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17heures,  mardi 26 février. Les résultats des élections italiennes sont connus. C’est la conférence de presse de Pier Luigi Bersani. Le leader du « Partito Democratico » a l’expression fatiguée. Ses mains manipulent les lunettes. Son verbe est lent. Son discours peine à trouver le rythme. L’enthousiasme n’est pas là, mais Pier Luigi Bersani fait face à l’orage qui depuis l’après-midi de lundi n’a pas cessé de tomber. Le leader du PD n’a pas laissé de trace au cours de la campagne électorale. Depuis le retour de Silvio Berlusconi il a subi l’agenda définie par le Cavaliere qui avait lancé, entre autre, l’idée de supprimer et rembourser l’impôt sur l’habitation principale, l’IMU. D’un autre côté Beppe Grillo, lors de sa campagne, remplissait les places, réunissant quelques centaines de milliers de personnes lors du dernier rendez-vous à Saint Jean, à Rome.

Pier Luigi Bersani a été le discret ministre de l’industrie du premier gouvernement Prodi et de celui qui a suivi, présidé par Massimo D’Alema ; de 1996 à 1999. Lors du deuxième gouvernement Prodi, après les élections de 2006, il a été le ministre du développement économique jusqu’en 2008: là aussi, rien à signaler. Pier Luigi  Bersani n’a jamais été un grand communicateur, n’a jamais eu ni la conviction de Silvio Berlusconi ni la verve et la rage de Beppe Grillo. Dès lors, il est très compliqué de se souvenir d’une proposition concrète qu’il a prononcée pendant la campagne électorale. La seule qui aujourd’hui résonne dans la mémoire des italiens est une phrase affirmant que le PD allait effacer les tâches du jaguar, c’est-à-dire de Silvio Berlusconi. Une citation qui fait aujourd’hui l’objet de moqueries ventant de tout bord.

Lors de la conférence de presse de l’après-vote, Pier Luigi Bersani a de nouveau prononcé des mots qui indiquent le décalage qu’il existe entre son discours et la réalité exprimée par le vote des italiens. Il a par exemple affirmé que le Parti Démocrate n’a pas gagné les élections mais qu’il est arrivé premier. L’humoriste Maurizio Crozza a résumé ainsi : « c’est comme si je disais à une femme qui n’a pas couché avec moi que j’ai tout de même aimé ». Ou alors, il a dit que le verre est à demi rempli mais qu’il faut le regarder par les deux côtés. Bref, Pier Luigi Bersani a été incapable d’admettre et dire la défaite.

Le leader du PD a ajouté que l’heure n’est pas aux accords et alliances parlamentaires afin de former une majorité, mais qu’il est temps de définir des moyens d’actions et des propositions utiles à l’Italie. Il a donc annoncé que son parti va présenter au Parlement une série de propositions relatives aux initiatives sur le travail, aux coûts de la politique, aux partis et à la morale en politique. Malheureusement, il n’a pas donné de détails, mais a admis que le succès de Beppe Grillo fait que son action soit aujourd’hui plus définie. La balle est dans le terrain du « Movimento 5 stelle » qui selon Pier Luigi Bersani ne pourra pas uniquement attendre et choisir, mais devra aussi proposer.

L’impression donnée par Pier Luigi Bersani est celle d’un politicien sans convinction au début de la campagne électorale, sauf que le vote a déjà eu lieu. Et il aurait fallu présenter un programme clair et concret il y a des mois plutôt qu’aujourd’hui. Comme si seul l’urgence due à la fracassante victoire de Beppe Grillo ait poussé Pier Luigi Bersani à plus de décision. Une espèce de morne et paradoxal début de campagne électorale à la fin. Ou s’agit-il plutôt, pour Pier Luigi Bersani, du début de la fin ?

Les images d’archives le montrent avec une tignasse brune. Il transpire sur scène, agité, nerveux. Les spectateurs reconnaissent son verbe, son visage puisqu’il l’ont vu pendant des années à la télévision. Nous sommes en 1995, la tournée du spectacle de Beppe Grillo consacré à l’énergie et à l’information arrive Bellinzona, au Tessin. Beppe Grillo traite les thèmes du consumérisme, des multinationales, de la publicité, de l’énergie, de l’information et de la politique bien entendu. Il prononce les noms et dénonce. Il accuse publiquement Nestlé, coupable -à son avis- de la mort de milliers de femmes en Asie et en Afrique à cause du lait en poudre. Au début du spectacle il attaque les hommes politiques italiens. Le premier gouvernement de Silvio Berlusconi vient de tomber et a été remplacé par un gouvernement de techniciens présidé par Lamberto Dini. Beppe Grillo frappe fort aussi sur les hommes de gauche comme Massimo D’Alema et les communistes italiens. Le seul homme politique qu’il ne détruit pas est Umberto Bossi, le leader historique de la Lega qui vient de rompre son alliance avec Silvio Berlusconi. Beppe Grillo le dépeint certes comme un homme vulgaire, mais qui sait parler au peuple puisqu’il est proche du peuple tandis que les autres politiciens italiens ont oublié les préoccupations populaires, protégés dans leur tour d’ivoire de Rome.

Beppe Grillo a inauguré ce type de spectacle deux ans plus tôt, un spectacle qui a été filmé et diffusé en 1993 par la Rai provoquant d’énormes polémiques. Le spectacle à Bellinzona de 1995 a été filmé et montré par la Télévision de la Suisse italienne. En 1996 sa diffusion est prévue par la Rai qui la suspend au dernier moment. A ce moment-là, le centre-gauche a gagné les élections. Le parti de Massimo D’Alema est au pouvoir allié avec Rifondazione Comunista et sont fortement critiqués au cours du spectacle. A partir de ce moment, Beppe Grillo se distancie de la télévision italienne, de l’univers du comique et de l’humour. Il devient un véritable tribun dont la satire sert son idée de communication, de contre-information et de politique. Avec ses spectacles suivants Beppe Grillo produit et alimente l’indignation. Il continue de les nourrir de consumérisme, d’informations au coup de poing, de dénonciations de multinationales, de critiques sans concessions destinés à la politique, à la finance, à la publicité. Au cours des années 2000 il lance son blog, beppegrillo.it, qui devient l’un des sites plus visités du pays. A ce moment-là Beppe Grillo comprend qu’il détient la clef de son évolution future. Internet est à Beppe Grillo ce que la télévision a été pour Silvio Berlusconi. Beppe Grillo invente une nouvelle forme de populisme qui court depuis les réseaux d’internet jusque dans les rues et les places des villes italiennes pour des manifestations. En 2005 il propose aux utilisateurs de son blog d’utiliser le social-network « meetup » pour qu’ils puissent de rencontrer et agir. Avec l’aide de Gianroberto Casaleggio,en 2007, il organise la manifestation « Vaffanculo Day ». Il s’agit à la fois un happening d’indignation collective et un moyen d’action pour récolter les signatures pour un referendum. Tout va très vite et à partir de la base des « meetup », en 2009, Beppe Grillo e Gianroberto Casaleggio fondent les « Movimento 5 stelle », un mouvement et d’un parti dont les premiers élus entrent dans des municipalités en 2010.

L’histoire récente est bien connue et le résultat aux élections législatives italiennes encore plus. Beppe Grillo est à la fois un communicateur, un tribun, un trublion poujadiste, un leader politique, un populiste et il faudra bien trouver un mot pour le définir. Les politiciens italiens n’ont pas su voir ni prévoir la réalité qui se dessinait et qui aujourd’hui se matérialise sous leurs yeux. Sûrement, pendant longtemps, ils ont pensé à Beppe Grillo tel un comique, ou un humoriste, tandis que désormais, et depuis des années, il n’en est plus un.

 

*Beppe Grillo, « Energia e informazione », Bellinzona, 1995 http://www.youtube.com/watch?v=Wt8iFIehGuM

L’Italie s’apprête à connaître le résultat des élections législatives auxquelles elle est arrivée à la suite d’une dernière semaine de campagne électorale passée à une vitesse éclair, âprès la renonciation du Pape et l’anesthésie du Festival de la chanson italienne de Sanremo.

D’après ses médias l’Italie paraît étourdie tandis que le résultat des élections évoque un calvaire avant même d’être connu. C’est qu’en Italie, bien qu’il y ait des candidats premier, ce sont des listes bloquées que le citoyen doit voter. Ainsi un facteur déterminant pour l’issue des votations est la loi électorale dont la première version a été écrite en 2005 par Roberto Calderoli, un député de la Lega del Nord, et qui l’avait surnommée une « porcata », une cochonnerie.

Une loi électorale conçue d’après une initiative de la coalition de centre droit conduite par Silvio Berlusconi pour empêcher « l’Unione », la coalition de centre gauche, d’emporter facilement les élections d’avril 2006. A la tête de « l’Unione » Romano Prodi, l’ancien professeur d’économie et ministre de la Démocratie chrétienne qui avait déjà été Président du Conseil en 1996 quand il avait battu Silvio Berlusconi. En 2006, afin d’emporter les élections, la composition de la coalition de centre gauche a été le résultat d’une composition très hétéroclite, allant de la gauche postcommuniste à l’ «Udeur» de Clemente Mastella, un homme issu de la Démocratie chrétienne. Une coalition qui a vu fondre son avantage sur celle conduite par le Cavaliere au cours de la campagne électorale et qui a remporté de très peu les élections. Le deuxième gouvernement Prodi a donc eu une assise très précaire, victime de chantages venant de l’intérieur de la coalition, et est tombé en mai 2008.

Aujourd’hui, le destin du futur gouvernement italien semble le même que celui conséquent aux élections de 2006. La coalition de centre gauche ne semble pas pouvoir obtenir une majorité claire, surtout au Sénat. Aussi, de toute manière, Pier Luigi Bersani, le leader du PD, a déjà dû s’allier avec Nichi Vendola, le gouverneur des Pouilles dont le discours est imbibé d’une osseuse idéologie communiste.  De plus, le retour de Silvio Berlusconi et le poids des élus du mouvement conduit par Beppe Grillo, le « Movimento 5 stelle », risquent  de réduire encore plus la marge de manoeuvre de Pier Luigi Bersani qui pourrait se voir contraint à une alliance avec Mario Monti pour pouvoir envisager une majorité et gouverner l’Italie.

Mais c’est sans compter le mouvement de Beppe Grillo qui pourrait faire une fracassante entrée dans le Parlement italien.  Et le discours de l’ex-humoriste italien, devenu tribun médiatique et politique, n’offre pas de compromis et fait que celui de Perón ressemble à un projet politique modéré. Est-ce que le mouvement de Beppe Grillo aura la même destinée que celui de la Lega dès qu’il entrera au Parlement ? Enfin, le Cavaliere pourrait encore une fois surprendre et il n’est pas prêt à aucune concession face à la coalition de centre gauche.

Bien que le résultat des votations ne soit pas encore connu, il est donc à parier que le prochain gouvernement italien n’aura pas une longue vie. Il se peut donc que le seul grand gagnant de ces élections italiennes puisse être le chaos découlant sur une forte instabilité.