Archives de viol

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Il y a des personnes qui ont choisi de penser tout bas ce que d’autres hurlent. Elles reconnaissent leurs instincts de rage, leurs pulsions de vengeance, mais les transforment et les trient avec le tamis rationnel. Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas museler ni leurs émotions ni leurs sentiments, mais qui empêchent leur indignation ou leur révolte de se transformer en violente fureur.

Il y a des personnes qui ont le courage de s’interroger en soi ou qui partagent leurs doutes les plus sombres et les questions qui les torturent sans pour autant prendre l’autre à la gorge.

Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas utiliser la raison et la pensée pour s’interdire toute vague sentimentale ou réaction émotionnelle puisqu’ils reconnaissent que celles-ci leur indiquent un cap, une direction à suivre.
Il y a des personnes qui ont le courage d’afficher leur indignation, le scandale qui les inonde, la commotion qui les envahit, les mains qui tremblent, mais qui n’étranglent ni l’action ni l’opinion de mots, de propos et de gestes brutaux, insultants et parfois abjects.

« Des personnes sont réduites au statut de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage »

Bien souvent ces personnes sont réduites au statut impalpable de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage, vu qu’elles persévèrent à ne pas se laisser emporter par une vague hurlante. Une marée hargneuse, sans pudeur, qui démolit tout lors de son passage; composée de brutes qui revendiquent de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais qui prennent en otage la pensée des autres et surtout leurs choix.

Et c’est en ce sens que la raison et la pensée se révèlent nos plus précieux instruments. Il n’est pas question –encore une fois- de réduire les passions, la ferveur, la tristesse ou toute autre émotion à un frein de l’envergure humaine, mais de réaffirmer qu’à l’aide de ces instruments nous conduisons notre développement.
Il s’agit d’une affirmation ferme, intransigeante, inflexible.
Une brèche, une fissure, une déchirure sont inévitables. Cependant, ne pas recoudre avec le fil de la raison et de la pensée signifierait laisser que les plus bas instincts s’infiltrent, grossissent, s’amplifient acquérant un volume et un poids qu’il serait ardu -alors- de freiner. ♦

Pascal Bruckner fascine : une intelligence, une aura et un parcours qui invitent à l’écoute attentive. Quand il nous éclaire à propos de la brèche culturelle en matière d’amour qui sépare la France et les États-Unis, il ne nous reste qu’à apprendre dans un silence religieux. Il enseigne aux États-Unis, il maîtrise la mentalité et la culture françaises. Il a analysé et compris l’Amour, c’est pourquoi il peint avec une précision et une maîtrise rares le fossé qui divise la France et les States en matière de relations amoureuses

L’analyse de Bruckner illumine : le puritanisme a conduit les Américains à l’obsession sexuelle, ils condamnent les pratiques dont ils se délectent. C’est le protestantisme pudibond qui règle leur vie amoureuse. Au cours de quelques dates codifiés de manière rigide, les partenaires se découvrent de manière explicite ne laissant aucune place aux non-dits et au trouble de la séduction. L’égarement à la bonne conduite menerait directement au tribunal, pour la joie des avocats et de leurs honoraires. Rien à voir avec l’érotique à la française.

C’est la lecture que Bruckner propose de l’affaire DSK. Quelle folie ! Même si la fellation avait été le fruit d’une relation consentie. Surtout aux États-Unis « un pays de cinglés sur ce plan-là». C’est que Bruckner est « sensible à l’hypothèse de l’acte manqué selon laquelle DSK aurait voulu se faire prendre»*. Il oublie, Bruckner, que l’americain à eu connaissance de l’affaire à travers l’arrestation de DSK : accusé de tentative de viol et non de fellation reçue. Comment aurait-il pu « se faire prendre » autrement?

En l’occurrence, ce ne sont pas les fracassantes révélations d’un tabloïd, ce n’est pas l’écho de l’histoire d’une simple fellation, mais l’hypothèse de la tentative de viol qui scandalise les États-Unis. Une éventualité qui ne mérite pas l’attention de Bruckner, car sa pensée vole bien trop haut pour s’entacher avec les soucis de l’Amérique d’en bas.

*Michel Audétat, « Le puritanisme des Américains les conduit à l’obsession sexuelle», Le Matin Dimanche, 12 juin 2011  http://bit.ly/jxyfnD

« La Liberté », comme d’autres quotidiens*, mentionnait lundi 16 mai «l’inculpation» de Dominique Strauss-Kahn. En effet, les agences de presse avaient employé dimanche ce terme remplacé en France, depuis 1993, par «mise en examen». Tandis que DSK, en garde à vue, attendait de comparaître face au juge de Harlem au cours de l’après-midi selon nos montres, mais le matin à l’heure de New York, plusieurs quotidiens ont publié, à tort, le terme d’«inculpation». Comment le prévenu aurait-il pu être inculpé lundi matin vu qu’il n’avait pas été entendu par le juge?

Certes, l’image était saisissante: le chef du FMI menotté, des policiers l’escortant. Une séquence d’autant plus puissante, car accompagnée par le mot «inculpation» qui véhicule l’idée de culpabilité, de coupable. En réalité, l’inculpation – la mise en accusation ou l’inculpatio – ne pourra être prononcée formellement qu’à l’issue de l’audience face à la chambre d’accusation (le grand jury) qui a lieu le 20 mai.

Si le vote est favorable, avec une majorité simple, aux chefs d’accusations imputés à DSK, il y aura inculpation ou mise en examen. Dans le cas contraire, l’instruction du dossier s’achèvera par un non-lieu. Bien des commentateurs nous ont répété pendant ces jours la différence entre le temps médiatique et le temps d’un processus judiciaire. C’est compréhensible. Par contre, inculper Dominique Strauss-Kahn avant l’heure, c’est écrire plus vite que la musique et – ce qui est pire – prononcer une sentence plus vite que la justice.

* « Le Temps », « Le Figaro », «Libération ». Ont utilisé « inculpé » : « Le Matin », « 24heures », «La Tribune de Genève », « Le Nouvelliste », « L’Express », « L’Impartial », « 20minutes »

(17 mai 2011)