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   Ceci n’est pas un billet d’hommage à David Bowie. Parmi les mots qui suivent il n’y en aura pas que d’autres n’ont déjà mieux écrit et prononcé à son égard. Il est très difficile, sinon impossible, de dire ou d’écrire quelque chose de meilleur ou de différent à son propos. En plus, à l’heure qu’il est, lire, regarder et écouter tout ce qui a été produit à propos de David Bowie depuis la mort de David Robert Jones, le 10 janvier, prendrait plus de temps que d’écouter son entière discographie. Ce serait illusoire de vouloir le faire, un peu comme si on voulait compter et reconnaître les étoiles lors d’une nuit qui les offre, toutes, à notre vue.

Les textes qui racontent l’extraordinaire talent de David Bowie pour s’inventer, pour mettre en scène ses personnages, les sacrifier et les réinventer pour se métamorphoser à nouveau s’additionnent presque à l’infini. Souvent, ils sont l’œuvre des meilleures plumes, de profonds connaisseurs de l’artiste et de son œuvre. Descriptions, récits, témoignages, aspects biographiques ; vieilles interviews, analyses de musiques et de textes; explications de symboles, une pléthore d’anecdotes. Il y a aussi les innombrables mots des fans, des amateurs, de ses adeptes. Rien ne manque et pendant le temps à venir il y en aura encore. Et encore plus. Seul le temps pourra déterminer la limite à la quantité d’informations qui pourront être produites ou acquises à propos de David Bowie.

La valence testamentaire de ★ – Blackstar – a été aussi soulignée et mise en lumière, comme si le dernier album était une manière pour David Bowie de tirer sa révérence et dire ‘goodbye’. Ziggy Stardust, Alladin Sane, Thin White Duke, le détective Nathan Adler. Il ne restait qu’un seul personnage crée par David Bowie qui pouvait être sacrifié par David Bowie sur l’autel de sa carrière artistique et seule la mort de David Robert Jones pouvait le lui permettre: celui de David Bowie lui-même.

C’est comme si David Bowie avait su anticiper et orchestrer le big-bang médiatique provoqué par sa mort ; comme s’il avait pu observer à l’avance la tempête planétaire déchaînée par la mort de David Bowie, par cet ultime sacrifice de l’unique personnage qui englobe tous les autres qu’il a créé et que seule sa mort –ou le décès de David Robert Jones- pouvait lui octroyer d’exécuter. Blackstar apparaît donc aujourd’hui comme un requiem : le requiem écrit par David Bowie pour la mort de David Bowie lui-même.

Tandis que les médias, les nouveaux médias et les réseaux sociaux additionnent et superposent les informations lors d’énormes tempêtes médiatiques provoquées par la mort de célébrités telle que celle de David Bowie, David Bowie –ou mieux David Robert Jones- a su créer, à l’heure de sa mort, à la fois la musique, les textes, un symbole et une icône finale qui conçoivent et constituent un espace qui synthétise la naissance, la vie, l’œuvre et la mort de David Bowie. Alors que des millions de particules d’informations qui lui sont consacrées se dispersent dans un espace médiatique indéfini, David Bowie a créé un univers matérialisé entre autres par imablackstar qui les englobe et les réunit symboliquement dans un espace qui lui appartient et qui donne accès à l’univers de David Bowie.

Comme dans un univers composé de miroirs qui réfléchissent la lumière à l’infini produisant l’aveuglement et comme dans l’univers où seul le noir absolu permet à la lumière de voyager et de briller, le sacrifice de David Bowie par David Bowie a permis a David Robert Jones, charnel et mortel, de projeter son unique et son ultime personnage dans l’immortalité. Ainsi, David Bowie a agi tel un ‘magus’, tel un ‘black magician’: créant l’œuvre qui clôt son œuvre, définissant ainsi un espace où dès la dernière note de Blackstar, après le silence de la morttoute la musique de David Bowie pourra être jouée et jouée sans fin.

Un univers où la lumière de millions de millions de fragments d’informations touchant David Bowie donnent forme à des étoiles qui illuminent son étoile noire; le symbole -le sien- qui absorbe la lumière, tel un trou noir illuminé qui engloutit tout et qui -pour briller- s’approprie de tout ce qui touche à David Bowie. Même des billets anonymes perdus dans une infinie tempête médiatique qui ne prétendent pas lui rendre hommage. Au fond, ceci voulait être en principe un hommage à David Robert Jones, mais David Bowie m’a eu. ♦

La mort d’un enfant

3 septembre 2015 — 4 commentaires

ovalgris

〉   J’ai vu la photo d’un enfant mort. J’ai vu la photo d’un enfant mort et je n’aurais pas voulu la voir. J’ai revu la photo d’un enfant mort, poursuivi par la sensation que je l’avais déjà vue; que je l’avais déjà vue et revue.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et je n’avais aucun besoin de la voir. Je l’ai regardée, puisque je l’avais déjà regardée. J’ai vu et observé la photo d’un enfant mort commencer à apparaître plusieurs fois sur l’écran qui me connecte à la cruauté du monde, lisant – en même temps – le cri des voix indignées. J’ai vu la photo d’un enfant mort par dizaines de fois, selon plusieurs angles de vue, accompagnée par plusieurs légendes, soulignée par de nombreux commentaires.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai décidé de regarder ailleurs, cherché à penser à autre chose, essayé de laisser l’esprit vagabonder, recherché de la joie dans les méandres de la fantaisie. Puis j’ai fermé les yeux et sur la surface de leurs rétines est apparue la photo d’un enfant mort.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai pensé aux centaines de fois que j’ai lu la mort d’êtres humains dans la Méditerranée, vu les photos de barques échouées au large de l’Europe, écouté les récits à propos des personnes fuyant la guerre, regardé les reportages de villes et des personnes réduites au néant; lu des articles et des reportages qui disaient le massacre, la torture, l’abominable. L’exode d’êtres humains fuyant l’indicible. Les chemins, les barques, les trains les camions. Les morts. Noyés, écrasés, asphyxiés.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai décidé de ne pas la montrer. J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai tout éteint. J’ai vu la photo d’un enfant mort et je pense qu’elle n’a rien apporté à ma réflexion, qu’elle n’a pas enrichi ma pensée et qu’elle n’a pas changé mon opinion.

J’ai vu la photo d’un enfant mort et j’ai décidé de réfléchir devant cette page blanche, comme si elle était un miroir. Je me suis regardé et j’ai vu l’image de la mort d’un enfant. ♦

George Carlin

 Louis CK est l’un des meilleurs comedians en vie, sinon le meilleur. Vivant, car George Carlin est mort en 2008. Lors d’un hommage prononcé en 2010 à la mémoire de ce dernier, Louis CK explique pourquoi ce formidable comedian compte tant pour lui.

Louis CK raconte qu’il avait découvert le rire, qu’il souhaitait réussir à faire rire grâce à George Carlin; il avait donc commencé une carrière de comique. Il se produisait dans un stand-up d’une heure qu’il avait joué pendant quinze ans. « C’était de la merde » dit-il.

Louis CK raconte qu’il se sentait pris au piège par son heure de stand-up et par ses blagues alors que George Carlin revenait chaque année sur scène avec un tout nouveau spectacle. « Comment faisait-il ? ». Il avait finit par lui poser la question et George Carlin lui avait répondu que dès qu’un spectacle était fini, il jetait tout et il recommençait. Comment est-ce que Louis CK aurait pu se débarrasser de son spectacle? Désespéré, il prit la décision de suivre l’exemple de celui qu’il admirait: c’était la seule issue et il lui avait donné le courage de le faire. « Sauf qu’après avoir jeté les blagues sur les avions et les chiens que reste-t-il ? Il faut aller plus en profondeur, parler de tes sentiments, de toi.  Alors tu fais des blagues là-dessus, puis tu les jettes. Et puis tu vas encore plus en profondeur : tu parles de tes peurs et de tes cauchemars ». Louis CK dit qu’il avait commencé à suivre ce processus. «Qu’est-ce que je veux dire vraiment et que j’ai peur de dire ? ».

 « quand le spectacle était fini,  il jetait tout et recommençait »

Sans vouloir suivre la trace de ces deux formidables comedians, bien que je n’ai pas le talent de faire rire, j’ai été très marqué par cette question : « Qu’est-ce que je veux dire vraiment et que j’ai peur de dire ? ». J’ai été touché au point de vouloir essayer de mettre cela en pratique, au risque de m’en prendre plein la figure. J’ai alors pensé au fait que la mort de mon père serait une libération. Mais que cela n’est pas vrai, parce que j’ai tellement peur que mon père meure qu’en réalité, sa mort pourrait me libérer de cette peur, pas de mon père.

Mais tout ça est aussi faux. Ce qui est vrai et qui me fait vraiment peur c’est de croiser le regard de mon père sachant qu’il a lu ce que je viens d’écrire. Ce n’est pas drôle, je le reconnais. Mais j’ai imaginé mon visage à ce moment-là.

Et ça, ça m’a fait rire.  ♦

*hommage de Louis CK à George Carlin, mars 2010