Archives de violence

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Il y a des personnes qui ont choisi de penser tout bas ce que d’autres hurlent. Elles reconnaissent leurs instincts de rage, leurs pulsions de vengeance, mais les transforment et les trient avec le tamis rationnel. Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas museler ni leurs émotions ni leurs sentiments, mais qui empêchent leur indignation ou leur révolte de se transformer en violente fureur.

Il y a des personnes qui ont le courage de s’interroger en soi ou qui partagent leurs doutes les plus sombres et les questions qui les torturent sans pour autant prendre l’autre à la gorge.

Il y a des personnes qui ont le courage de ne pas utiliser la raison et la pensée pour s’interdire toute vague sentimentale ou réaction émotionnelle puisqu’ils reconnaissent que celles-ci leur indiquent un cap, une direction à suivre.
Il y a des personnes qui ont le courage d’afficher leur indignation, le scandale qui les inonde, la commotion qui les envahit, les mains qui tremblent, mais qui n’étranglent ni l’action ni l’opinion de mots, de propos et de gestes brutaux, insultants et parfois abjects.

« Des personnes sont réduites au statut de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage »

Bien souvent ces personnes sont réduites au statut impalpable de majorité silencieuse. En réalité, celle-ci aussi est l’expression de leur courage, vu qu’elles persévèrent à ne pas se laisser emporter par une vague hurlante. Une marée hargneuse, sans pudeur, qui démolit tout lors de son passage; composée de brutes qui revendiquent de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais qui prennent en otage la pensée des autres et surtout leurs choix.

Et c’est en ce sens que la raison et la pensée se révèlent nos plus précieux instruments. Il n’est pas question –encore une fois- de réduire les passions, la ferveur, la tristesse ou toute autre émotion à un frein de l’envergure humaine, mais de réaffirmer qu’à l’aide de ces instruments nous conduisons notre développement.
Il s’agit d’une affirmation ferme, intransigeante, inflexible.
Une brèche, une fissure, une déchirure sont inévitables. Cependant, ne pas recoudre avec le fil de la raison et de la pensée signifierait laisser que les plus bas instincts s’infiltrent, grossissent, s’amplifient acquérant un volume et un poids qu’il serait ardu -alors- de freiner. ♦

Face aux activistes de Femen, ils auraient pu ouvrir leur braguette, sortir leur sexe et hurler telles les brutes qu’ils sont. Certes, la réaction aurait été de mauvais goût, peut-être machiste, mais aurait proposé une mise à nu assez fragile et -il faut l’admettre- à la fois grotesque et attendrissante.
Au contraire, bien au chaud dans leurs robustes chaussures et leurs épaix vestons, les mecs du prétendu service de sécurité de la manifestation de Civitas contre l’idée du mariage entre homosexuels qui a eu lieu dimanche à Paris, et d’autres intégristes présents lors du cortège, ont attaqué les manifestantes aux seins nus de Femen, les ruant de coups. Caroline Fourest, présente lors de la contre-manifestation de Femen, et qui filmait afin d’en faire un reportage, a aussi été tabassée par les mêmes energumènes intégristes présents lors de la manifestation de Civitas. Des coups de pieds, tandis que la journaliste a été forcée au sol. Des images, relayées par Le Parisien, montrent Caroline Fourest poursuivie par ces violents hommes qui voulaient continuer de la battre.

À ce jour, lors d’une manifestation de Femen, les images de violence étaient plutôt associées à des manifestations ayant lieu en Ukraine, où la police réprime les manifestations des activistes avec une main très lourde, sans s’embarrasser d’assenner de coups le corps des jeunes femmes qui, par le simple fait de manifester les seins nus, démontrent qu’elles renoncent à tout type de protection physique. Femen utilise une crue provocation symbolique. Leurs mots et leurs slogans sont sans concessions. Lors de la manifestation de Civitas, elles étaient armées de fumigènes avec lesquelles elles ont attaqué le cortège de Civitas. Est-ce que cela justifie riposte fondée sur la violence physique ?

Lors des premières manifestations en France, sous le domicile de Dominique Strauss-Kahn par exemple, l’image donnée par Femen pouvait sembler burlesque et ridicule. Cette fois c’est différent, vu que la réaction des gars de Civitas est proche de la méthode utilisée par la police ukrainienne. Sauf qu’il s’agit dans ce cas de personnes qui n’ont pas reçu le mandant étatique de maintien de l’ordre, ce qui n’excuse en rien les actes de la police ukrainienne, mais qui aggrave les agissements de ces brutes qui ont agressé et tabassé les manifestantes de Femen et Caroline Fourest.

En France aussi, donc, les seins nus ont provoqué et mis en lumière les bas agissements et les rudes instincts de personnes qui par ailleurs, lors de leurs manifestations, prétendent défendre les valeurs de la famille, du civisme et de la République. Il n’en est rien et les images filmées prouvent à quel point ces gars ne disposent d’aucun argument et d’aucune forme de réponse créative face à une forme de provocation dénudée et symbolique. Il est vrai, d’un côté les activistes de Femen ont commis l’erreur d’utiliser des fumigènes contre les manifestants de Civitas, et leur action, vu qu’elle se veut de la provocation symbolique, se doit de rester entièrement pacifique. De l’autre côté, ces mecs violents ont renoncé à exhiber, telle une riposte allégorique, leurs phallus rétraicis par le froid tandis que –provoqués par les jeunes femmes aux seins nus- ils n’ont pas réussi à cacher l’étroitesse et la limitation de leurs esprits, matérialisées par le recours à la violence.

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*France 2, 20heures, Civitas vs. Femen, http://bit.ly/SOdB7n

* Caroline Fourest, « Le Parisien a filmé une partie du tabassage », http://carolinefourest.wordpress.com/

*Femen, contre-manifestation « In gay we trust », http://vimeo.com/53787440

29 avril 1945, Milan. Piazzale Loreto. Les corps sans vie de Benito Mussolini, de son amante Clara Petacci ainsi que ceux de Paolo Zerbino, Alessandro Pavolino et de Achille Starace -des membres du Parti fasciste- sont exhibés à foule, pendus par les pieds sur la toiture d’une station à essence.
Une image en noir et blanc gravée pour toujours, symbole du massacre et de l’abattage des corps; de l’insulte et du carnage, perpétré avec sauvagerie et dont témoignent aussi des tristes séquences filmées.

La liesse, l’euphorie, la rage, la violence bestiale prévalant sur la raison et la justice. Une boucherie sans nom. Sanglante vengeance d’une foule anonyme dont les coups et les crachats sur les morts avaient ouvert une plaie infecte visible à jamais.  Une soif de cruelle vengeance marquée dans l’histoire qui refait surface avec le bombardement d’images et de vidéos de Kadhafi, de son corps et de son cadavre.

Le visage en sang, le corps traîné au sol. Chair exposée, filmée, imprimée. Le cadavre exhibé non seulement pour preuve de la mort du dictateur, mais surtout donné en pâture à la rancune vindicative d’un peuple qui pendant des décennies a survécu à la tyrannie de Kadhafi. L’impuissance du passé transformée en représailles, lynchage, châtiment. La foule crie, hurle, tire en l’air. Les hommes se rendent armées de téléphone portable aux pieds de la dépouille pour immortaliser le dictateur mort. Son corps gît, comme celui d’une bête chassée et tuée. Trophée et symbole de la fin d’une bataille, d’une guerre et surtout de sa dictature. C’est le néant -un demi-siècle après- d’un autre Piazzale Loreto.

Ce sont des séquences dégoûtantes, répugnantes, lugubres qui ont été saisies, relayées et renvoyées sur nos écrans et nos pages au nom d’une faim d’information qui interroge. Dans un flux continu, elles n’ont pas été seulement montrées, mais aussi exhibées au Monde. Paradoxe de l’univers médiatique qui vit de l’immédiat: d’un côté la nécessité de témoigner de l’Histoire et de l’autre le voyeurisme du macabre alimenté par l’exhibition de ces images. Avec le mitraillage du cadavre filmé de Kadhafi, c’est comme si les spectateurs du monde entier avaient pu voir et participer à la boucherie de Piazzale Loreto sans pouvoir contester l’abject spectacle. La vengeance aveugle d’un côté, et de l’autre l’éblouissement provoqué par des séquences morbides qui paralysent la réflexion. Pour penser, la distance est nécessaire. Il est impossible de ne pas voir, en revanche  la liberté peut aussi nous inviter -dans l’immédiat – au choix de ne pas regarder.

*Piazzale Loreto, 1945, http://bit.ly/nMrZT2

*Christian Campiche, « Khadafi mort, quel avenir pour la Libye ? », lameduse.ch, http://bit.ly/qit3Mm