Archives de UBS

« L’histoire est cruelle » écrit Pierre Veya dans l’éditorial du « Temps » de jeudi 4 avril 2013 en référence à l’idée de « République exemplaire » préconisée par François Hollande et écorchée par l’affaire Cahuzac. De  plus, écrit Pierre Veya, Jérôme Cahuzac « avait pris la précaution de s’évader à Singapour, craignant sans doute que les nouvelles directives de l’OCDE sur la fraude fiscale, imposée à la Suisse en 2009 sur l’insistance féroce d’un certain Nicolas Sarkozy ». Oui, l’histoire est décidément cruelle. D’autant plus que dans un mois ce sera le vingtième anniversaire de la mort de Pierre Bérégovoy, décédé –suicidaire- le 1er mai 1993 à Nevers.

Pierre Bérégovoy entre en fonction en qualité de premier ministre en avril 1992. Il incarne la lutte à la corruption dont les tentacules touchent la République. En effet, lors des gouvernements Rocard, les affaires se sont multipliées. Il y a eu, par exemple, le scandale Péchiney-Triangle,  un délit d’initiés qui a eu lieu lors du rachat de Triagle, un groupe producteur de cannettes aux États-Unis par Péchiney, groupe nationalisé français producteur d’aluminium. L’affaire a impliqué, entre autres, Roger-Patrice Pélat, ami de François Mitterrand et Alain Bloublil, le directeur de cabinet du Ministère des finances et de l’économie dirigé alors par Pierre Bérégovoy qui n’a pas été impliqué dans l’affaire.

A deux reprises, Pierre Bérégovoy a empêché, en 1989 et en 1990, que Giancarlo Parretti e Florio Fiorini, deux affairistes italiens, prennent le contrôle de « Pathé Cinéma ».  La seconde fois avec la motivation de « trouble à l’ordre public ». Pierre Bérégovoy a pris la bonne décision, puisque les deux italiens se lancent aussi dans l’acquisition de la MGM/UA, la Métro Goldwin Mayer, une opération investiguée en 1991 par la Securities and Exhage Commission. Lors des premiers mois du mandat de premier ministre de Pierre Bérégovoy se dessine le scandale du Crédit-Lyonnais dont la filiale aux Pays-Bas a financé la course de Parretti et Fiorini à la MGM/UA. La banqueroute, et le scandale, de la société Sasea -domiciliée à Genève- de Florio Fiorini éclatent pendant la même année. Florio Fiorini finira en prison à Champ-Dollon où il parlera à des magistrats italiens enquêtant sur « Mani Pulite » à propos du compte « Protezione » (n°633 369), ouvert à l’UBS de Lugano et qui servait pour le financement illégal du Parti socialiste italien.

Lors de son premier discours à l’Assemblée nationale en qualité de Premier ministre, le 8 avril 1992, Pierre Bérégovoy annonce une lutte sans merci à la corruption. Dans les bancs des députés, à ce moment-là –entre autres- François Hollande et Nicolas Sarkozy.

En février 1993, le « Canard enchaîné » révèle que Pierre Bérégovoy a reçu un prêt d’un million de francs sans intérêts de Roger-Patrice Pélat. Le scandale éclate. Pierre Bérégovoy meurt le 1er mai. Lors de ses obsèques, François Mitterrand prononce un discours dont un passage entrera dans l’histoire : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous. »
Les mots du Président de la République sont aussi destinés à un journaliste qui a écrit à propos de l’affaire Bérégovoy et qui -par la suite- a consacré un livre intitulé « Un temps de chien » à ce sujet : Edwy Plenel.

L’histoire est décidément cruelle et parfois elle nous rattrape. Il est à espérer qu’aujourd’hui elle le soit moins qu’il y a vingt ans.

*Assemblée nationale : discours de politique générale de Pierre Bérégovoy, 8 avril 1992,  http://www.ina.fr/video/CAB92022467

Depuis une dizaine de jours la presse espagnole se déchaine autour d’enquêtes à propos de corruption et de détournement des fonds publics. Il y a eu l’affaire Bárcenas* qui implique des dirigeants du parti de Mariano Rajoy. Ensuite il y a eu un scandale de corruption au sein du même parti, révélé par El Mundo. El País a donné une ultérieure impulsion à cette enquête. Point de départ, le compte de Luis Bárcenas à la Dresdner Bank de Genève. Suivant le flux d’argent, l’investigation a atterri en Argentine où -selon le quotidien- Luís Barcenas possède une exploitation agricole de 30’000 hectares en société avec Angel Sanchís, un autre ex-trésorier (jusqu’au 1988) du Partido Popular. Toujours en 2009, selon les informations publiées par différents médias espagnols, Luís Bárcenas a aussi transféré 4.5 millions d’euros depuis la Dresdner Bank sur des comptes de HSBC et de UBS Stamford Branch aux États-Unis.

Par ailleurs il y a aussi d’autres affaires impliquant des personnalités publiques comme Oleguer Pujol, le fils de l’homme politique catalan Jordi Pujol, qui selon El Mundo aurait acheté trois immeubles du « Grupo Prisa » (le groupe qui détient El País) avec de l’argent en provenance de l’île de Guersney. Ou le cas de Arturo González Panero, élu du PP, qui selon une enquête menée par le juge Antonio Pedreira peut être relié à un compte ouvert par son épouse à la HSBC de Genève et inséré dans la liste volée par Hervé Falciani.

En marge à ces affaires, où comptes bancaires, enquêtes judiciaires, accusations de détournement de fonds publics et de corruption s’entremêlent à d’importantes sommes, il y a en une autre qui provoque un rire jaune. Il concerne la Fondation Idea, liée au Parti socialiste, et Amy Martín, une pigiste de la revue de la fondation qui a reçu 50’000 euros pour ses articles, payés en moyenne 3000 euros chacun. Or, Amy Martín n’existe pas et la direction du PSOE a suspecté que Carlos Mulas, le directeur de la fondation, avait inventé le subterfuge pour encaisser des revenus supplémentaires. En réalité, Amy Martín était le pseudonyme de l’écrivaine Irene Zoe Alameda, épouse de Carlos Mulas forcé entre-temps à la démission. Ou du moins, Irene Zoe Alameda vient de sortir de l’ombre déclarant qu’elle était Amy Martín, mais que son mari, dont elle est séparée, n’en était pas au courant. Du coup, Carlos Mulas aurait engagé sa femme, via son agent, sans jamais l’avoir rencontrée au tarif de 3000 euros par article.

A l’heure où de très nombreux journalistes en Espagne perdent leurs emplois risquant de perdre aussi leur métier, cela sonne plutôt à une forme de moquerie teintée de mépris que souvent les espagnols résument par un adage populaire argentin qu’il ne vaut pas la peine ici de traduire mais qui dit « nos mean y dicen que llueve ».

*Espagne: une affaire de corruption fait trembler le parti au pouvoir, http://bit.ly/WKc1X4

Cheveux poivre-sel, allure d’acteur hollywoodien. Sergio Ermotti, le nouveau grand Manitou d’UBS, rassure. À peine nommé, il a annoncé une nouvelle stratégie marquée par la prudence et la réduction des risques. C’est le retour à des valeurs typiquement helvétiques.
Pourtant, jusqu’à hier, Sergio Ermotti était l’archétype du manager agressif à l’américaine. Ayant gravi les échelons chez Merril Lynch, il est engagé en 2005 par la banque italienne Unicredit, dirigée par son ex-collègue Alessandro Profumo. Il en devient vite le numéro deux. À ce moment, Unicredit est très active dans le secteur des produits dérivés. Fin 2007, « Report » -l’émission d’enquête de la RAI 3 -dénonce ses pratiques : la banque pousse ses clients -des PME, des communes et des collectivités publiques- à l’achat de produits dérivés très complexes. Ils sont rentables, surtout pour Unicredit. Les clients, eux, ont perdu 1 milliard d’euros à cause de ces opérations.

Prises à la gorge par les intérêts dus, des entreprises sont contraintes à la fermeture. C’est le cas de Divania à Bari, avec 430 employés, qui a décidé d’attaquer Unicredit en justice : le procès est en cours. De plus, en octobre dernier, le parquet de Milan a annoncé la séquestration préventive de 245 millions d’euros chez Unicredit, accusée d’évasion fiscale en 2007 et 2008.
En septembre 2010, pris dans une tempête à propos d’actionnaires libyens au sein d’Unicredit, Alessandro Profumo démissionne. Au lieu de devenir numéro un, Sergio Ermotti décide aussi de quitter le navire, en se déclarant au passage très fier qu’Unicredit ait acquis « NewSmith », un opérateur très agressif dans le secteur des produits à risques et mis en cause lors de la crise des subprimes.

Arrivé chez UBS, Sergio Ermotti est nommé directeur ad interim lors du départ d’Oswald Grübel. La presse revèle alors qu’il siège dans une société panaméenne qui gère le palace « Villa Principe Leopoldo » à Lugano. Sergio Ermotti promet de se défaire au plus vite de ce mandat ; non sans affirmer lors d’une interview au SonntagsBlick (16.10.2011), que Panama ne signifie par « argent noir » et que de toute façon, c’est l’argent noir qui a fait la richesse de la Suisse.
Aujourd’hui, le discours de Sergio Ermotti a radicalement changé de ton. Fini le cynisme, promis juré. Dans l’attente de pouvoir vérifier dans les faits s’il dit vrai, Unicredit vient d’annoncer une perte record de 10.6 milliards d’euros. C’est pourquoi UBS donne l’impression d’avoir engagé comme chef pompier un pyromane notoire.

*www.vigousse.ch