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The Stranger

〉     C’est un phénomène cyclique : comme l’augmentation des primes de caisse maladie, comme le retour du printemps. C’est l’étape prévisible d’une logique périodique : comme les jours qui passent, comme les lamentations des responsables des stations de ski avant Noël à cause du manque de neige, comme les décès des skieurs hors-piste sous les avalanches dès que la neige –ponctuellement- finit par tomber. Comme le projet d’un tunnel supplémentaire, comme la grippe saisonnière, comme les hirondelles qui reviennent après le froid. Ainsi, l’étranger, encore une fois et comme d’habitude désormais, est de retour sur le centre de la scène suisse pour incarner le rôle du protagoniste du débat public. Quel honneur ! Même l’étranger n’aurait osé l’espérer bien que –bien entendu- ce n’est pas à l’étranger d’en décider. Bien sûr, il faut balayer tout amalgame avant qu’il ne puisse se produire. Ce n’est pas l’étranger commun,  l’étranger normal, l’étranger qui n’a rien à se reprocher et à qui on ne peut et on ne pourra rien reprocher qui est mis à l’index et il ne faut surtout pas qu’il puisse avoir l’impression de se sentir visé. Et tout cas, pas pour l’instant. C’est de l’étranger criminel dont il s’agit, de l’étranger dealer, de l’étranger qui pourrit la vie dans nos rues, de l’étranger qui vole du travail comme si le travail pouvait se voler ; il s’agit de l’étranger qui se reproduit à toute vitesse et qui finira par constituer le 250% de la totalité de la population. C’est l’étranger criminel, l’étranger qui a commis des délits ou qui y a été impliqué dont il est question. C’est l’étranger dont personne ne veut, même pas l’étranger lui-même, c’est bien ce qu’il dirait si on lui donnait l’opportunité de s’exprimer; il s’agit de l’étranger qui profite et abuse du système de protection sociale, de l’étranger qui est à la recherche d’un refuge mais qui en réalité n’est qu’attiré par notre système d’asile. Il est question de l’étranger vraiment étranger.

Il ne s’agit surtout pas de vous, chère Madame, qui avez été engagée pour venir faire le ménage chez nous puisque là c’est différent: il s’agit de faire le ménage, chez nous, des étrangers dont on ne veut pas. Bien entendu, cher Monsieur, il ne s’agit pas de vous parce que vous êtes ici pour faire votre travail d’infirmier et nous soigner, ni de vous qui conduisez le bus pour nous amener. Non, il ne s’agit non plus de vous qui nous servez à table, ni de vous qui êtes à la plonge, ni de vous qui travaillez dans nos usines et encore moins de vous qui ramassez les ordures au petit matin. Il est question de ces ordures d’étrangers –permettez-moi l’expression, ce n’est pas pour vous offenser dans le cas ou vous étiez étranger- dont on veut se débarrasser. L’étranger dont on parle, cher Monsieur, n’est pas non plus comme vous qui apportez des devises à gérer et que nous savons faire fructifier ; ni celui-là, chère Madame, qui comme vous se porte candidat à l’acquisition d’un bien immobilier que les vrais étrangers, eux, ne peuvent pas et ne pourront jamais acheter.

L’étranger dont il est question ici est un étranger véritable : celui qui revient périodiquement pour faire l’objet de la réitération d’un débat de cohésion et d’identité nationales; celui qui depuis des années devient l’objet principal et central d’une question publique à laquelle il ne participe pas et à laquelle il ne pourra jamais participer. Il ne s’agit surtout pas d’un étranger ni d’un citoyen comme les autres puisqu’il ne l’est pas, comme les autres; ni comme vous et moi et peu importe si à tout hasard vous êtes étranger ni que je puisse l’être non plus : la question n’est pas là. Cet étranger-là est un étranger qui n’est pas vraiment ici, qui n’est pas vraiment présent ; c’est un étranger qui n’a pas été invité, qui n’est pas intégré, qui sera finalement expulsé et qui finira –encore une fois- par être de nouveau là.

Comme l’hiver prochain, comme les ordures à ramasser, comme une maladie chronique, comme le ménage à faire, comme les mouches ou comme la saleté. Il ne s’agit ni de vous, chère Madame, ni de moi, cher Monsieur. Il s’agit de l’étranger avec un ‘e’ majuscule, de l’étranger vraiment étranger et pas d’un succédané d’étranger: celui dont on ne veut pas et qu’on continue de vouloir expulser. Parce qu’à chaque fois qu’on pense qu’il a été éliminé, cet étranger-là, comme l’année passée et comme l’année qui vient -et c’est ça qui nous rassure- finit toujours par retourner. Et c’est de lui, de cet étranger-là dont on débattra bientôt, encore une fois. C’est inéluctable, c’est un phénomène cyclique: comme l’augmentation des primes de caisse maladie, comme le retour du printemps.

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〉   Non, mais moi,  je suis content. Je suis content. Enfin, content, il ne faut tout de même pas exagérer, ou bien. Je suis déçu en bien. Et moi, lorsque je suis déçu en bien, je suis déjà à moitié content. J’aurais pu être fâché et pas seulement si le jeune UDC avait été élu, ou aurait été élu, mais parce qu’il ne fallait surtout pas que le Tessinois de la Léga soit élu. Je veux bien qu’on nous entende, je veux bien qu’on nous entende, mais là, les méthodes de la ‘Léga’, de la Léga de i ticcinesi comme ils disent là-bas, ça va quand même un peu trop loin, ou bien (ça va quand même un peu trop loin).

Le mieux est l’ennemi du bien et parfois le moindre mal c’est bien; le moindre mal c’est bien. Alors, on l’avais bien compris que l’UDC zurichoise voulait mettre sur pied un dilemme qui n’était pas facile à résoudre, en principe. Mais bon, il fallait compter sur le fait que plutôt que prendre des risques inconsidérés ou inconsidérables, les Suisses préfèrent le moindre mal. Même si le moindre mal a un goût de vin de la Côte, le moindre mal -parfois- c’est quand même bien, ou bien (quand même).

À la fin, on s’en fiche pas mal de l’anglais et de sa prononciation. Le français est une langue nationale et l’arrogance de l’intelligentsia zurichoise, car même l’UDC –hein- a une intelligentsia, a bien mérité ce coup de nez, ou quelque chose comme ça. Quelque chose comme ça.

D’un côté il y avait Norman Gobbi et ça n’était vraiment possible. De l’autre Guy Parmelin et il est vrai qu’il a cette image de vigneron, terrien, simple, prudent et un peu mou (et un peu mou). Et bien, ces deux là devaient mettre en lumière le jeune suisse-allemand bardé de diplômes, comment il s’appelle celui-là déjà: celui-là, quoi.

Alors, à un moment donné, le reste des partis ne voulait quand même pas se faire imposer un élu qui ne donne vraiment pas le goût des traditions; de l’attachement à un terroir, à des racines. On allait quand même pas nous faire imposer un UDC avec l’ambition de l’économie et des finances, du contrôle de la bourse: de l’argent, quoi.

Norman Gobbi, c’était un peu trop, hein. C’était un peu trop. Et l’autre, le Thomas machin-truc-chose-là, n’a pas brillé par sa bonhomie, par sa sympathie ni par son charisme. Et son élection faisait un peu peur. Alors, c’était mieux un vigneron du milieu du lac, c’était mieux un vigneron. Comme ça, ça fait d’une pierre deux coups et de deux coups, deux coups de blanc. Et de deux coups de blanc, deux coups du milieu, même si c’est du lac. Les UDC romands ne sont tout de même pas tous des Yvan Perrins et lorsqu’il faut faire compter le poids des traditions, du bon sens, de la normalité et d’une bonne et longue descente rien ne vaut un UDC vaudois. Rien ne vaut un UDC vaudois.

Enfin, les autres vaudois qui regardaient au Conseil Fédéral, font le poing dans leur poche et doivent bien s’accommoder de tout ça. Car pour eux, c’est la fin. Le rêve du Conseil Fédéral c’est fini, quoi.

Alors, tant bien que mal, c’est bien. Enfin, c’est pas trop mal, ou bien. Tôt ou tard il faudra un Tessinois ; Alain Berset pourra s’occuper des finances s’il le veut, Doris Leuthard pourra briller, Didier Burkhalter rayonner par sa discrétion, le Président est un PLR et bientôt il sera romand. Et puis il y aura même un vaudois. En plus, il y a un deuxième UDC au Conseil Féderal et Norman Gobbi est retourné au Tessin. C’est pas bien ça? Maintenant c’est réglé. C’est normal. Le moindre mal et tout le monde n’est pas fâché: donc avec le moindre mal tout le monde est content ou presque. Le moindre mal fait que tout le monde est presque content; comme ça tout le monde plus qu’être soulagé en mal est -au moins- déçu en bien. ♠

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  L’impression est celle d’être au bar, dans le rôle du client résigné qui subit l’énième blague prononcée par le client grossier qui aime lever le coude, monter la voix et soulever la main pour l’habituel et agaçant coup sur l’épaule. Le bar d’une vie où prendre le café et lire le journal, celui qu’on a commencé à fréquenter lorsque l’on y pouvait encore fumer ; le bar d’où sortaient les jeunes pour se rouler des pelles le soir, celui de l’après-midi des dames avec le chien. Le bar où les disques dans le juke-box n’ont pas changé depuis trente ans, celui-là où –aussi il y a trente ans– le même client grossier levait déjà la voix parce que lorsqu’il fallait dire les choses, disait-il, il avait le courage de le faire. Mais, à la fin, il ne disait rien d’autre que son être agaçant, ordurier, stupide et arrogant. Puis il racontait celle du briquet, des juifs et du gaz ; celle à propos des enfants éthiopiens, du ballon et de la faim. Tandis qu’aujourd’hui c’est celle à propos des bateaux de réfugiés qui coulent, celle du travail qui se vole et celle selon laquelle les femmes ce ne sont que des putains.

L’impression d’être dans ce même bar : où les dames l’après-midi ne vont plus et même pas le chien, où les journaux qui restent–au mieux– sont à voir plus qu’à lire et où –au pire– ne se résument qu’à un sale canard du dimanche matin : un minable évangile politique d’où le grossier client recopie chaque trait de son opinion politique présumée. Du papier qui ne sert même pas pour le pilon puisqu’il est sali de vieux café, de fonds de bière et de la rage de son éditeur. Ce même bar : celui où le dimanche après la messe plus personne n’y va, celui qui pendant des années a empoché l’argent des machines à sous et même celui au noir. Le bar qui a longtemps fraudé le fisc, rendu hommage aux puissants locaux et qui a exploité des serveuses étrangères pour un salaire de misère, commentaires salaces et sexistes du patron et des clients grossiers inclus. Le bar qui pendant des années a servi des croissants du jour précédent et qui –au fil des années– est devenu le fief d’un vulgaire corps électoral qui continue à donner des coups de coude et à lever la voix, convaincu non seulement qu’il est fort, mais surtout qu’il a raison.

Il y a un Français, un Allemand et un Italien, hurle-t-il comme si personne ne l’avait entendue auparavant. Puis, à la fin, l’Italien est soit une sorte de troglodyte du sud soit un être très rusé, quelqu’un qui fait que tout le monde la ferme puisqu’il a tout compris, lui. Et comme lui, ce type de Tessinois contemporain dont le type au bar est l’exemplaire le plus grossier. Puis ce sont des rires gras, des insultes racistes et la main sur les fesses de la serveuse qui –étrangère– n’est pas une femme à marier, elle est juste bonne pour être traitée comme ça.

Celui-ci est aussi ton bar, ou mieux, il l’a été jusqu’à ce jour, mais là il vaux mieux partir puisque tu n’arrives plus à parler ni avec personne ni avec quelqu’un lorsque t’es là, tandis que tu ressens de la honte pour ce est dit, hurlé, aboyé là-dedans. Parce que c’est un lieu qui sent le rance, qui pue le moisi et qui est saturé de mots crasseux. Pourtant c’est le bar du village, de ton village. Alors il est répété jusqu’à la nausée qu’il faut le prendre pour ce qu’il vaut, pour ce qu’il est. Pour leur montrer que nous sommes quelqu’un, tandis que nous valons moins que hier et qu’à la fin tout finira par être démoli : ce sera un nouveau centre commercial ou la sortie d’une autoroute; des immeubles de béton et des loyers de profit, des bureaux ou un bordel parce que l’argent n’a pas de couleur et il a encore moins d’odeur dans ces cas. Alors, à ce moment-là, il ne restera plus rien et même le type grossier au bar n’aura plus de voix.

« L’impression est celle d’être au bar, dans ce même bar, où il n’y même plus un Français, un Allemand et un Italien, mais un Romand, un Suisse allemand et Norman Gobbi. Si ce n’est pas drôle ça ! »

L’impression est celle d’être au bar, dans ce même bar, où il n’y même plus un Français, un Allemand et un Italien, mais un Romand, un Suisse allemand et Norman Gobbi. Si ce n’est pas drôle ça! Dire qu’il vaut mieux renoncer si c’est ce que le Tessin peut offrir ne sert à rien. Il paraît inutile de devoir rappeler que celle-ci n’est rien de plus que la stratégie de l’arrière-boutique d’un marché électoral de deuxième main. Affirmer que l’envergure politique de Norman Gobbi est infime équivaut à raconter une blague à deux sous, typique de son parti qui n’hésite jamais à rabaisser, insulter et mépriser même s’il faut s’en prendre au physique de l’adversaire.

À quoi bon rappeler que d’autres candidats ont été utilisés pour les mêmes fins politiques et qu’ils ont perdu leurs plumes comme si une marée de goudron les avait inondés. Et pourtant on s’adapte au pire et–au pire– la candidature de Norman Gobbi au Conseil Fédéral fait du bruit, fait parler d’elle et du Tessin tandis que dans l’équation de la blague elle ne vaut même pas un Italien et encore moins un Suisse italien. Celle qui est présentée comme une belle opportunité n’est en réalité qu’une insulte agaçante comme si–vraiment– l’Assemblée pouvait décider que Norman Gobbi est digne du Conseil Fédéral.

Norman Gobbi, candidat Conseiller Fédéral : celle-ci est la blague de mauvais goût, celle-ci est l’impression d’être dans ce bar. Et comme si cela n’était pas suffisant, des personnages politiques d’une stature politique typiquement provinciale cherchent à faire croire qu’il s’agit d’une bonne occasion pour que la voix de la Suisse Italienne et du Tessin puisse résonner à Berne, alors qu’en réalité il s’agit de marchander, de brader quelques voix afin d’obtenir quelques miettes, pour que la candidature et ceux qui la soutiennent puissent grappiller un misérable renvoi d’ascenseur. Parce que cette candidature, la candidature de Norman Gobbi au Conseil Fédéral, n’est qu’une opération honteuse qui équivaut à faire de la manche politique. Et ce qui est pire, c’est que –pour l’occasion– elle a été travestie avec les oripeaux de la considération pour une région, pour une langue et pour le canton du Tessin. ♦