à travers une voie que la pédagogie en vogue jugeait dépassée.

Puis, il y a quelque temps – comme souvent- de musiques, d’anciennes publicités et autres morceaux utilisé à des fins commerciaux ont joué leur ritournelle dans ma tête. J’ai repensé à ce professeur. Bien que je n’ai jamais appris tout cela, c’est bien ancré dans ma mémoire. Encore que cela ne me déplaise pas entièrement, j’ai tout de même décidé que j’allais apprendre par cœur des textes que j’aurais choisis, dans une sorte de riposte à ce phénomène qui impose à la mémoire du contenu par le matraquage.

J’imagine que les comédiens, entre autres, connaissent l’expérience et la sensation liées à l’apprentissage par cœur et tout ce qui en découle. Depuis peu,  je goûte aussi à ce plaisir que j’ai longtemps pensé inaccessible.

Après tant d’années, j’éprouve de la gratitude pour ce professeur dont le zeste de folie n’était peut-être qu’une idée connectée à des poèmes qu’il avait appris par coeur.

Enfin, il aurait peut-être fallu que je consacre quelques mots à propos d’une dimension dont cet enseignant ne nous avait pas parlé. À mon tour, je ne vais pas le faire puisque je crois qu’elle saura se retrouver -presque comme un rite ou des boutons manquants-  dans ces mots-là. ♦

C’était lundi soir. Quel jour déjà? Lundi 29 octobre en Europe. Était-ce bien dimanche à New York ? L’ouragan Sandy allait toucher la côte est des États-Unis. Wall Street avait annoncé la fermeture du lundi. Oui, à New York –alors- il devait être dimanche 28 octobre. Les cartes météorologiques défilaient sur les écrans tandis que l’heure avançait inexorable. Les villes qui allaient être touchées se préparaient au pire. Atlantic City ? Quelle autre ? New York sur toutes. Le regard cherchait à comprendre le phénomène en cours. La campagne électorale arrêtée. Les sacs de sable. Les messages. Les mises en garde. Les caméras prêtes. Des photos : des centaines, des milliers et encore plus. Couleurs pures, saturées. Les webcams. Les photographes bravant la tempête. Des évacuations. Dans l’objectif le ciel maussade, gris puis noir. Les gouttes d’eau sur la surface de l’écran. Des cadrages d’amateurs, de citoyens-reporteurs, d’inconscients, de professionnels de l’information. Les vagues menaçantes. Un surfeur. Des personnes prenant des photos dans l’objectif des photographes. L’œil de l’ouragan et son déplacement. La nuit tombée en Europe, de la brume sur la côte Est. Le bruit du vent toujours plus violent. Enfouies par les autres, quelques images montrant un environnement pauvre et ravagé. Un coup d’œil à la caméra fixant Manhattan depuis le pont de Brooklyn. Un bâtiment éventré. Les pompiers à l’œuvre. Le temps passant inexorable. Comme si elles peinaient à exister, des photos prouvant que Sandy avait déjà ravagé Santiago à Cuba, et Haïti, de nouveau meurtrie. Une photo de Jamaïque chevauchée par une vidéo montrant l’eau envahissant -quelque part- les rues de New York. Le silence. La nuit tombée. Un hôpital évacué. Un enfant immergé dans l’eau jusqu’à la taille. Autour des taudis en bois détruits par la tempête. Les photomontages. Les discours des élus. Les messages sur les réseaux sociaux. Des inondations. Le black-out. Des morts. À Haïti, comme à New York. Le gris. La surface de l’eau. Le béton humide. L’écume meurtrière. Le premier bilan. Sinistre. Les morts ne sont pas des nombres. Des morts ont été oubliés. Pourquoi comparer les morts ? Une mégapole confrontée à sa dépendance à l’énergie. Le courant qui a permis aux messages, aux images, aux reportages d’être émis. Un million de litres de fuel déversés au large de New York. L’absence d’odeur dans l’écran. Le bilan qui se fait lourd. La coupure de courant. Les évaluations de dommages en milliards. Les analyses à propos de la tempête médiatique. Le recit, les histoires, les mots. Le réel d’un côté. Un réel reality show de l’autre. La campagne recommence ou toujours à l’arrêt ? Sandy a favorisé Obama. La récupération politique est stigmatisée. New York coupée en deux. Un autre bilan. Des analyses. Des mots. Le regard fatigué. Il est temps de mettre de l’ordre. Recomposer. Chercher à reconstituer le fil des évènements depuis lundi passé. C’était quel jour déjà ?

La mémoire vacille sous le poids des informations auxquelles elle a été confrontée. Les images se superposent. Un ouragan dans l’ouragan. Le souvenir n’est pas clair, car saturé et désorienté. Remonter le fil des événements est une rude tâche et il faudrait pouvoir arrêter le temps pour savoir ce que la mémoire a effectivement retenu. Le souvenir d’un côté; les données enregistrées et stockées de l’autre. Le temps ne suffit pas dans cette course endiablée qui cherche à voler du temps au temps sans que le temps puisse s’arrêter. Et prendre le temps pour comprendre paraît difficile: une autre tempête va sûrement arriver.