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Moi aussi, un jour, j’ai vu un conseiller fédéral. Je l’ai vu et aujourd’hui je vais le raconter.
Il était mince, habillé avec un costume d’un gris plus foncé que ses fins cheveux. Fin. Silencieux. Courtois.

Je l’avais vu depuis la cour où nous fêtions l’anniversaire d’Ale dont le rire contagieux résonnaient entre les murs et la végétation de cet endroit qui –jusqu’alors- s’était caché à ma vue. Il y avait la langue incisive de Ago, Kuki et Giulia à la hauteur d’une première qui compte à Los Angeles ; Andi&Riccarda et leurs irrésistibles petites pestes, Tuti chic, Filippo dandy et pâle en plein été. Lara à l’énergie irradiante et son profil picassien. Paolo était déjà là, de retour ou au départ pour la Chine. Ele et Alan jolis comme d’habitude, Sarah en forme comme jamais et moins qu’aujourd’hui. La famille Cerbo. Matteo était-là aussi: il est toujours présent quand ça compte vraiment. Seo était arrivé de je ne sais où pour partir je ne sais plus où, non plus,  avec son aisance habituelle. Samantha et son beau-mec barbu. Et bien d’autres, aussi.

Et ce jour-là, donc, moi aussi j’ai vu un conseiller fédéral. Il y avait les palmiers, du vin à tomber, mes ennuyeux problèmes de poids dont le poids finit par user les autres encore plus que moi.  Du soleil, de l’air d’été. De la gaieté, de l’amusement et de la légèreté. Nous étions dans une maison d’hôtes splendide; l’escalier qui montait à l’étage m’avait de suite séduit par sa forme. Une propriétaire radieuse et le personnel de service qui méritait de nobles salutations.

Une sobre berline foncée, assez puissante, avait démarré près de l’entrée.  Au comptoir de l’accueil se tenait Monsieur le conseiller fédéral, droit comme une épingle. Il était accompagné par sa femme, ou par son épouse si vous préférez la version bourgeoise à la version populaire. Je n’ai pas le souvenir que sa voix ait pu arriver à mon oreille.

Lors de cette fête d’anniversaire, j’étais déjà l’un des derniers cons qui fumait toujours. Mais des ex-fumeurs, bien plus intelligents que moi, avaient profité de l’esprit festif pour me délester de quelques cigarettes, sinon plusieurs. Tandis que j’observais d’un œil, de l’autre je cherchais de la monnaie pour l’automate. Je n’en avais plus : ni de monnaie, ni de cigarettes. Direction le comptoir. Billet, monnaie, l’automate est-là, merci Madame. Bonjour Monsieur le conseiller fédéral.

« Bonjour monsieur. »

« au comptoir, Monsieur le conseiller fédéral droit comme une épingle »

Il n’avait pas de cour ni de groupe; pas de fan, amis, observateurs, journalistes, caméras, blogger ou d’espions de la presse de caniveau autour de nous. Ou alors des personnes dédiées à la protection du couple qui m’avaient perçu avant que j’ai pu les voir, mais là où nous étions il n’y avait aucune crainte apparente à avoir.

Le retour dans la cour, avec mes amis et pour cet anniversaire, fut rapide. Je ne me souviens pas si j’avais un appareil dans ma poche pour prendre une photo. En tout cas, twitter n’existait pas encore à nos latitudes. Et puis, de toute façon, dans la Suisse où j’ai grandi, un Conseiller fédéral pouvait vivre sa vie privée sans courir un risque trop important de l’abîmer par sa fonction publique.  En tout cas, c’est cette Suisse-là, celle du passé qui interpelle et fascine aujourd’hui: regardée et véhiculée à travers le monde par un cliché d’un conseiller fédéral sur un quai de gare. Mais celle–ci est une Suisse qui a muté. L’aura caractéristique qui touche  la vie publique suisse, véhiculée par cette photo,  fonde sa valeur sur un esprit réservé. Ce dernier  – paradoxalement- se trouve bombardé à travers les réseaux internet dans une dimension qui se trouve à son opposé.

Enfin, comme  je n’aime pas être pris en photo,  je n’aurais pas volé une image du conseiller fédéral à ce moment-là. Et puis il y avait une priorité: j’étais présent dans ce lieu dans la fonction d’invité à l’anniversaire d’une amie ou alors avec ma veste de Mario, puisque cet anniversaire était surtout un très bon prétexte et un cadre magnifique pour des retrouvailles entre amis.

Monsieur le conseiller fédéral et son épouse, ou sa femme si vous préférez une version plus rustique, avaient pris possession de leur chambre. L’endroit ne proposant pas d’espaces qui auraient pu voir l’autorité publique prendre possession de ses appartements.

Je l’ai vu et je vous l’ai raconté.

Un jour, j’ai aussi rencontré une ancienne Conseillère fédérale, sur un quai de gare. Une dame d’une intelligence, d’une sobriété et d’une noblesse d’esprit telles qu’elle restera marquée à jamais en moi. C’est pour cette raison que –cette rencontre-ci- je ne vais pas la raconter.  ♦

Voilà donc que la TL de nos vies quotidiennes sont confrontées à des éructations différentes et variées venant de tous bords, en provenance tant du monde du spectacle que de l’univers du spectacle de la politique.
A ce jeu, bien avant que Twitter occupe une bonne part du cerveau disponible de nombreux médias, Silvio Berlusconi a été pendant longtemps maître en la matière.
Lors de son règne, chaque jour était l’occasion pour une déclaration du Cavaliere qui allait remuer l’opinion publique provoquant le déversement de tonnes d’encre au sujet de son énoncé que les Italiens aimaient à nommer esternazione. Au sujet de Barack Obama -à peine élu Président des États-Unis- Silvio Berlusconi avait dit « Obama est jeune, beau et bronzé ». La formule contenait tous les ingrédients de la provocation berlusconienne et avait par conséquent déchaîné les commentaires et les critiques. Depuis d’autres politiciens se livrent à l’exercice selon les figures imposées par le style berlusconien : il faut de la provocation et un thème qui puissent être étayés par un substrat culturel mélangeant des blagues grivoises, une bonne dose de machisme et une poignée de racisme. Il y a aussi la posture qui exige à la fois du culot et de l’autosatisfaction à propos d’un résultat qui pourrait être prononcé entre deux gorgées de rosé au comptoir du bistrot du coin, comme le démontre une autre énoncé signé par le Cavaliere : « Il vaut mieux avoir la passion des belles jeunes femmes qu’être gay».

La culture française des « petites phrases », l’avènement de Twitter et la gourmandise pour les déclarations-chocs ont fait que les affirmations en style berlusconien fleurissent dans l’Hexagone. Ses principaux adeptes sont les politiciens se targuant de tenir un discours effronté inscrit au sein d’une mouvance politique décomplexée qui –si elle était vraiment telle- ne devrait plus hésiter à se définir grossière, populacière, vulgaire ou ordurière. Mais l’objectif n’est pas de produire de l’autocritique ou de se fustiger en public. Il s’agit plutôt d’occuper l’espace médiatique, de faire parler de soi. Le but c’est l’appropriation de codes de langage afin d’imposer le thème voulu, selon les termes choisis, à l’agenda médiatique. Jean-François Copé ne fait que reproduire la technique qui n’a rien de nouveau, tant elle est rodée. Peu importe qu’il se fasse critiquer ou que les émissions satiriques se moquent de lui, avec ses éructations Jean-François Copé occupe l’espace médiatique pour faire mouche dans l’esprit du public-électeur.

Le monde du spectacle a bien intégré cela, et depuis longtemps. Il y a quelque temps il suffisait d’exhiber un mamelon , de montrer les fesses ou de cracher en public quelques déclarations pour que la star fasse parler d’elle. Aujourd’hui, par exemple, la mode est au vomi sur scène, relayé ensuite au niveau planétaire. Demain elle sera, peut-être, l’image de la défécation.
Un crachat sur Twitter, de la vomissure, une déclaration abjecte, du dégobillage. Une rafale de commentaires et puis ça recommence. Le tout au fond se ressemble ; entre un tweet de Jean-François Copé et le vomi de Lady Gaga il n’y a qu’un doigt.

Nous l’avons entendue à toutes les sauces, la phrase de Marshall McLuhan affirmant que « the medium is the message » et dont le sens souvent échappe. Aussi, la traduction en français place en première position « le message » -avec « le message, c’est le médium » – brouillant les pistes, sinon la compréhension.

Il aurait été intéressant d’entendre une conférence de McLuhan à propos de la soirée de lundi passé qui -dans un orage de bruit relayant un orage de bruit étayé sur du bruit-a vu se former le chahut autour de la rumeur relative aux messages privés échangés par des utilisateurs de Facebook publiés sur leurs murs respectifs. Une rumeur qui a été de suite relayé à travers Twitter. Puis le bruit s’est propagé par internet. Bien entendu, c’est à ne rien y comprendre. Et force est de constater qu’au cours de la soirée le bruit s’est auto-alimenté; multiplié il a été amplifié par le nombre incalculable de fois pendant lesquelles il a été cité et retransmis.
Dans le règne du plausible, sous l’empire du vraisemblable, dans l’ère du probable dominant actuellement l’univers des médias le simple doute que des messages privés échangés sur Facebook puissent avoir été rendus publics a d’abord provoqué, puis mis en lumière, une espèce d’anxiété qui dans l’agitation a engraissé la rumeur de départ, transformée ainsi en simulacre d’information. À mesure que la taille de l’onde du bruit augmentait, l’impression était prise à la gorge par l’illusion de la rumeur quittant son statut de parasite pour chercher à devenir information. Le volume du bruit paralysant sinon la réflexion du moins les questions qui nécessitent du temps et un minimum d’espace entre un parasite et l’autre pour pouvoir se former.

Tandis qu’il reste encore à méditer à propos de la nature d’un éventuel problème propulsé aux sommets de la hiérarchie de l’information, la seule certitude de lundi soir était la chute de 9% du titre Facebook, sans qu’il y ait eu un seul élément prouvant le bug. En effet, aucun média ayant rediffusé l’affaire n’a affirmé détenir des captures d’écran ou d’autres éléments de preuve.
À l’heure où de nombreux médias semblent obnubilés par Twitter -comme ils l’avaient été pour Facebook il y quelques années- le fait qu’un certain doute puisse avoir été promu, par la somme de ses semblables, à un doute certain, et que la somme des doutes ait pu être considérée comme un indice formant une pseudo-preuve de la plausibilité de la rumeur, interroge. Des expressions comme « internet embrasé » ou « l’affaire qui a enflammé la toile » traduisent à quel point ces médias, qui sont pourtant appelés à vérifier les informations, peuvent -dans une tempête médiatique de ce type- se désorienter finissant par désorienter. Le résultat est nuisible et paradoxal: rendant crédibles des bruits, les médias qui participent à la formation de la bruyante tempête médiatique fondée sur une rumeur corrodent leur crédibilité.

Quelques jours après il est temps pour la recherche et l’enquête, sans qu’aucune certitude à propos du bug de Facebook n’ait vu le jour. Il se peut alors que lundi soir le médium n’était pas le message. C’était plutôt le bruit.

*noise is the message